INTERVIEW Enragés - Rencontre avec Eric Hannezo – Réalisateur du film

Enragés -  Rencontre avec Eric Hannezo – Réalisateur du film

Pour la sortie le 30 septembre du long-métrage Enragés, adaptation libre du film Rabid Dogs de Mario Bava, Rétro-HD a pu rencontrer Éric Hannezo, réalisateur de ce nouveau film. Le temps pour nous de revenir de long en large sur les inspirations du réalisateur, du fait que ce soit son premier essai et de parler de cinéma tout court.

Enragés est votre premier long-métrage. Quel sentiment avez-vous ressenti le premier jour en arrivant sur le décor ?

Une très grande joie. Très sincèrement, j’étais heureux, très heureux. Je ne savais pas comment cela allait se passer, j’attendais cela depuis tellement d’années. J’ai 43 ans et je m’étais promis à l’adolescence de faire un film, idéalement plusieurs, mais déjà un film était top. Donc j’attendais depuis longtemps, ça me ronger de l’intérieur, c’était viscéral, il fallait que je vive cette expérience, il fallait que je me confronte avec moi-même, que je sois en accord avec moi-même. Pour autant, je ne savais pas du tout comment le vivre. Je viens de la télévision où j’ai pu travailler sur de gros événements, notamment sur TF1 et de les produire, notamment les événements sportifs. Sincèrement, quand je suis arrivé sur le plateau, je me suis dit merci mon dieu et merci TF1 pour une simple raison  : « Qu’est-ce qu’une production Coupe du Monde ? C’est 5/6 semaines à une centaine de personnes, on est itinérant, on passe d’une ville à une autre, d’un stade à un autre. On se pose des questions en permanence, et il faut des réponses claires, rapides, s’adapter constamment puisqu’en sport, il n’y a pas de scénario.» Je me suis donc retrouvé avec ce même environnement, il m’était en quelque sorte familier, c’est la même chose avec ce grand bonheur de placer les caméras où je voulais et j’avais les acteurs pour servir le film. Je dors très peu d’habitude, et la veille du tournage, j’ai très bien dormi. C’est resté comme ça tout le long ensuite.

Que vous a-t-il attiré dans le projet «Enragés» ?

C’est une adaptation libre d’un film de Mario Bava datant de 1974. C’est un projet qui me nourrit, que je porte depuis des années. J’aime tous les genres de cinéma. Il n’y a pas de mauvais genre, que des mauvais films. Tout est potentiellement intéressant. J’ai grandi avec le cinéma américain des années 70 qui m’a profondément marqué. J’ai grandi avec les films de genre, beaucoup de polars, de films noirs, des grands classiques des années 50/60, ensuite John Carpenter, etc. Un premier film doit être pour moi la somme de ce qui nous a nourris, de ce qui nous a fait grandir. C’est tout cela qui m’intéresse et j’en suis très heureux. J’ai un film qui correspond à ce qui m’a fait triper de manière intime et personnelle. Je n’ai pas triché avec Enragés.

Enragés est un remake ou une adaptation ?

C’est une adaptation très libre. Quand j’ai vu le film il y a très longtemps, plus d’une dizaine d’années par curiosité, j’entendais parler de ce film de Mario Bava qui était censuré, donc culte. Je bouffais beaucoup de films, et pour mon propre plaisir, je voulais voir le film. Je n’arrivais pas à le trouver, ça m’excitait, ça m’énervait... Je fais le tour de toutes les boutiques spécialisées de Paris dont je suis un très bon client. Puis un jour quelqu’un le trouve, me le montre. Je me prends une claque avec notamment ce final qu’il ne faut absolument pas spoiler. Je me prends une claque énorme, je reste sur le cul, c’est incroyable. Puis le film me travaille sans cesse, je me pose des questions  : c’est un road movie, un film violent, tout ce que j’aime. Je décide d’en faire un rollercoaster. Pour moi, c’est d’abord un divertissement. Je le fais de la plus sincère des manières pour embarquer le spectateur dans un trip total. Il va passer par différentes émotions, je souhaite essayer de le surprendre. Rabid Dogs est le véhicule parfait pour cela.

Vous craignez le fait de la comparaison constante ?

Non, parce que je n’ai pas vu l’original depuis une éternité. Puis du moment où avec mes associés, on a acheté les droits pour pouvoir l’adapter librement, je n’ai plus vu du tout l’original. Rabid Dogs n’est pas un film que j’ai vu maintes et maintes fois. J’en ai gardé une vision fantasmée qui ne correspond pas forcément à la réalité du film de Mario Bava. En terme de réalisation, je ne suis pas un pro Mario Bava. On est peu à connaître l’original, donc c’était simple dans la démarche, contrairement à un remake d’Apocalypse Now ou autre. Je me sentais pas du tout écrasé. Après c’est un film culte dans la filmographie de Mario Bava, donc j’étais libre de faire ma propre interprétation. Il ressort forcément quelques éléments, mais je suis parti d’une matière brute polissée ensuite par ma propre main.

Rabid Dogs a vécu une vie mouvementée, il a agi comme une légende urbaine chez certains cinéphiles pendant vingt ans. Comment avez-vous découvert le film ?

En lisant Mad Movies où il était souvent cité en référence. Après le truc était de le trouver et c’était il y a de ça 10/15 ans. Je suis un gros consommateur de films, j’en achète beaucoup trop et une boutique spécialisée me le trouve en import Anchor Bay sous le titre «Kidnapped». Je le découvre en italien sous-titré anglais dans une copie pas géniale. Depuis il est ressorti en Blu-Ray chez Arrow.

Vu la nature et les actes des personnages, la trame même du film, Enragés a été un long-métrage compliqué à monter ?

J’ai la chance d’être producteur du film. Ça répond un peu aux risques propres à ce genre de films. J’ai créé ma boîte de production, Black Dynamite, pour être libre de faire des films que j’ai envie de voir, et non pas forcément les réaliser. Pour le moment, on a co-produit Les Infidèles et Enragés. La logique dans ces deux films est leur singularité. Donc à priori, nos goûts nous amènent vers des projets singuliers. C’est très long et très dur, je ne le cache pas. Mais on a une tradition historique en France. Quand on prend les premiers Godard, il joue avec les codes du genre, on a eu Melville, tous les Belmondo et Delon, donc il y a une culture d’établie en France. Wild Bunch est arrivé très vite dans la partie, j’en rêvais, c’était comme une évidence que ce soit eux qui nous accompagnent pour le film. J’ai bouffé des sorties Wild Bunch et des DTV Wild Side. Après on va chez Canal+, c’était Franck Weber le patron, et dans ses bureaux, on voit certaines affiches, alors on se dit à ce moment-là qu’on est en terrain familier. Il comprend de suite mon envie, mon ambition et il me dit « On y va ! ». Mais oui c’est difficile. J’ai eu la chance d’avoir CinéFrance aussi et d’avoir des gens qui aiment le cinéma. Ensuite, ce fut un combat à chercher le financement, c’est très long quand on a faim de cinéma. On passe par toutes les étapes. Enragés est devenu réel quand le casting s’est fait. Ils ont répondu « oui » tout de suite, que ce soit Franck, Virginie, Lambert ou François. En France, il y a encore des gens qui pensent que le genre n’est pas un ghetto et j’ai eu de la chance de les rencontrer. Ils sont ouverts d’esprit. Le genre est une des plus belles déclarations d’amour au cinéma. C’est des créations d’univers.

Rabid Dogs se déroulait dans une Italie aux routes perdues. Pourquoi les routes très américaines du Canada pour Enragés ?

Je souhaitais tourner en France. J’avais fait mes repérages. Comme c’est un premier film, je souhaitais être très bien préparé. On part très vite en repérage sans avoir bouclé le financement. Il me manquait de l’argent. Je ne faisais pas de caprice, juste être réaliste avec le scénario, sinon des coupes franches devait être faite et je ne le voulais pas. Donc on est bloqués, le casting a dit oui. Ma crainte est de les perdre. Mon directeur de production me dit « Le Canada ». Ils aiment les films français, ils peuvent peut-être abonder financièrement, rentrer dans la partie et être co-producteurs. Transfilm s’engage alors avec nous. À partir de ce moment-là, il est évident qu’Enragés doit se tourner là-bas. Par contre, je trouve que c’est devenu une des forces du film, car je souhaitais créer un univers de cinéma. Je ne cherchais pas une certaine réalité. J’ai enlevé tous les panneaux, le film en est invisible. J’ai fait attention à ce qu’aucune indication de lieu, de monnaie ne soit faite. Ces détails accompagnés du casting accentuent la singularité d’Enragés.

Enragés laisse bien plus de cadavres sur la route que l’original, vous gardez donc intacte cette violence initiale. C’était un point important  ?

Oui évidemment, car j’aime ça en tant que spectacle au cinéma. On fait du genre donc ça fait fait partie du jeu. Et puis je voulais avoir une certaine forme de morale. Je m’explique : vu la nature du film, j’ai décalé un peu des choses. Les braqueurs sont faillibles et ont une humanité. Ils sont jeunes, donc je cherche plus une progression initiatique par rapport à la violence et son apprentissage. Quand on commet un tel acte, que se passe-t-il ? Comment le ressent-on ? Comment le vit-on ? Donc il faut les confronter à cela. À partir du moment où ils sont inexpérimentés, l’excès de peur ressort accompagné d’adrénaline. Tout devient déraisonnable, ce qui veut dire que rien n’est maîtrisé. À un moment, s’ils sont confrontés à une violence, ils sont obligés d’y répondre. Ça ne sera pas raisonnable donc mal fait. Après je me suis basé sur des gens que je connais, notamment un ami qui arrive un soir chez moi en larme. Il m’annonce qu’il vient de faire un Go Fast. Il avait une famille à nourrir, mais n’y arrivait pas, vraiment pas. Ça m’a marqué. Donc cette inexpérience, de leurs incapacités à tenir le choc, les nerfs lâchent et plus rien n’est tenu. La paranoïa se crée par la peur et la fatigue, les repères sont perturbés donc on provoque la violence. Il y a des moments très clairs dans le film où avec de l’expérience, ils s’en tirent facilement et basta. Exemple avec le village où les villageois sont inoffensifs, normaux. À cause de la paranoïa de Sabri, Manu et Vincent, ça provoque une violence et forcément les dégâts vont avec.

Vous remodelez les personnages, le chef disparaît très vite pour laisser la place à ses chiens fous en roue libre totale. Ça justifie les dérapages, Sabri est parfois totalement dépassé ?

Pour décaler les repères, contrairement à l’original où le chef reste en place. Mon but est de réaliser un film initiatique, un huis clos avec des gentils d’un côté et des méchants de l’autre. Dès le départ je joue avec ça en faisant tomber les masques doucement.

Vous laissez de côté «Docteur, Bistouri et 32», pour Sabri, Manu et Vincent. C’est une façon de les humaniser ?

Je suis dans une réalité française, donc je souhaite des prénoms français. Après 32, ça nous fait rire nous cinéphiles, mais le spectateur je ne pense pas.

Vous collez aux personnages des visions cauchemardesques à l’initiative de ce film. Que souhaitiez-vous représenter ?

La représentation répond à deux choses : je voulais des ruptures en jouant avec des flashbacks en cassant la structure du film. J’en reviens à susciter des émotions. Au départ, cela s’appuie sur une réalité vécue par les personnages, en l’occurrence les trois braqueurs. Par contre, à un moment, tout le monde peut se faire cette expérience. Il y a la fatigue, l’anxiété, la peur et les souvenirs, donc ça produit quelque chose d’onirique, d’étrange qui n’est pas structuré. Ils ne peuvent pas avoir des pensées raisonnées. On est en temps réel, ils n’ont pas le temps de cogiter. Ils vivent ces cauchemars de manière isolée, c’est la représentation des failles de chacun, de quelque chose qu’ils souhaitent cacher. Et puis on fait du genre, je souhaitais m’amuser.

Mario Bava se rapprochait d’un Sam Peckinpah par son masochisme, sa brutalité et sa violence. On sent chez vous un rapprochement avec Michael Mann. C’est une référence pour le film ?

Non ce n’est pas voulu. J’ai bouffé tout Sam Peckinpah et tout Michael Mann. Après avec le recul, je me suis aperçu de l’importance de Johnnie To sur mon travail. Toute l’introduction justement, la mise en place de l’urbanité, de la ville. Exemple avec PTU ou The Mission. Je n’ai jamais cherché à ressembler, je voulais être face à moi-même. Donc le seul luxe que je me suis octroyé, c’est de préparer six mois le film avant de rentrer en vraie préparation. Donc j’ai découpé indéfiniment le film à m’interroger. Mais je cite plus volontiers Johnnie To. Après j’ai beaucoup travaillé les séquences de voiture. Ce style de scènes sont très compliquées, donc j’ai regardé beaucoup de films de voiture de même budget. Pour tout optimiser au maximum, j’ai regardé Duel de Steven Spielberg, Point Limite Zéro et L’épreuve de Force de Clint Eastwood. Là j’ai vraiment travaillé mes scènes de voiture. J’ai montré aussi deux films à mon chef opérateur, un film aux comédiens, en l’occurrence Sorcerer de William Friedkin, parce que j’adore son rapport halluciné aux choses, tout devient fou et initiatique. Puis c’est aussi une adaptation libre. Pour les références, Lambert Wilson est calqué sur Roy Scheider pour sa capacité à être l’homme ordinaire confronté à des situations extraordinaires comme dans Les Dents de la Mer. Virginie, je lui ai dit « tu es Claudia Cardinale dans Il était une fois dans l’Ouest » pour sa dignité avec laquelle elle traverse le film. Pour mon chef opérateur, ce fut Klute d’Alan J.Pakula pour la lumière sans demi-mesure. C’est tranché dans l’approche, tout en évitant l’exercice de style. Le deuxième était Impitoyable pour les scènes de nuit.

En parlant des inspirations, en voyant Lambert Wilson au volant tout le long-métrage en sueur avec une chemise et son t-shirt uni, son image renvoie en permanence à Bleu comme l'Enfer d’Yves Boisset.

C’est marrant, Lambert m’en a parlé justement ! Mais honte sur moi, je n’ai pas vu le film  !

 

Remerciements à Paola et Camille pour cet entretien.

Mathieu Le Berre

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