INTERVIEW : Les Traducteurs : Rencontre avec Régis Roinsard et Alex Lawther


Les Traducteurs : Rencontre avec Régis Roinsard et Alex Lawther

Thriller lorgnant du côté d'Agatha Christie, Les Traducteurs signe le retour du cinéaste français Régis Roinsard après le sympathique Populaire en 2012. Nous avons eu l'occasion de rencontrer le réalisateur ainsi que l'acteur britannique Alex Lawther afin de revenir sur la genèse de cet ambitieux projet.

Près de sept ans après la sortie de Populaire, votre premier film, vous revenez en ce début d'année 2020 avec une nouvelle oeuvre : Les Traducteurs. Qu'est qui vous a poussé à retourner derrière la caméra ?

Régis Roinsard : C'est de trouver une histoire dont je sois amoureux. Populaire c'était pareil, j'ai flashé sur le sujet et les personnages sont venus à moi. J'ai commencé à penser au film Les Traducteurs très peu de temps après Populaire. L'écriture de ce genre de film est très longue, c'est presque des mathématiques, une sorte de puzzle où lorsqu'on bouge une pièce, on déplace tout le reste. Avec David Presley, co-scénariste avec Romain Compingt, nous avions des post-it partout pour travailler la structure du film. Quand on a trouvé tous les twists, on s'est mis à écrire. C'est à ce moment que Romain Compingt nous a rejoint. Il fallait une belle mécanique, mais aussi des beaux personnages. Outre le travail sur Les Traducteurs, j'ai accompagné Populaire sur tous les continents. J'ai découvert des pays, des personnes, des situations économiques, sociales, culturelles, tout ça m'a nourri.

D'où vous vient cet intérêt pour l'univers de la traduction ?

J'ai lu plusieurs articles sur la traduction du livre Inferno de Dan Brown. L'éditeur principal et l'auteur ont décidés d'enfermer douze traducteurs dans un bunker situé sous la maison d'édition italienne à Milan. Durant plusieurs semaines ils ont travaillés pour permettre au livre de sortir simultanément dans plusieurs langues et d'éviter les spoils, les traductions illégales. J'ai pensé en lisant ça qu'il s'agissait d'une prison dorée. Tu vas travailler vingt heures par jour, mais tu es dans un sublime hôtel avec spa, tout ce que tu veux, c'est une sorte de tour de magie. Dans le cinéma il y a un peu de ça aussi, ce n'est pas évident d'oser dire non. La notion du travail m'intéresse beaucoup.

Vous aviez des références en tête lors de l'écriture du film ?

Je n'avais pas véritablement de référence. Hitchcock est dans mon ADN, De Palma aussi. Quand j'étais petit, j'ai très tôt eu l'occasion de voir des films de ces réalisateurs. C'est plus le par cœur, ce qui est inscrit en moi. Au cour du montage on s'est aperçu qu'on était dans un genre proche de certains thrillers coréens, pour le côté romantique, sentimental, notamment à la fin du film. En comparaison le cinéma américain se montre souvent plus sec, plus abrupte dans sa conclusion. Depuis quinze ans le cinéma coréen me fascine.

L'écriture semble avoir une grande importance pour vous : en 2012 vous nous parliez de dactylographie, en 2020 de traduction. Comment s'est passé votre travail de recherche autour de ce métier relativement méconnu qu'est celui de traducteur ?

J'ai un rapport très fort à la traduction car très longtemps je n'ai pas lu. Ça m'embêtait. Je ne comprenais rien à ce que l'on analysait au collège par exemple. J'avais un libraire qui m'a donné des livres américains, Harrison, Bret Easton Ellis et je me aperçu que ces auteurs étaient souvent traduits par Brice Matthieussent. Je ne lisais plus que ses traductions, il y avait un choix éditorial, c'était presque un guide pour moi. Après j'ai commencé à lire de la littérature allemande, française, tout en continuant à m'intéresser aux traducteurs. Pour le film j'ai rencontré principalement des traducteurs de best-sellers, le traducteur d'Harry Potter, la traductrice de 50 nuances de Gray, j'ai également rencontré le traducteur de Thomas Pynchon, un écrivain plutôt mystérieux dont personne ne sait vraiment où il est, qui il est. Ils m'ont appris des choses sur leur investissement, sur leur rapport avec les auteurs, sur la perception du public. C'est un métier presque dangereux quand il y a de fortes attentes. Il y a aussi comment on transmet sa traduction à la maison d'édition, ça ressemble parfois à un film d'espionnage. Avec internet il y a une parano de la protection, c'est cet aspect qui m'a interpellé.

L'auteur Marcel Proust apparaît souvent dans le film : pourquoi ?

Je pense que c'est ma référence ultime en littérature, ça me vient naturellement. Mes co-auteurs sont également passionnés par Proust. Pour mon troisième film, c'est un hasard mais il y a encore Proust. C'est un auteur français qui parle à beaucoup de gens.

Vous vous êtes entouré pour la première fois d'un casting international, parlez-nous de la direction des acteurs.

Tout le monde était dedans, ça s'est fait plutôt facilement. J'ai beaucoup travaillé en amont en faisant des lectures notamment. L'équipe était soudée et s'entraidait. On a écrit avec Romain les synopsis des différents Dedalus et plusieurs pages, ils ont donc traduit quatre pages du roman. J'ai montré à l'équipe le film Breakfast Club pour mettre en avant le plaisir du jeu.

Il s'agit, Alex Lawther, de votre premier film en français, comment avez-vous vécu cette expérience ?

Alex Lawther : C'était un énorme challenge. J'étais très content de jouer en français parce que j'ai l'impression que quand tu joues dans une langue qui n'est pas une langue maternelle, tu es très libre, tu es moins connecté, tu as moins de références. En même temps tu dois te mettre entre les mains du réalisateur ou de la réalisatrice, pour un comédien je trouve ça agréable d'être naïf, tu es un peu comme un enfant. J'ai compris petit à petit les textes, un professeur à Londres m'a beaucoup aidé pour travailler le langue. J'ai jamais autant travaillé pour apprendre des répliques. Pour ce film je connaissais mes répliques et celles des autres, pour m'aider à savoir quand interagir. Le fait de jouer dans une autre langue m'intéresse, de rencontrer des gens, ça permet de s'ouvrir.

Qu'est qui vous a plu dans le scénario du film ?

Les twists notamment, même si je ne peux pas en parler. J'ai déjà vu le premier film de Régis Roinsard, Populaire, j'ai aimé son style. C'est quelqu'un de cinéphile et ça se voit dans son scénario. Ça fait du bien de lire quelque chose de ludique, il y a un jeu qui se fait avec le spectateur. C'est la première fois que je joue dans un film de ce genre.

Quel genre de réalisateur est Régis Roinsard ?

Régis est très doux, sensible. Quand la caméra tournait, c'est comme s'il jouait avec nous, il est tellement dans l'action. Il était presque le dixième traducteur et c'est beau de voir un tel engagement, on a envie de s'engager dans le projet.

Comment s'est passé votre collaboration avec les différents traducteurs ?

C'était génial, on venait tous de pays différents, avec des langues différentes et pour autant on partageait des moments ensemble, en français. C'était nouveau pour moi. Ça fait presque deux ans que l'on a tourné ce film, c'était en pleine histoire du Brexit, c'était émouvant car ça rentrait en résonance avec l'esprit collectif, ces nationalités autour d'un projet commun. Il y a un esprit légèrement politique dans le film par rapport à l'importance d'être ensemble.

[Entretien réalisé à Les Arcs Film Festival en décembre 2019]

 

Par Pierre LARVOL

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