TO BE CONCLUDED : Marvel vs les autres : Phase 18


Marvel vs les autres : Phase 18

Au départ de ce qui est maintenant devenue une polémique interminable, une prise de parole de Martin Scorsese où, interviewé par la magazine Empire, il a notamment dit que les films Marvel ne sont "pas du cinéma", ajoutant "Honnêtement, ce à quoi je les rapproche le plus, aussi bien faits soient-ils, avec des acteurs donnant le meilleur d'eux-mêmes dans ces circonstances, ce sont les parcs d'attractions. Il ne s'agit pas de cinéma fait par des humains qui essayent de communiquer des émotions et des sentiments, une expérience psychologique à un autre être humain".

Ont suivi les remarques d'un autre pape du cinéma, Francis Ford Coppola, qui a indiqué son point de vue lors d'une conférence de presse lyonnaise (dans le cadre du Festival Lumière 2019), notant qu'il se demandait si les spectateurs de "ces films qui se ressemblent tous en retirent l'enrichissement culturel et intellectuel que le cinéma devrait nous offrir. Mais ces productions accumulent les richesses pour le seul but d'accumuler les richesses, et c'est méprisable de faire ça. Martin Scorsese a été gentil avec ces films, ce qu'ils font est méprisable."

La cascade de réponses, tant des internautes pour ou contre que d'autres réalisateurs eux aussi pour (surtout ceux employés chez Marvel) que contre (comme Ken Loach ou Fernando Mereilles), fut immédiate afin de donner son avis sur la question. Mais quelle question exactement ?

En effet, il est important, afin de précisément répondre aux questions de fond posées par Scorsese et Coppola initialement, de lire attentivement (mais aussi, pour certains médias, de retranscrire correctement...) ce qu'ils ont dit, et non ce en quoi cela a été simplifié. Scorsese a carrément eu besoin de préciser son propos dans un édito pour le New York Times, comme si ce n'était pourtant pas déjà évident. Au-delà de "est-ce du cinéma ?" et "c'est méprisable", les questions de ces 2 réalisateurs, profondément liés et attachés au cinéma et à son histoire, ne sont pourtant clairement pas tant artistiques qu'économiques, pour ne pas dire industrielles. Il est immensément facile, comme d'autres l'ont fait avant, de comprendre que les véritables questionnements ceux de l'ordre de ceux qu'aucun éxécutif, réalisateur ou interprète de chez Marvel ne soulevera : des histoires de gros sous, d'actionnaires, de conglomérat, et autres plans d'action quinquennaux.

Les principaux concernés ne pourront jamais que répondre à côté de la plaque. Imagine-t-on Bob Iger parler dividendes versés aux actionnaires et plans d'action quinquennaux ?

Scorsese le dit pourtant clairement : "il ne s'agit pas de cinéma fait par des humains pour communiquer des émotions et des sentiments". Coppola semble directement y répondre et explicite : "non, il s'agit de produits servant purement à accumuler les richesses dans une poignée de mains". Vous voyez Mark Ruffalo répondre quelque chose du genre au lieu d'une ânerie (quoique) comme "Scorsese devrait financer un fond national de financement du cinéma" ? Bob Iger admettre qu'il est là avant tout pour assurer que les actionnaires Disney sont chaque année toujours plus riches (l'action valait $31 en avril 2008, 1 mois avant la sortie d'Iron Man 1, elle en vaut maintenant $147) et non simplement faire des digressions lexicales assez effarantes ? Ou encore Kevin Feige avouer qu'il est le Yes Man le plus chanceux du monde et se contente de surfer sur la vague du moment, oubliant qu'il a officié sur un paquet de ratages "Marvel" entre 2003 et 2007 et faisant croire que Black Panther est une vraie prise de risques (en pratique, c'est thématiquement tout le contraire, le film préférant tuer le noir révolutionnaire pour mieux asseoir une monarchie autocratique faisant amie-amie avec les blancs de la CIA - qui ont d'ailleurs sauvé le pays car les noirs étaient trop occupés à se taper entre eux) ?

Evidemment que non. D'où une ribambelle de commentaires "très stimulants" allant de "tant pis s'il n'aime pas ces films, y en a qui n'aiment pas les siens" à "le cinéma n'appartient à personne de toute façon, ni à nous ni à lui". Ce qui tient plus du botté en touche qui en remontrerait à notre XV de France que de la réflexion poussé sur ce qui sépare l'art du pur calcul industrialo-financier.

Mais ce qui est dommage est que les spectateurs se contentent eux aussi de botter en touche en invoquant tour à tour des vieux monsieurs has been (alors que les 20 dernières années de Scorsese offrent de bien meilleures choses que 20 ans de Marvel), des jaloux aigris (on ne voit pas bien de quoi ou de qui), des gens qui ont eux aussi ont utilisé des effets numériques dans leurs films (il dit qu'il voit pas le rapport), ou tout simplement les goûts et les couleurs (dans une sorte de cross-over entre l'Ecole des fans et Oprah) multipliés par la démonstration du box office (comme si la réussite financière était gage de qualité). On a aussi vu fleurir quelques comparaisons presque intéressantes mais en fait ratées rappelant qu'il y a eu des centaines de westerns dans les 50s et que personne ne s'en plaignait (plus là dessus plus haut et plus bas).

C'est pourtant se tromper grossièrement de cible et surtout de prisme de lecture. Il n'est donc absolument pas question de comparer les styles de Scorsese ou Coppola à ceux de Gunn ou des Russo, de se demander si les films de super-héros qui volent en collants ne sont pas la tasse de thé de ces réalisateurs ou s'ils sont dépassés par une vague de popularité qui ne les concerne pas. Au contraire : c'est bien plus simple que cela. Il s'agit de se demander si Disney n'est pas le symbole d'un type de productions phagocytant les écrans.

Il ne s'agit donc pas de savoir si Scorsese comprend "ce cinéma-là", mais de questionner la réalité qu'il dénonce : une industrie Disneyienne en situation de position de plus en plus dominante, quitte à asphyxier une partie non négligeable de la diversité cinématographique exploitée en salles.

Les raisins de la discorde proviennent d'une situation nouvelle et très spécifique à la souris américaine : Disney, et en son sein Marvel, forme aujourd'hui un conglomérat immensément plus puissant que tous les autres studios aujourd'hui en activité, mais aussi que tout autre studio de l'histoire du cinéma... tout court. Un chiffre instantanément parlant : en 2017, Disney rafflait 22% du Box Office mondial à lui seul, ce qui est déjà bien, mais n'est rien comparé au 38% qu'il absorbe sur la 1ere moitié de 2019 (c'est à dire sans compter Star Wars 9, qui fera sans aucun doute 1 milliard de dollars au BO mondial), 3 fois plus que son premier concurrent la Warner et un peu plus que Warner, Universal et Sony réunis (et encore, Sony a eu Spider Man : Far From Home...). Est-il surprenant que ce soit cette année que le Département de la Justice américain s'attèle à révoquer les Décrets Paramount, qui avaient eu pour effet de mettre fin à ce qui fut ensuite considéré comme "l'ancien système de studios hollywoodiens" où les studios possédaient chacun leurs circuits de distribution, leurs chaînes de cinéma et évidemment des droits d'exploitation exclusifs, une décision qui pourrait rouvrir la porte à des rachats de cinéma qui élimineraient les intermédiaires que sont les exploitants ? Pas tant que ça, au vu de la force de frappe des intervenants majeurs de l'industrie.

Il s'agit aussi, par extension, d'un studio qui ne peut littéralement plus se permettre de prendre de risques. Saturant les écrans et les salles (et prenant un pourcentage sur les billets vendus toujours plus important sans que les exploitants ne puissent plus rien dire - qui se mettrait à mal un mastodone pareil ?), la souris grossit et grossit, et les actionnaires en sont bien contents, mais comme toute bonne société capitaliste, il en faut toujours plus. Un coup d'oeil au rythme de sorties Marvel suffit : environ 2 films par an de 2008 à 2016, 3 depuis 2017 et bientôt 4 en 2021 sans compter les 8 séries Disney+ à paraître.

Mais Disney, c'est aussi Disney, et donc toute la flanquée (dispensable, mais tellement facile) de remakes live qui eux aussi engrangent des milliards : Le livre de la jungle (2016 : 996 millions de dollars), La Belle et la Bête (2017 : 1.26 milliards), Aladdin (2019 : 1.05 milliards) ou Le roi Lion (2019 encore : 1.65 milliards). Ou les suites à gogo : Maléfique 2 (461 millions), Les mondes de Ralph 2 (529 millions), La reine des neiges 2 (en cours). A se demander d'ailleurs si les remakes live ne donneront pas lieu à des suites live avant... des remakes animés. On peut aussi inclure Pixar évidemment dans ce manque flagrant de renouvellement, avec Monstres Academy (743 millions), Le monde de Dory (1.02 milliards), Cars 3 (383 millions), Les Indestructibles 2 (1.2 milliards) et enfin Toy Story 4 (1.05 milliards) (et même Planes 2, mais là, fallait pas déconner, le film n'a engrangé que 143 millions).

Et c'est sans compter le rachat de Lucasfilms qui fait tourner à fond les Star Wars (si Solo ne s'était planté, les Origins Movies auraient défilé régulièrement), et même maintenant le rachat de la FOX (ce qui fait techniquement d'Avatar 2 et 3 des futurs films Disney potentiellement).

Cette position qui pourrait prochainement tenir de la position ultra-dominante est particulièrement unique dans l'histoire du cinéma, d'autant plus quand on regarde l'évolution du studio depuis l'arrivé de Bob Iger en 2005 : achat de Pixar en 2006, Marvel début 2010, Lucasfilms fin 2012 puis la FOX début 2019, un dernier rachat plaçant potentiellement Disney dans une position telle qu'une partie de la FOX (notamment les chaînes US Fox Sports) a du être mis hors du rachat (et former la "New Fox"). La stratégie est donc claire : il ne s'agit pas tant de faire des films que de faire du business par des acquisitions et non une croissance organique. C'est bien cela dont certaines voix de l'industrie parle : Disney ne risque-t-il pas tout simplement d'asphyxier une industrie dont les grosses sorties pompent toujours plus de capitaux au détriment de films plus indépendants mais se partageant des miettes toujours plus petites ? Quid aussi des ressources techniques et informatiques englouties par les films Disney, toujours plus gourmands en SFX (Iron Man contenait 400 plans modifiés informatiquement, alors que près de 96% des 3000 plans d'Avengers Infinity War ont été modifiés) ?

Ces films sont-ils encore avant tout du cinéma ou un simple moyen pour une poignée d'ultra riches de faire tourner inlassablement la planche à billets de façon industrielle et ultra-capitaliste ?

Si les franchises ou les suites de succès ne sont pas nouvelles dans le cinéma, il s'agit bel et bien d'un changement de fond dans l'industrie hollywoodienne de par cette position unique. Oui, il y a eu des centaines de westerns dans les 60s mais quel pourcentage du box office monopolisaient-ils et combien de studios cumulés avaient-ils fallu pour les produire ?

James Mangold l'a probablement résumé le plus simplement : "Je ne crois pas que ce soit juste lié aux films Marvel, mais quand un film est avant tout une publicité pour une gamme de produits dérivés ou même d'autres films, il n'est plus un film de façon intrinsèque". Il s'agit là du véritable coeur du sujet : les films Marvel (et à travers eux la stratégie monopolisante de Disney) sont-ils encore réellement du cinéma ou plutôt de simples produits visant principalement à faire tourner la planche à billets en faveur d'une poignée d'ultra happy few ?

Dans un monde où l'art se fait toujours plus engagé à rappeler les injustices socio-économiques toujours plus grandes, on peut légitimement questionner le détournement potentiel (voire même probable) d'un art dans un but ultra-capitaliste assez clair.

Une question, au fond, pas particulièrement originale et rappelant les questionnements de tout un pan de la culture artistique allant du Velvet Underground warholesque des 60s au grunge indépendant des 90s.

Par Rémy Pignatiello

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