INTERVIEW : FilmmakErs : rencontre avec Julie Gayet


FilmmakErs : rencontre avec Julie Gayet

Julie Gayet occupe une place centrale dans le cinéma français. Actrice, productrice, réalisatrice, membre de jury, militante, elle se trouve sur tous les fronts en même temps, déployant une énergie extraordinaire. On se souvient de ses rôles dans Les 101 nuits de Simon Cinéma d'Agnès Varda, Delphine 1, Yvan 0 de Dominique Farrugia, Sélect Hotel de Laurent Bouhnik, Clara et moi d'Arnaud Viard, 8 fois debout de Xabi Molia, Quai d'Orsay de Bertrand Tavernier, etc. Elle a également produit avec sa complice de Rouge International, Nadia Turincev, La Fille du patron d'Olivier Loustau, Mimosas d'Oliver Laxe, La Taularde d'Audrey Estrougo, le très remarqué Grave de Julia Ducournau et L'Insulte de Ziad Doueiri, nommé à l'Oscar du meilleur film étranger en 2018. Elle a été également à l'origine de la campagne #MaintenantOnAgit, lancée aux César 2018, destinée à collecter des fonds pour les associations d'aide aux victimes de violences. On la retrouvera bientôt dans la saison 4 de Dix pour Cent, la série-vedette de France 1, à laquelle elle a déjà participé pour sa saison 2. Elle est actuellement membre du jury du Prix Alice Guy, du nom de la toute première réalisatrice de l'histoire du cinéma, devant départager cette semaine avec ses collègues cinq films réalisés par des femmes. Cette actrice et femme que nous aimons et admirons profondément, nous a fait le grand honneur de répondre à nos questions à l'occasion de la présentation de FilmmakErs, son nouveau documentaire, coréalisé avec Mathieu Busson, ayant pour objet de rencontrer des réalisatrices du monde entier et de les interroger sur les difficultés qu'elles éprouvent à exister et créer dans un milieu qui demeure essentiellement régi par des hommes. Un entretien passionnant faisant la synthèse de la situation des femmes dans le cinéma d'aujourd'hui. 

Vous avez donné une masterclass aux Arcs Film Festival 2019 dans le cadre du Lab Femmes de Cinéma, quel est votre rapport avec le festival ?

En 2017 j'ai rencontré au Festival le réalisateur slovène Olmo Omerzu, j'ai ainsi pu produire son film Family Film. La base du Festival, c'est ça, je crois, le networking, la facilité des rencontres. J'avais également été frappée à l'époque par la place accordée à la femme, il y avait une remise de prix pour les réalisatrices. En réalisant FilmmakErs c'était pour moi obligatoire de venir présenter le film, mais je ne me doutais pas qu'en plus je participerais au Lab et à des conférences.

Dans FilmmakErs vous parcourez le monde à la rencontre de réalisatrices. Quelles conclusions, tirez-vous de ces rencontres ?

On est toutes confrontées à notre condition de femme et c'est le poids de la culture, du passé qui pèse sur cette condition. Il faut changer les mentalités. Quand on entend les Indiennes, les Allemandes, les Espagnoles, au final c'est toujours la même chose. On est souvent face à des sociétés patriarcales où les rapports de force ne sont pas équilibrés. On ramène notamment dans certaines sociétés les femmes à leurs condition de mère, la pression d'élever les enfants est peu orientée vers les hommes. Il y a un terme violent pour qualifier les femmes qui décident de continuer à travailler, les mères corbeaux. Quand on est une artiste, une cinéaste, il faut trouver des solutions aujourd'hui pour cela soit possible de faire son art tout en élevant ses enfants. Le congé paternité peut tre une solution, mais pas seulement, on peut imaginer les choses autrement, plus collectivement. Aux Etats-Unis c'est le producteur, celui qui dirige, d'où l'affaire Weinstein, en France c'est le réalisateur. Quand celui qui a le pouvoir est un homme, ce n'est pas la même chose que quand c'est une femme.

En 2013, est sortie la première partie de votre série de films sur le genre dans le milieu du cinéma. Depuis il y a eu #MeToo, l'affaire Weinstein. Vous considérez que les lignes ont bougé aujourd'hui ?

Il y a une volonté politique avec des collectifs comme 50/50, des think tank, il faut chercher, réfléchir à des actions qui vont faire changer les choses. Je crois beaucoup à l'action politique, le changement doit être accompagné et il y a bien des façons de le faire. Il faut dans un premier temps une prise de conscience et pour ça, il faut des données, disséquer la situation. Il faut donner les mêmes moyens d'agir aux femmes et l'égalité salariale me paraît par exemple fondamentale. Il y a un travail d'éducation, mais aussi de représentation. Et là la responsabilité du cinéma et des actrices est importante, dans le choix des rôles, des films. Cela passe aussi par les hommes, je pense à Thelma et Louise de Ridley Scott qui est sûrement l'un des films les plus féministes de ces dernières décennies. Maintenant ce sont les séries qui s'accaparent ce sujet avec des productions comme The Handmaid's Tale. Je pense qu'il y a un vrai impact des films sur la société, mais cela ne suffit pas en soi. Ça sensibilise, peut faire changer les regards, je me suis projetée dans des rôles masculins alors je ne vois pas pourquoi ça ne pourrait pas être possible dans l'autre sens. Il faut produire ces thématiques, ces sujets.

C'est ce que vous faites aujourd'hui avec votre société Rouge international.

J'essaye de produire et d'accompagner des réalisatrices, Grave par exemple de Julia Ducournau. Je souhaite donner de la visibilité sur les femmes, mais aussi sur le sujet de la diversité. C'est un thème qui doit encore être abordé.

Où en est #MaintenantOnAgit, le mouvement lancé aux César en 2018 ?

On a beaucoup bougé et avancé. Il a fallu vraiment réagir par rapport à cette libération de la parole des femmes puisqu'il y a eu 30% de dépôts de plaintes supplémentaires en France pour des faits de violences sexuelles en 2017. Après #MeToo et #Balancetonporc, les associations sur le terrain comme l'AVFT (ndlr : Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail) ont eu un grand nombre d'appels. Ces femmes ont pris leur courage pour faire changer les choses. Il faut aussi pour ça des capacités de les accompagner. Le lancement du mouvement #MaintenantOnAgit, c'était ça d'abord, de donner des moyens aux associations défendant les femmes victimes de violences. En voulant lever des fonds, on s'est rendu compte que c'était très difficile lorsqu'il s'agissait des femmes. On a beaucoup de mal à mobiliser sur ce sujet-là. Il y a eu un phénomène aux César, mais derrière, le montant levé était faible. Aux Etats-Unis, le mouvement Time's Up a pu totaliser un montant de 12 millions, en Angleterre 1.5 million, nous en France 100 000 €. Au bout de six mois on est arrivé à 500 000€. On a continué, crée des événements à Paris et Bordeaux, la Nuit des Relais notamment, et en 2019 on a ainsi pu atteindre 1 million d'euros. On est très fiers, mais cela ne suffit pas. Si on avance vis-à-vis de l'indépendance des femmes, les féminicides augmentent néanmoins en France, le machisme tue, il faut donc continuer de se mobiliser, d'agir maintenant.

[Entretien réalisé dans le cadre du Lab Femmes de Cinéma à Les Arcs Film Festival en décembre 2019]

Par Pierre LARVOL

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