INTERVIEW Eva ne dort pas : rencontre avec le réalisateur Pablo Agüero

Eva ne dort pas : rencontre avec le réalisateur Pablo Agüero

Un petit choc. Voilà comment on pourrait qualifier Eva ne dort pas, film réalisé par Pablo Agüero et attendu en salles mercredi prochain. Les premières minutes du long-métrage sont prenantes et rythmées et l'audace narrative dont fait preuve le cinéaste (parler de la figure d'Eva Perón après sa mort en trois huis-clos et quatre personnages) a un charme fou. Le réalisateur argentin, indisponible pour une rencontre, a donc accepté de se prêter à une interview par mails interposés et livrer quelques réflexions sur son film :

 

Comment vous est venue l'idée du film ?

C'est une histoire réelle, mais la plus extraordinaire, mystérieuse et cinématographique que je n'avais jamais entendu. Eva Perón, l'une des plus grandes femmes politiques de l'Histoire, meurt à l'âge de 33 ans, est embaumée avec une technique de pointe, puis volée par les militaires, cachée par le Vatican, enterrée 25 ans après sa mort... La tentation d'en faire un film a été immédiate. Ensuite, j'ai pris peu à peu conscience de la complexité du sujet, de la responsabilité politique et historique qu'il impose...

Eva ne dort pas évite habilement les pièges du genre, ayant l'audace de ne pas verser dans la leçon d'histoire mais de proposer peu de personnages et peu de séquences, comment vous est venue cette structure narrative ?

Je voulais surtout éviter de faire un de ces biopics tellement à la mode, didactiques, formatés, aux grandes reconstitutions historiques. Je me suis centré sur les enjeux humains. Et en allant jusqu'au bout de ce parti pris, je suis arrivé à concentrer 25 ans de guerre froide en seulement trois huis-clos.

Pourquoi avoir choisi de raconter ''l'histoire'' d'Evita à travers des personnages si négatifs, plus proches de l'oppresseur que du peuple ?

Le film fait revivre Eva Perón à travers le regard de ceux qui ont vécu après elle. Si je montrais ceux qui l'adulaient, on tomberait dans le pathétique. En revanche, si je montre ceux qui la haïssaient, ceux qui voulaient effacer son existence de la mémoire collective, on découvre à quel point elle était révolutionnaire, dérangeante, subversive. Et, étant donné que le discours de ces personnages n'est pas le mien, je ne tombe pas dans le pamphlet, je laisse au spectateur la possibilité de chercher sa propre position.

En terme de mise en scène, les décors sont minimalistes mais travaillés et les plans souvent très longs, pourquoi ce choix ? Était-ce uniquement à cause du planning de tournage ?

L'unité de temps des plans séquence crée une grande tension, autant sur le plateau que dans le film fini. C'est un tour de passe-passe périlleux: réussir dans la continuité, sans couper, toute une série de déplacement parfaitement chorégraphiés, de dialogues, d'actions, de subtils effets spéciaux créés in situ, le tout en gardant la force émotionnelle et en cherchant le bon tempo. C'est une sorte de danse où l'on participe tous, où le dernier des électriciens devient aussi essentiel que l'acteur principal. C'est une conception organique de la mise en scène qui me semblait convenir tout particulièrement à ce film, que j'ai conçu comme une série de tableaux racontant une histoire réelle avec des images oniriques.

Comment avez-vous choisi les acteurs ?

Je voulais sortir du folklore local, aller vers une parabole universelle qui dépasse l'anecdotique de l'histoire argentine. D'où, parmi d'autres choix, celui d'un casting international très hétérogène. Et j'ai donné un défi singulier à chacun. Gael Garcia Bernal, acteur aussi beau, que charmant et sympathique, joue ici le plus sanguinaire des dictateurs. Denis Lavant, qui est à mon avis l'un des derniers "monstres" du cinéma, a dû apprendre des dialogues en une langue dont il ne parlait pas un seul mot. Daniel Fanego, probablement le meilleur acteur argentin vivant, est aussi un vieux militant de la gauche péroniste, mais il a accepté le rôle du pire ennemi du péronisme, et il défend son personnage. Sabrina Macchi, actrice à la peau cristalline, a relevé le défi d'incarner une femme déjà morte, elle a fait des exercices de méditation et de yoga pour réussir à rendre imperceptible sa respiration, pour rester plongée dans l'eau froide, pour arrêter le tremblement de ses paupières...

Quelles recherches avez-vous faites pour trouver toutes ces images d'archives ?

Pendant quatre ans, j'ai alterné les recherches historiques et les réécritures, j'ai rencontré d'anciens membres de la guérilla, j'ai cherché dans les archives nationales d'Argentine, dans des collections privées, à la cinémathèque de Madrid... Puis on a fait un travail de recadrage et et restauration, mais en gardant le grain et le contraste de ces images qui ont survécu miraculeusement à plusieurs décennies de répression et censure.

Comment avez-vous travaillé sur la musique ? Il y a un côté très rock parcourant tout le film...

Nous sommes allés le plus loin possible dans le croisement des bruitages et de la musique. Chaque bruit du film a une musicalité, et la musique incorpore tous les bruits du film. Nous avons tissé des textures sonores en mélangeant le thérémine (le premier instrument électronique de l'histoire, dont le don rappelle les voix des esprits) avec du violoncelle et de la guitare électrique. Nous avons beaucoup travaillé avec du sampler pour donner des tonalités musicales à des échantillons de sons, notamment avec la voix d'Eva Perón, qui nous avons fait chanter, crier, et répandre ses échos tout le long du film. On a aussi collé l'un de ses discours sur une base de rock style The Clash, et constaté avec surprise qu'elle a le débit d'une rockeuse, la passion déchirée d'une Janis Joplin.

Quel est votre point de vue sur cette période du péronisme ?

Je ne prends pas position sur le péronisme, qui est ambigu et controversé comme tout parti politique. Mais cette période de l'histoire argentine a été indubitablement une révolution sociale, l'irruption du prolétariat dans la scène politique. En 1946, des millions de personnes ont pris possession de la capitale, fait tomber une dictature et obtenu des élections libres. Quelque chose qui pourrait rappeler les printemps arabes ou les "indignados" d'Espagne, mais 70 ans plus tôt et sans facebook. Ils ont obtenu des droits essentiels pour les travailleurs, vacances, sécurité sociale, vote des femmes... à une époque où aux États-Unis, les Noirs n'avaient pas encore de partager le bus avec les Blancs.

 

Propos recueillis le 27 mars 2016. Un grand merci à Pablo Agüero et Robert Schlockoff.

 

Alexandre Coudray

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