INTERVIEW Green Room : rencontre avec le réalisateur Jeremy Saulnier

Green Room : rencontre avec le réalisateur Jeremy Saulnier

En 2013, il avait créé la surprise avec Blue Ruin, son second long-métrage. Très vite, on avait pressenti les débuts d'un cinéaste de talent. Jeremy Saulnier, qui avait pourtant pensé Blue Ruin comme ses adieux au cinéma a rencontré le succès et s'est vite vu proposer d'autres projets. Le réalisateur nous livrera donc Green Room le 27 avril prochain, huis-clos anxiogène et brutal dans lequel un groupe de punk se retrouve aux prises avec des skinheads. Un film choc, exercice de style qui n'épargne personne. Retro-HD a profité de la venue à Paris de Jeremy Saulnier pour aborder avec lui ses références et ses envies de cinéma et ce avant que le cinéaste ne s'envole préparer son prochain film qui devrait marquer sa première collaboration avec un grand studio comme Jeff Nichols l'a fait cette année avec la Warner et Midnight Special. Saulnier, volontiers loquace, s'est donc expliqué :

Vous faisiez vous même partie d'un groupe de punk dans les années 90 et vous aviez l'idée du film il y a déjà dix ans. Pourquoi avez-vous mis autant de temps à le réaliser ?

Ce qui m'a pris autant de temps ? Vous savez, j'étais prêt à devenir réalisateur dès que j'avais neuf ans mais il a fallu beaucoup plus de temps avant de convaincre le monde entier que j'étais un réalisateur. Donc ce n'est pas de ma faute, c'est celle des autres ! Il a fallu s'imposer dans cette industrie du cinéma, ne jamais laisser tomber et continuer à faire du travail créatif tout en économisant de l'argent pour vivre. J'étais marié, père de deux enfants mais je n'abandonnais pas cette envie de cinéma. Et puis ma femme est tombée enceinte de notre troisième fille. Il m'a donc fallu me tourner vers autre chose. J'ai donc réalisé Blue Ruin en l'envisageant comme mon chant du cygne, comme mes adieux au cinéma. Mais heureusement, c'est avec Blue Ruin que ma carrière a pu commencer. Il m'a fallu 14 ans après mes études de cinéma pour en arriver là mais j'ai toujours eu beaucoup d'idées. Je voulais faire un film racontant le combat entre loups-garous et vampires cinq ans avant la sortie d'Underworld !

A quel point votre vécu au sein de ce groupe de punk a-t-il influencé Green Room ?

Après Blue Ruin, j'avais beaucoup d'opportunités qui s'offrait à moi. Mais j'ai tout de même du regarder en arrière et faire le point. Avec l'idée de Green Room qui trottait dans ma tête depuis dix ans, je me suis dit qu'il fallait le faire maintenant. Dans les années 90, je réalisais des films avec des zombies mais je faisais donc partie d'un groupe de punk. Mes amis aussi. J'étais attiré par le punk car il dégage une ambiance forte, presque dangereuse. J'avais beaucoup d'énergie à dépenser mais je n'aimais pas le sport, j'aime faire les choses comme je l'entend. J'avais donc cette idée d'archiver en quelque sorte cette époque où je faisais partie d'un groupe punk dans un film et je me suis dit que ce serait super de faire un film se déroulant dans une Green Room pendant un concert de punk-rock. J'en avais les prémisses mais sans plus, sans histoire développée, sans personnages. Ainsi l'idée restait fraîche.

Après Blue Ruin, j'ai reçu plusieurs scénarios de la part de studios mais qui ne m'intéressaient pas. Je savais qu'il fallait que je fasse un autre film très rapidement, que je ne pouvais pas attendre trop longtemps. Alors j'ai écrit Green Room, sorti toutes mes idées, les histoires de mes amis en tournée. Peu à peu, tout s'est lié et j'ai mis en place un film à la John Carpenter ancré dans ma réalité.

Justement vous citez John Carpenter. On pense beaucoup à lui ou au Sam Peckinpah des Chiens de paille en regardant Green Room, aviez-vous des références en tête pendant l'écriture et le tournage ou est-ce que ces références se sont imposées après coup ?

Souvent, on me parle de références dans mes films mais je ne les vois pas, je ne suis pas un grand expert en histoire du cinéma. Mais bien sûr, j'ai vu Les Chiens de paille, ça m'a beaucoup influencé. Surtout dans la façon dont on peut bâtir un film sur un scénario aussi mince. C'était vraiment fun, j'aime beaucoup cette approche brute, dénudée de tout rebondissements gratuits. En tant que spectateur, quand je vois des films qui manient le rebondissement et le twist à tour de bras, ça ne me surprend pas. Tout ça me semble très calculé, ça fait partie d'une formule. Les Chiens de paille m'a inspiré car il n'y a pas de twist, il y a un échange des rapports de force mais c'est tout, le reste est organique, terrifiant. C'est un film qui ne prétend pas être plus que ce qu'il n'est.

Pour Green Room, je savais qu'avec ce décor, le film pouvait avoir des allures de film d'horreur ou de slasher en terme d'esthétique. J'avais également en tête certains films de guerre dont Apocalypse Now. Surtout parce que ce film épique se termine sur un climax beaucoup plus intimiste et surréaliste. J'ai donc pris quelques références qui m'inspiraient mais sans jamais les mettre telles quelles dans le film. Je n'ai d'ailleurs pas regardé le Assaut de Carpenter avant d'avoir fini le scénario. Ne pas tout connaître de Assaut, dont le sujet me semblait trop proche de Green Room, m'a aidé. Cela dit, après avoir écrit le film je l'ai regardé et je l'ai trouvé très bon, c'était tellement rafraîchissant, sans artifices, du pur cinéma de genre, j'adore ça. Ça m'a poussé à faire Green Room.

Votre premier court-métrage était une comédie mélancolique tandis que Blue Ruin et Green Room sont deux films de genre. Pourquoi ce revirement ?

Vous savez, j'essaye de mettre un peu de comédie dans chacun de mes films. Mais je suis entouré par des tas de réalisateurs talentueux qui luttent chaque jour pour obtenir des fonds pour faire leurs films. L'industrie du cinéma est très dure et je vois des réalisateurs plus doués que moi galérer. Je leur dis toujours ''si vous voulez y arriver, tuez plus de gens dans vos films''. On m'a toujours dit que le film de genre est un bon moyen de percer. C'est une des rares catégories où l'on a une base de fans déjà présente et très fidèle, on n'a pas besoin de têtes d'affiche pour le casting, la loi du box-office est moins dure, le public de ce genre de film se moque de savoir si l'on a Matthew McConaughey au casting ! Il est très doué mais difficile à avoir !

Mon premier court-métrage, Goldfarb, était une comédie avec des zombies. Quand j'ai tourné Murder Party avec un faible budget et mes potes du lycée, je savais que je n'avais pas les moyens de faire un bon film. J'ai donc fait un film stupide pour que les gens rient de mon film et que je puisse rire d'eux à mon tour, ce film était une blague pour moi. Mais j'ai appris des techniques d'effets spéciaux très précieuses sur ce tournage. Et rien que le fait de finir un film est un grand accomplissement en soi. Murder Party était une première et les fans de films d'horreur ont aimé le film, ils ont compris ce que je voulais faire, que ce soit complètement réussi ou non. Le film a gagné plusieurs récompenses en festival et après Blue Ruin était plus centré sur une expression personnelle, sur une tragédie, je voulais choquer les gens, bâtir une tension. J'adore ça la tension. En festival, lors des projections de Blue Ruin, j'ai pu constater que le public appréciait énormément la scène de siège nocturne dans la maison. Quand j'ai envisagé Green Room, j'ai décidé d'y aller à fond et de donner au public ce qu'il veut. Je veux que les gens voient leur rythme cardiaque augmenter, je veux en voir sortir de la salle, c'est ça qui est fun. Je ne veux rien leur apprendre, je ne veux rien leur dire, je veux simplement leur offrir une expérience qui agit sur leur système nerveux. Je veux prendre le contrôle sur eux. A l'avenir je me dirigerai sûrement vers des films moins violents mais j'y retournerai sûrement. L'important est de savoir garder les choses fraîches, il ne sert à rien de vouloir faire des films toujours sur la même note.

Pas besoin de têtes d'affiche au casting de films de genre mais vous avez tout de même Patrick Stewart en méchant ! Comment est-il arrivé sur le projet ?

Le casting est devenu essentiel quand une autre personne que moi a décidé de payer pour mes films ! J'ai eu de la chance. Vous savez, Murder Party et Blue Ruin ont été auto-produits, j'ai pris des risques et j'ai frôlé la catastrophe. Pour moi Green Room est l'occasion de devenir un réalisateur de manière professionnelle, c'est la première fois que je suis payé pour faire un film ! Quand on a un budget de plus de 5 millions de dollars, il y a certaines choses qui deviennent essentielles. Les producteurs veulent bien vendre le film mais moi je me fous de cette partie-là. Ce qui m'intéresse, c'est d'avoir de bons acteurs. Il suffit de trouver de bons acteurs que les producteurs trouvent suffisamment attirant pour le public et c'est bon. En tant que cinéaste, je veux que les gens s'investissent sur le projet. Dès mes débuts, j'ai été gâté par Macon Blair (l'acteur principal de Blue Ruin, jouant également dans Murder Party et Green Room – NDLR) qui m'a donné tout ce qu'il avait. Je veux retrouver ça, je veux des acteurs investis à qui je peux parler. Tous les acteurs du film voulaient jouer dedans y compris Patrick Stewart. Il avait lu le scénario et nous sommes dans la même agence artistique. Je l'ai eu au téléphone deux semaines avant le tournage alors que nous n'avions toujours pas trouvé notre Darcy. J'étais complètement surpris qu'il veuille le rôle, je ne pensais pas avoir quelqu'un de sa stature. Il faut dire que notre directeur de casting, Avy Kaufman, est un des meilleurs de sa profession. Il nous a bien aidé. Les gens avaient aimé Blue Ruin aussi, cela m'a permis de rassembler un bon casting pour Green Room.

La violence dans Green Room est utilisée avec parcimonie mais quand elle arrive, elle est brutale et impitoyable, pourquoi ce choix ?

Difficile de vraiment l'expliquer mais je voulais vraiment que l'histoire ait un grand impact. Quand j'écris mes films, je suis dévasté que mes personnages meurent. Je m'investis tellement dans l'écriture que je m'attache à eux et je ne prévois pas vraiment leur mort par avance mais je ne les épargne pas non plus. S'ils prennent une mauvaise décision ou s'ils se retrouvent face à une situation mortelle, je ne vais pas utiliser la magie pour les en sortir et ils y passent. C'est affreux mais ce que je ressens, c'est ce que le spectateur doit ressentir. J'adore les effets gores de Rob Bottin, Rick Baker, Tom Savini, ils sont tellement réalistes, tellement organiques que même si l'on sait qu'il s'agit de fiction, les réactions de notre corps sont réelles. J'aime faire croire aux gens que c'est réel, j'aime tous les outils que j'ai à ma disposition pour rendre réaliste ce que je filme, c'est la magie du cinéma ! Pourquoi autant de violence aussi affreuse ? Parce la mort est ainsi, il faut la montrer aussi violente, aussi gore, aussi brutale, c'est notre responsabilité en tant que réalisateur. Une mort c'est dramatique, ça a un impact, on sent la douleur, ce n'est pas comme dans Avengers où l'on peut voir une centaine de personnes mourir tout en s'en moquant royalement. Il s'agit de montrer la valeur de la vie. Je suis un homme comblé dans ma vie privée mais quand je regarde un film, je veux être transporté, je veux être effrayé, je veux ressentir les choses, je ne veux pas être un spectateur insensible. Je veux me dire ''merde, je vis quelque chose dont je ne vais pas me remettre''. C'est un équilibre à avoir, il faut savoir quand taper dans le gore, quand l'éviter. Ce qui est hors-champ est parfois plus affreux que ce qui est dans le champ. Mais parfois il faut un petit moment rock'n'roll bien gore malgré tout !

Dans Green Room, on demande aux membres de The Ain't Rights de choisir le groupe de musique qu'ils emmèneraient sur une île déserte. Et vous, quel film emporterez-vous sur une île déserte ?

On m'a posé la question hier, j'ai répondu The Thing. Mais maintenant ce serait plus Les aventuriers de l'arche perdue.

 

Propos recueillis le 11 mars 2016. Un grand merci à Céline Petit et Sacha Rosset.

Alexandre Coudray

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