INTERVIEW : Jumbo : rencontre avec la réalisatrice Zoé Wittock


Jumbo : rencontre avec la réalisatrice Zoé Wittock

Présenté en ouverture de la neuvième édition des Champs Elysées Film Festival, Jumbo est le premier long-métrage de la cinéaste belge Zoé Wittock. Une œuvre enthousiasmante, pleine de sensibilité et de fantaisie, dont nous parle sa réalisatrice.

De Sundance à Berlin en passant par Paris au travers du Champs Elysées Film Festival, Jumbo a été sélectionné dans trois Festivals cette année. Que retenez-vous de ces rencontres ?

Ce qui est intéressant, c'est l'approche de Jumbo selon les cultures. Certaines cultures vont se montrer plus en retrait par rapport à l'idée du film, plus pudique, d'autres en revanche vont rire, pleurer avec le film. La conclusion est toutefois la même, c'est l'expression immédiate qui peut changer car c'est un sujet qui peut déranger. Le message exprimé est quelque part universel.

Vous avez étudié le cinéma en France et aux Etats-Unis, c'était une évidence pour vous de faire Jumbo en France ?

Ça a été une évidence plutôt par rapport à mon parcours personnel. C'est un film qui aurait pu se passer n'importe où, c'est une histoire d'amour et comme je le disais précédemment, c'est universel. J'ai commencé à écrire ce film à la sortie de mon école aux Etats-Unis, je l'avais donc d'abord imaginé en anglais, pour le nord des Etats-Unis. Mon parcours personnel m'a emmené en France et comme Jumbo était une histoire que je ne voulais pas lâcher, je l'ai réadapté complètement afin de devenir plus français, plus belge aussi car je suis originaire de Belgique.

Jumbo s'attarde sur la question de l'objectophilie, qu'est qui vous a poussé à aborder ce sujet pour votre premier long-métrage ?

Je n'ai pas cherché à faire un film sur l'objectophilie, c'est venu de fil en aiguille. J'ai lu un article sur une jeune femme, Erika Eiffe, qui était tombée amoureuse de la Tour Eiffel. Ça n'avait rien d'anodin comme sujet, j'ai commencé à me poser des questions et à faire des recherches. J'ai fini par la contacter et à force de discussion, je me suis rendu compte que cette femme n'était pas le cliché auquel je m'attendais, c'est-à-dire quelqu'un d'un peu fou ou en marge, c'était certes quelqu'un d'un peu décalé, mais avec un discours fondé, compréhensible et surtout très touchant. Et c'est justement parce qu'elle a réussie à me toucher que j'ai fini par me dire, au-delà d'être un sujet de société sur lequel je vais me poser des questions par rapport à la sexualité des gens, à la façon d'exprimer notre amour et à notre rapport aux machines, c'est vraiment un personnage de film. Il y a quelque chose de touchant dans cette quête qui dépasse l'objectophilie, c'est une manière d'aborder la recherche de soi, la volonté de se faire accepter par les autres. J'étais en tout début de vingtaine quand j'ai lancé l'écriture de ce film, ce sont donc des sujets qui me touchaient particulièrement à un moment où j'étais moi-même dans une recherche identitaire.

Erika Eiffel a eu l'occasion de voir votre film ?

Tout à fait. C'est une américaine, mais elle vît à Berlin, on a donc profité de la projection de Jumbo à la Berlinale pour partager le film avec elle. C'était une très belle expérience. J'avais évidemment un peu peur de lui montrer le film, qu'elle prenne mal le traitement du sujet, mais au final elle a rît avec le film. C'est quelqu'un qui a cette intelligence et ce recul sur soi-même pour savoir, comprendre qu'elle est différente. C'est la bienveillance qu'elle a reconnue dans le film et qui l'a touchée. C'était une vraie volonté de ma part. 

Après un frigo - Yves - dans une histoire sentimentale, le cinéma français rencontre avec Jumbo un manège muet, mais doué d'une conscience et de sentiments. Pourquoi ce choix ?

L'histoire avec la Tour Eiffel était fascinante, mais c'est un objet qui ne m'attire pas plus que ça, il est statique et difficile, je trouve, à mettre en scène. J'ai cherché quel autre objet, quel autre monument je pouvais utiliser pour faire vivre cette idée. Quand j'ai réfléchi aux manèges, aux attractions, c'est devenu une évidence. Il y avait une vraie volonté de mettre en scène cet objet comme on mettrait en scène le partenaire amoureux de n'importe quel histoire d'amour. Un manège c'est rempli de possibilités : ça bouge, ça fait de la lumière, du bruit, de la fumée. Au fur et à mesure que je creusais le sujet, je me disais que ces effets pouvaient permettre d'exprimer des émotions, des sensations. Et le mot attraction rendait plus évidente les choses. Que l'on soit objectophilie ou pas, ça attire une attraction, ça provoque des émotions malgré nous. Cette machine pouvait nous aider à entrer en empathie avec le personnage.

Parlez-nous du casting de l'attraction.

C'était un casting assez international, il n'y avait pas la barrière de la langue (rire). On a commencé par faire des recherches afin de comprendre ce monde et petit à petit on est tombé sur des machines intéressantes. D'abord on a trouvé un premier "Move It 24" de son vrai nom aux Etats-Unis, on a voulu le faire venir, mais c'était trop compliqué donc on s'était porté sur une autre machine avec un peu de tristesse. C'est le bouche à oreille dans le milieu forain qui a fini, au bout de six ou sept mois de travail, à nous permettre de trouver un Move It 24 en France. On l'a donc rendu visite et ça été une évidence pour nous. On a passé des heures avec cette machine. En fonction de sa position, il y avait un côté très menaçant, imposant. C'est une grande machine, assez masculine. Il y avait un aspect main qui donnait une sorte d'anthropomorphisme. On voulait trouver le juste milieu pour rester dans le propos.

Mi-vaisseau spatial, mi-King Kong, Jumbo s'exprime autant par la lumière que par des mouvements mécanisés. Face à cette machine, une humaine en chair et en os : l'actrice Noémie Merlant. Comment s'est passée la rencontre entre le manège et la comédienne ?

Elle l'avait vue en photo rapidement, mais j'ai essayé de garder cette rencontre pour la veille du tournage afin de conserver cet émoi de la découverte. Jumbo dans le film est une machine qui vient d'arriver, il fallait donc garder cet émerveillement. Ce que j'ai su beaucoup plus tard, c'est que Noémie est terrorisée par tout ce qui est attraction de fêtes foraines. Elle m'avait dit pas de soucis, pas peur du vide, pas peur de la hauteur. Je pense que cette anticipation face à cette machine a vraiment jouer dans la connexion, ça la rendait à fleur de peau. Le travail a été très physique, c'était de la chorégraphie très millimétrée. On a fait énormément de travail de lumière sur plateau, hors VFX, pour permettre à Noémie d’interagir en direct avec cette machine. Jumbo c'était une sorte de marionnette derrière laquelle était plusieurs techniciens, ils pouvaient jouer avec le mouvement, la vitesse, la lumière. De cette manière, la machine pouvait être un peu comme un partenaire de jeu avec Noémie, dans une forme d'improvisation, de réaction. 

Les personnages de Jumbo sont comme isolés dans une bulle entourée de mystères et de pins. Votre film ressemble quelque part à un conte de fée moderne. Cultiver cette ambiance, c'était important pour vous ?

Complément, le conte de fée moderne c'est un terme que j'utilisais beaucoup avec mon équipe lors de la recherche de l'ambiance du film. Il y avait une envie d'isoler les personnages de la société, des médecins, de la psychologie pour rester dans l'ordre de quelque chose de très intime et instinctif qui est la relation mère-fille. L'approbation qui compte réellement pour le personnage de Jeanne c'est celle de sa mère et non de la société. Ce côté isolé permettait de jouer sur les émotions plutôt que d'entrer dans une analyse psychologie et intellectuelle de cette relation amoureuse. Il y avait aussi une volonté de l'ancrer dans des codes, du conte de fée, du fantastique, du film romantique, afin de permettre au spectateur de se retrouver dans une structure qu'il connaît face à un sujet assez outrancier.

La musique occupe une place importante dans la réussite de l'ambiance de votre film. Le compositeur Thomas Roussel s'est occupé de la bande originale. Parlez-nous de votre collaboration.

Thomas est un artiste que je respecte énormément. On s'est rencontré dans le train en rentrant du Festival de Cannes. Il y a eu une sorte de coup de foudre professionnel et artistique, donc on est resté en contact. Il est arrivé très tôt sur le projet, en tant qu'ami il avait lu le scénario et il y a eu très vite un échange artistique. On avait beaucoup échangé sur les sonorités avant de débuter le projet. Il y avait une vraie envie d'utiliser la force de Thomas qui est ce mélange de l'électro et du classique. A partir de ça on a construit la bande originale du film. Sa musique est pour moi un personnage à part entière du film, le risque c'est qu'elle prenne le dessus sur l'image, mais c'est là où le fait d'avoir des discussions ouvertes permet de trouver le juste équilibre.

Pour revenir sur les Champs Elysées Film Festival, quel est votre regard sur le cinéma indépendant français ? 

J'ai l'impression que c'est un cinéma qui commence vraiment à trouver sa place. C'est une sorte de renouveau du cinéma d'auteur français, il est capable de garder la patte de ce cinéma et va piocher dans différents genres pour faire des films hybrides, plus modernes. Il y a une vraie recherche de création et une envie de soutenir financièrement ces projets. Ce que j'aime beaucoup, c'est qu'il y a aujourd'hui une véritable ouverte de culture sur le cinéma international et plus uniquement sur le cinéma américain. On peut fouiller dans plusieurs cultures et genres pour nourrir son cinéma. Il faut que le cinéma français se renouvelle pour s'imposer comme un cinéma frais, nouveau, qualitatif et incontournable par sa capacité à pousser les frontières du cinéma.

Pour en savoir plus :

Notre critique de Jumbo, dans les salles le 1 juillet 2020.

[Entretien réalisé en juin 2020]

Par Pierre LARVOL

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