INTERVIEW : Lola vers la mer : rencontre avec Laurent Micheli et Mya Bollaers


Lola vers la mer : rencontre avec Laurent Micheli et Mya Bollaers

Réalisateur sensible et engagé, Laurent Micheli signe avec Lola vers la mer son second long-métrage (notre critique). Une première rencontre avec ce cinéaste belge pour le public français, Even Lovers Get The Blues n'ayant pas bénéficié d'une sortie en hexagone. C'est en compagnie de la jeune actrice trans Mya Bollaers, énergique et touchante dans le rôle de Lola, et du réalisateur Laurent Micheli que l'on revient sur cette œuvre militante pour une meilleure compréhension de la transidentité.

Le film porte un titre qui évoque autant le voyage physique de Lola que sa relation avec sa mère. C'est une double évocation intéressante car d'une certaine manière la jeune héroïne part plutôt à la rencontre de son père.

Laurent Micheli : C'est l'idée d'un voyage physique, mais aussi ce qui se cache derrière. La vraie rencontre entre ces deux personnes. Quelque part le vide que laisse la mère fait place à la découverte de cette femme, en ce qui concerne le personnage de Philippe. Ils se replongent dans ce passé commun, partage des lectures différentes. Le fait de se confronter à tout ça permet de se retrouver dans le présent. On comprend notamment que ce sont des personnes finalement semblables.

Raconter une relation parent-enfant c'est finalement raconter une histoire universelle. Comment vous est venu l'idée d'allier cette histoire à l'exigeant sujet de la transidentité ?

Laurent Micheli : C'est venu assez naturellement il y a quelques années quand j'ai commencé à écrire le film. La transidentité est un sujet qui m'interpelle depuis longtemps, je suis très proche des questions LGBT. J'avais envie de me servir du cinéma pour donner de plus de visibilité, de participer à cette démarche : travailler à plus d'inclusivité, améliorer l'acceptation de la société. J'avais envie que le traitement de ce sujet soit précis et fait avec les personnes concernées. Il fallait une histoire universelle pour aborder ce sujet, pour évoquer à tous quelque chose et permettre une plus grande accessibilité. D'un point de vue personnel j'avais envie de parler d'un rapport entre un personnage adolescent avec son père parce que ça a été quelque chose de complexe pour moi à l'époque. Je me reconnais pas mal dans Lola, le rôle de Philippe a été plus difficile. Je ne voulais pas qu'il soit cliché, un regard d'humanité devait aussi se porter sur ce personnage. Il était moins complexe au départ, puis je l'ai affiné.

Contrairement à Lukas Dhont avec Girl, film par ailleurs également réalisé par un cinéaste Belge, vous avez fait le choix de travailler avec une femme trans. Comment s'est justement faite votre rencontre avec Mya Bollaers ?

Laurent Micheli : On a commencé très en amont le casting car il était nécessaire à mes yeux que le rôle de Lola soit incarné par une jeune femme trans. Je ne savais pas à quel point ça allait être facile ou non comme démarche. Le choix s'est finalement arrêté sur Mya.

Bien qu'il s'agisse de votre première apparition au cinéma, votre nom partage déjà l'affiche avec celui d'un acteur reconnu en France. Parlez-nous Mya de cette première expérience devant la caméra et de votre collaboration avec Benoît Magimel.

Mya Bollaers : C'était une expérience un peu stressante. J'ai travaillé en amont du tournage donc j'ai pu appréhender la caméra, le travail avec l'équipe du film. Quand j'ai su que c'était Benoît Magimel qui allait jouer le rôle du père de Lola je me suis pas dit "oh mon dieu c'est Benoît Magimel". J'ai surtout essayé de rester calme et spontanée sans fantasmer trop de choses autour de ce projet. J'ai eu des coachs pour apprendre à jouer, Benoît Magimel a été aussi une bonne école, il me donnait des astuces.

Laurent Micheli : C'est un partenaire généreux, il a envie que chaque scène soit exceptionnel, il pousse les choses le plus loin possible. C'est une énergie intéressante et fédératrice.

Comment s'est passé pour vous la direction des acteurs Laurent ?

L.M : C'était un vrai challenge, c'est dur à porter mais le cinéma est aussi là pour ça, pour prendre des risques. Le travail était différent avec les deux pour des raisons évidentes. Avec Mya il y avait quelque chose qui préexistait, diamant brut, que l'on a cherché à provoquer pour faire naître des choses. On a beaucoup discuté avec Benoît de direction des acteurs, de jeu et je suis réellement fier du résultat, de ce qu'ils font ensemble. Au fur et à mesure du tournage on a trouvé une méthode, on cherchait en direct. Ce n'était pas de l'improvisation pour autant.

M.B : Il y avait le scénario et le texte à suivre, mais pour ma part je n'ai jamais cherché à simuler une émotion. Je voulais la prendre en moi.

Vous avez, Mya, à la fois remporté le prix d'interprétation féminin lors du Festival du Cinéma & Musique de Film de La Baule et une place dans les révélations féminines aux César 2020 : c'est une position idéale pour faire entendre votre voix et sensibiliser le public autour de la question de la transidentité. Vous avez aujourd'hui le sentiment d'avoir une responsabilité ?

M.B : C'est une première en France qu'une femme trans soit nominée. C'est une réussite en soi, surtout quand on sait le nombre de films qui paraît par an. Cela peut aider à faire parler de la transidentité, ça peut interroger les gens. En interprétant le film j'ai souvent eu le stress de décevoir, de faire un faux pas. J'ai toujours fait les choses avec humanité et spontanéité. Je profite pleinement du moment présent, j'ai conscience que c'est peut-être la seule opportunité que j'aurai au cinéma.

L.M : Au Festival de La Baule j'ai trouvé émouvant que le jury célébré le trio du film : Mya, Benoît et moi. En général je ne sais ce qui se cache derrière ces prix et révélations. Est-ce un choix politique, l'envie de mettre en avant une idée ou une simple envie de mettre en avant un coup de cœur ?

Pour revenir au film, la musique est à la fois présente et évocatrice, elle semble presque être un troisième personnage. Comment s'est passé la sélection des titres ?

L.M : À partir du moment où j'ai écrit l'iPod comme un personnage à part entière, c'était très important de travailler la sélection des morceaux. J'ai bien, bien insisté auprès de mes producteurs que ça n'allait pas être des morceaux génériques, je sais que la musique peut coûter chère au cinéma. Il y a des titres que j'ai dû changer, c'était parfois compliqué. Ethiquement ça ne fonctionnait pas si le problème venait du sujet du film. Parfois on nous demandait jusqu'à 100 000€ pour un seul titre. En tout cas il y avait bien à travers ces choix la volonté d'une présence, celle d'une mère qui suggère et accompagne les personnages.

M.B : C'est une belle symbolique d'avoir des artistes queer dans la bande son. Ça permet de faire vivre cette musique.

Et concernant l'avenir, quels sont vos projets respectifs ?

M.B : J'ai désormais une agent, mais aucun projet pour le moment. Même si le cinéma se veut évoluer, les films sur la transidentité il y en a assez rarement. Est-ce que des réalisateurs sont prêts à faire incarner à une femme trans le rôle d'une femme cis ? J'ai envie de dire que oui, mais la société n'est peut-être pas prête. Si j'ai l'opportunité je le ferai.

L.M : Dans l'immédiat j'accompagne ce film parce que j'en ai envie et besoin. Ça ne me laisse pas le temps de beaucoup de choses. Je vais certainement réaliser ensuite un clip pour une artiste queer, ça devrait être chouette. Sinon j'ai des petites idées pour un troisième film, j'ai hâte de pouvoir commencer à écrire. D'abord j'ai besoin de digérer cette dernière expérience, c'est toujours un apprentissage, c'est ce que j'adore avec ce métier.

Entretien réalisé par Pierre LARVOL en novembre 2019.

Par Pierre LARVOL

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