SÉRIES TV : Twin Peaks The Return, ou la perplexité du moment


Twin Peaks The Return, ou la perplexité du moment

A-t-on vu une série aussi marquante que Twin Peaks réussir à faire un come-back aussi sensationnel, qui plus est 25 ans plus tard ? On cherche encore. Loin de la saison 10 totalement irrégulière de X-Files, la saison 5 poussive de Prison Break ou l’espèce de spin-off sous Valium de 24 heures chrono, David Lynch repousse les limites des codes télévisuels avec ce « Return » : visuellement surréaliste et apocalyptique, narrativement totalement éparpillé, ce qui nous a longtemps été vendu comme un long film de 18 heures explose à l’écran comme un OFNI, entre touches impressionnistes et plongée profonde dans les bases mythologiques du show.

Pour autant, arrivés maintenant quasiment à mi-saison, on peut se poser certaines questions de fond sur le contenu de ce grand retour.

 

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8 épisodes de 53 minutes chacun, cela donne déjà 7 heures de matériel, et il y a une certaine peine à y voir un véritable tout narratif et non un fatras d’éléments s’alignant les uns à côté des autres. On a en vrac : les pelles de Jacoby, la boîte en verre de New York ainsi que le couple assassiné et l’enquête s’en suivant, MIKE et BOB (ainsi que son origine), l’enquête de Hawk, le monde en noir et blanc, le monde violet, les versions multiples de Dale Cooper ainsi que les apparitions au casino et les apparitions de la loge dans le monde réel, les discussions autour de Philip Jeffries ou du major Briggs, le passage-éclair de James Hurley, celui de Wally Brando, l’enquête de Gordon et Albert ainsi que l’arrivée de Diane, toute l’évolution très lente de la perte de personnalité de Cooper / Dougie Jones, le tueur nain, et finalement la notion supra-terrienne de BOB mais aussi Laura Palmer.

Et on en oublie.

Tous ces éléments constituent une toile mythologique et symbolique que Frost et Lynch déploient avec maestria. Le souci, c’est que cela est fait avec des éléments qui apparaissent et disparaissent au gré des épisodes, comme si absolument rien n’avait vraiment d’importance et que leur introduction puis leur suivi étaient décidés à la loterie. Les éléments disséminés en épisodes 1 et 2 ne sont toujours pas revenus à l’épisode 8, qui lui-même déploie des éléments vus nulle part ailleurs, avec une consistance narrative plus que discutable. A l’heure actuelle, il est très difficile de résumer l’histoire de ces 8 épisodes sans obtenir avant tout un patchwork d’éléments disparates fonctionnant en parallèle plutôt qu’un ensemble fluide. Pour sûr, les épisodes sont plein à craquer, mais de quoi ?

Très difficile de résumer l’histoire de ces 8 épisodes sans obtenir avant tout un patchwork d’éléments disparates plutôt qu’un tout fluide.

L’exercice de style est indéniablement total, pour preuve les épisodes 3 et 8, achèvements plastiques absolus qui feront date dans l’histoire de la TV « commerciale » (notion ici relative, Showtime n’ayant clairement pas les mêmes attentes financières que ABC à l’époque, et les audiences 2017 abondent clairement dans ce sens). Apocalyptiques et surréalistes, ils forment une sorte de best-of lynchien dans toutes sa splendeur, entre sculptures mouvantes et tableaux mythologiques.

Pourtant, difficile de voir les éléments moteurs qu’ils proposent, si tant est qu’il y a quelque chose nécessitant un moteur. La surabondance de décalages et de symboles semblent avoir remplacé la création d’une trame narrative certes plus classique (certains diront même « plus conformiste » voire « normée »), mais aussi plus à même de nous faire nous demander : « que va-t’il se passer ensuite ? ». Là où Lynch a probablement touché sa cible, c’est que cette question est devenue plus artistique que narrative, transformée en : « qu’est-ce que Lynch va bien pouvoir faire dans l’épisode suivant ? ». Ces 2 questions appellent cependant des contenus bien différents.

La première questionne le fond. Les symboles ne font sens que s’ils représentent quelque chose avec lequel les spectateurs peuvent faire l’association, association que le show n’a franchement pas l’air de vouloir développer, mais le symbole pour le symbole peut faire long feu. Ensuite, l’approfondissement de la mythologie du show ne répond que très partiellement à l’ensemble de la galerie de personnages déployées dans ces 8 premiers épisodes. Pour le moment, tout ce beau monde cohabite sans vraiment interagir, telles des idées lancées successivement en l’air sans vraiment se demander ce qu’il faudra en faire ensuite. Est-ce que Twin Peaks va soudainement servir de tremplin anti-nucléaire sorti d’absolument nulle part et fortement cliché (« Le mal absolu, c’est la bombe atomique » ?) ? Faut-il vraiment donner à BOB une date et un lieu de naissance ? Pourquoi la Black Lodge perce maintenant le monde réel pour apparaître à Dougie (qu’on pourrait surnommer Rain Man Coop’) en hallucinations ? Cela fait d’autant plus grincer que finalement, alors même qu’on nous rabâche un peu partout l’absence de fan service ou de nostalgie dans le contenu de ce revival, ses grands éléments marquants fonctionnent en vase clos : les mystères autour du major Briggs et de Jeffries, la naissance de BOB, l’arbre généalogique de Richard Horne, la personnification de Diane, le passage de James Hurley, la photo de prom queen de Laura Palmer, tout renvoie constamment au passé, et ce n’est pas ce fameux épisode 8 qui fera mentir cela puisqu’il nous renvoie explicitement 60 à 72 ans en arrière.

Tous les personnages, anciens comme nouveaux, cohabitent mais n'interagissent pas, comme tant d'autres idées lancées successivement en l'air au fil des épisodes.

La seconde questionne la forme. Jusqu’où Lynch poussera la longueur de son exposition, de sa déconstruction des rebondissements typiques de l’écriture épisodique ? Le pur exercice de style visuel peut-il tenir aussi longtemps ? Les multiples références à la fois internes (on retrouve des liens avec quasiment toute la filmographie de Lynch) et externes (peinture, sculpture, musique, autres films et séries) sont-elles seules capables de maintenir l’intérêt du spectateur ? Le voyage est-il pourtant suffisamment intéressant pour que l’on se passe d’une destination ? Ce n’est pas le tout de nous montrer un incalculable nombre de portes fermées comme autant de possibles sans jamais nous montrer si elles ont une serrure.

Au vu de l’accueil de cette suite, on pourrait conclure que oui, cela semble suffire. Les épisodes considérés comme les plus marquants sont, justement, les plus abstraits et expérimentaux (les épisodes 3 et 8, à nouveau), comme si l’appréciation entière de ce revival passe par l’acceptation que l’histoire devient totalement accessoire, voire superflue, au profit d’un travail plastique et sensoriel qui lui est supérieur. Tous les éléments narratifs ou constructifs déployés pendant les 6 heures précédentes peuvent être totalement mis de côté devant 20 minutes muettes et abstraites, c’est pas grave, c’est plastiquement super classe alors ça va. On pourrait pourtant reprocher à la série, derrière son travail artistique total, une patine numérique pas toujours majestueuse, trahissant au contraire un travail numérique qui peut paraître très cheap (les séquences à New York, par exemple), avec un rendu visuel particulièrement plat. C’est d’autant plus dommage, en un sens, que Lynch avait un temps (2014-2015) axé le peu de communication sur la saison 3 autour du fait qu’il tournerait sur pellicule… avant de changer d’avis… pour finir sur le matériel le plus courant de l’industrie. Pas très original pour le coup.

Jusqu'où Lynch poussera la longueur de son exposition avant de sortir de l'exercice de style ?

Est-ce là l’expression de la puissance de l’aura artistique de Lynch ? Est-on plus laxistes, ou au moins plus permissifs, avec Lynch qu’avec d’autres ? On peut sincèrement se poser la question, tant tout ce qui est déconstruit ici serait extrêmement mal reçu dans n’importe quelle autre série. Des éléments introduits pour ne jamais être réutilisés, ou alors réintroduits sans réelle logique narrative 7 épisodes plus tard ? Des pistes partant dans tous les sens mais qui ne semblent jamais développées ? Au mieux, on dirait du Ryan Murphy période Nip / Tuck, et ce n’est pas vraiment un compliment.

Ce qui est certain, c’est qu’il est absolument impossible de savoir ce que nous réserve la suite de cette nouvelle saison. Va-t-on revenir sur l’accident de Richard Horne ? Quelle influence ce garçon douteux aura-t-il sur Becky Burnett ? Dale Cooper retrouvera-t-il son vrai lui avant la toute fin de la saison ? En saura-t-on plus sur Laura Palmer, ou ce jeune couple de 1956 ? Ou bien va-t-on continuer dans un abstrait approfondissement d’une mythologie passée plutôt que les nouveaux personnages et les (menues) nouvelles intrigues ? Seul les mois prochains nous le diront… du moins on l’espère.

Par Rémy Pignatiello