INTERVIEW : Swallow : entretien avec Carlo Mirabella-Davis, le réalisateur du film-événement


Entretien avec Carlo Mirabella-Davis, le réalisateur du film-événement Swallow

Vu à L'Etrange Festival, Swallow fut un véritable choc dont il est encore difficile de se remettre aujourd'hui. Depuis, le film a accompli son petit bonhomme de chemin, glanant des prix, dont le Prix Spécial du Jury au Festival de Deauville 2019. Le film est sorti cette semaine en France et reçoit une reconnaissance méritée et assez inattendue, étant donnée la singularité absolue de l'œuvre. En plein hiver, nous eûmes le privilège de rencontrer le metteur en scène et scénariste du film, Carlo Mirabella-Davis, véritable révélation du cinéma de demain. Assez dandy et doté d'une chaleureuse courtoisie, il s'exprima en termes choisis sur la singularité de son film, objet filmique non identifié. On mise franchement sur lui pour porter une partie de l'avenir du cinéma.

Vous avez dit à l'Etrange Festival : "J'ai toujours aimé les films étranges car cela révèle ce qui se trouve à l'intérieur des gens". J'ai trouvé qu'il s'agissait d'une déclaration vraiment intéressante. Car les spectateurs pensent souvent que les films d'horreur sont très superficiels et servent uniquement aux gens à sursauter. Vous, vous voulez aller plus loin, plus profond et comprendre la psychologie des personnages à travers des symptômes physiques. Quand j'ai vu votre film, cela m'a rappelé tout de suite Safe de Todd Haynes, un film vraiment très impressionnant. Julianne Moore se trouve quelque peu emprisonnée dans sa vie soi-disant parfaite. On ressent la même chose dans votre film. Vous avez été un peu inspiré par ce film?

OUI! Safe fait partie des grandes influences de mon film. J'adore ce film. J'ai été aussi influencé par Une femme sous influence de John Cassavetes, Jeanne Dielman de Chantal Akerman, Rosemary's Baby...Le film d'horreur est capable de capter la psychologie sombre et profonde de l'humanité. Nous vivons une sorte de renaissance du film d'horreur. J'ai toujours été fasciné par la façon dont les films d'horreur permettent d'exprimer les sentiments refoulés, les peurs que nous enfouissons dans nos vies. Dans une salle de cinéma, dans un environnement confortable, nous voyons sur grand écran ce qui nous fait peur dans la vie. C'est troublant, dérangeant et marquant. La psychologie représente une de mes profondes influences, lorsque j'écris un film. Je veux réellement montrer comment l'esprit humain fonctionne. Le comportement humain est un puits d'inspiration absolument inépuisable, à travers ses gestes, ses habitudes, ses obsessions. On peut le traduire par les mouvements d'une actrice, l'expression de son visage. Les films représentent un merveilleux moyen d'étudier la psychologie humaine. Et j'adore les films d'Hitchcock. Je n'ai jamais oublié certaines scènes de Psychose, où la topographie entre la maison et l'hôtel, montrent la différence entre la conscience et l'inconscient.  

A mon avis, votre film ressemble presque davantage à un mélodrame qu'à un film d'horreur. Il possède des éléments un peu horrifiques mais qui ne représentent pas l'essentiel.

Oui, en effet, Douglas Sirk a été une grande influence pour Swallow. Les couleurs de ses films ont influencé la direction artistique de mon film. Swallow est un peu un mélange bizarre entre un drame psychologique et une comédie très noire. Le film est très stylisé au début pour créer cette impression d'étouffement que ressent Hunter, la protagoniste du film. Et au fur et à mesure que Hunter reprend le contrôle de sa vie, le film devient de moins en moins stylisé et de plus en plus réaliste. Mais je suis vraiment fasciné par les couleurs du mélodrame. Le pouvoir de la couleur peut, je crois, être vraiment évocateur. J'aime la façon dont Hitchcock exprime des émotions par des couleurs spécifiques. Le vert, le rouge qui exprime le danger, etc. Cela m'intéresse vraiment. Je voulais utiliser les couleurs pour montrer les pulsions de Hunter et le danger auquel elle se confronte.

Votre prochain film sera davantage un film d'horreur que ne l'est Swallow?

Je ne sais pas. Mon prochain film sera un film surnaturel, psychologique et féministe. Alors peut-être qu'il y aura plus d'horreur mais j'aime de toute façon le style des films d'horreur et le climat qu'ils instaurent.

Vous étiez étudiant en cinéma avant de faire des films?

Oui, j'étais à la New York University pour suivre des cours de cinéma. Mais j'ai grandi en faisant des films avec mes amis, ma famille, mes sœurs. On a passé beaucoup de temps à tourner ensemble des films en Super-8. Quand je suis allé à l'école de cinéma, je me suis surtout penché sur l'aspect psychologique de la narration. Et j'ai rédigé un mémoire, j'ai réalisé quelques documentaires. Mais c'est mon premier film de fiction.

Et aujourd'hui vous enseignez?

Oui j'enseigne le cinéma à la NYU.

Donc vous avez vu pas mal de films de tous horizons...Vous connaissez le cinéma français?

J'aime tous les films de la Nouvelle Vague. J'ai été impressionné que Catherine Deneuve, que j'adore et dont j'ai vu la plupart des films, préside le jury du Festival de Deauville, a donc vu mon film et l'a aimé en lui donnant un prix. J'ai pu lui parler un peu, cela m'a beaucoup ému.

J'ai même entendu dire que votre directrice de la photographie était française...

Non, elle n'est pas française, elle est américaine mais elle a peut-être des ascendances. C'est une formidable collaboratrice car elle parvient à refléter la psychologie à travers les images, ce qui est très difficile à faire. Elle voulait vraiment réussir à maintenir Hunter enfermée dans son intérieur, surtout au début. Mais elle a très bien retranscrit le moment-clé psychologique où le film bascule et où Hunter part à la recherche de la vérité de son histoire. Elle sait particulièrement bien filmer les objets, utiliser des gros plans au moment adéquat.

J'ai vraiment trouvé la photographie du film remarquable, par l'utilisation subtile des couleurs, l'inscription des personnages dans le cadre, la composition quasi-picturale des images. C'est extrêmement précis. Vous avez été sans doute été inspiré par des tableaux?

Merci vraiment pour ces compliments, cela me touche beaucoup. Oui, la peinture m'a définitivement inspiré. Je voulais vraiment que les choses qui apparaîtraient à l'écran soient très précises. Je voulais que les rideaux, les murs donnent une impression d'oppression, de contrôle sur la personne humaine. Nous avons beaucoup discuté sur la manière dont l'environnement serait filmé car Hunter décore sa maison. Par conséquent, ce qui se trouve dans la maison est aussi une expression de son esprit. Chaque partie de la fabrication d'un film sert à raconter l'histoire : la direction artistique, les costumes, le maquillage...Le film devient une sorte de voyage pour Hunter. La maison semble accueillante au début puis devient progressivement un vampire pour elle. Même le mobilier, le canapé par exemple raconte son histoire.

La manière dont vous avez organisé le filmage de la maison m'a un peu fait penser à Parasite.

Ah je dois confesser que je ne l'ai malheureusement pas encore vu. Donc cela ne peut être qu'une coincidence. Je suis très excité à l'idée de le voir et j'essaie de ne rien savoir sur le film car j'adore ce metteur en scène, Memories of Murder, Okja, The Host...Donc je meurs d'envie de le voir.

Pourquoi avez-vous utilisé la chanson This is the day de The The?

Ah oui, c'était vraiment une belle opportunité. On était en train de faire le montage de cette scène où Hunter fait le ménage et la radio passait en fond sonore. La radio passait cette chanson et j'ai dit "mais ça fonctionne avec cette chanson et c'est parfait! " On peut dire qu'il s'agit d'une sorte de miracle. On a contacté l'auteur de la chanson qui nous a donné les droits et autorisé à utiliser la chanson  dans le film, après l'avoir vu et aimé. En plus, j'adore cette chanson car il existe un grand contraste entre la mélodie joyeuse donnant une impression de bonheur et les paroles qui évoquent une personne en crise et j'ai pensé que cela collait parfaitement au personnage de Hunter. Derrière la musique, on peut ressentir le tourment.

Toutes les personnes de la famille de son mari Richie sourient à Hunter mais en fait c'est horrible!

Oui, tout à fait (rires)! Haley (Bennett, l'actrice principale du film) est vraiment forte pour faire ressentir comment Hunter reçoit ces sourires trop aimables, comment cela peut représenter une agression pour elle. La douleur qu'elle porte à l'intérieur, les doutes, le masque qu'elle est obligée d'arborer face à l'extérieur. Haley peut délivrer toute une palette infinie d'émotions, rien qu'en touchant ses cheveux ou en clignant des yeux. C'est vraiment une actrice fantastique. Elle est formidable.  Et je suis d'accord pour dire qu'Elizabeth Marvel a été une incroyable partenaire pour Haley. Elle avait une position intéressante dans le scénario en tant que personnage, car elle faisait partie de la famille oppressante à l'égard de Hunter mais elle était aussi une femme, donc normalement de son côté. Elizabeth a su exprimer cela très subtilement, en montrant qu'elle la comprenait mais aussi en l'encourageant à se soumettre au conformisme. Elle a réussi à interpréter cette partition de façon si brillante. Les sourires, le sous-texte, les émotions...

C'est à la fois très drôle et en même temps complètement tragique pour Hunter...

Oui, vous savez, je suis complètement fasciné par le mélange des émotions dans la vie. Je suis intéressé par l'aspect tragique mais je crois aussi qu'un peu d'humour permet de mieux faire passer la pilule, si je puis dire. L'humour permet d'une certaine manière au public de suivre la trajectoire douloureuse et très bizarre de Hunter. L'histoire est tellement bizarre qu'il faut trouver quelque chose pour qu'elle devienne plus universelle. Tout le monde peut comprendre ce sentiment d'oppression et de contrôle par la famille.

Quand vous avez écrit le scénario, saviez-vous que vous alliez parler de traumas féminins?

Oui, j'ai toujours considéré que c'était un film féministe, dès la rédaction du scénario. Car il m'a été inspiré par ma grand-mère qui a été réellement victime du syndrome du PICA. Mais en plus, j'ai été élevé dans une famille féministe qui pensait que le féminisme devait s'appliquer dans tous les domaines.  Pendant la préparation et le tournage du film, beaucoup de femmes artistes ont travaillé dessus et ont fait que l'histoire de ma grand-mère devienne du cinéma. Vous savez, quand j'avais vingt ans, j'ai identifié les qualités incroyables des femmes par rapport à celles des hommes, et l'injustice qui leur était faite à travers le sexisme. Les hommes peuvent choisir ce qu'ils peuvent penser du sexisme ; en revanche, les femmes ne disposent pas vraiment de ce choix.

L'aspect féministe du film résonne particulièrement avec le contexte hollywoodien du moment, la période post #MeToo, comme si vous étiez complètement en phase avec votre époque.

Oui, ce n'était pas du tout intentionnel. Parce que j'ai écrit le scénario, bien avant #MeToo. Mais une grande partie du film concerne le fait de disposer de son corps, pour les femmes, et en particulier l'avortement. Le syndrome du PICA est une rébellion pour Hunter et une manière de se réapproprier son corps face à la famille de son mari, même s'il s'agit d'une compulsion qui pourrait mettre en danger son système interne, voire sa vie.  

C'était la fin de la décennie 2010 donc quel est votre film préféré de la décennie 2010?

Oh mon Dieu, wow! Eh bien j'aime beaucoup Les Nouveaux Sauvages, un film argentin de Damián Szifron avec six histoires différentes qui se succèdent, des sketches sur le thème de la vengeance, à la fois très drôle et horrifique. J'aime aussi Mister Babadook de Jennifer Kent, Get Out de Jordan Peele, un film qui a découvert de nouvelles choses dans le domaine du film de genre.

A mon avis, vous pouvez réellement devenir un grand réalisateur.

Merci beaucoup. J'espère que je pourrais être à la hauteur de vos souhaits.

Par David Speranski

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