INTERVIEW : J'ai perdu mon corps : entretien avec le réalisateur Jérémy Clapin


J'ai perdu mon corps : entretien avec le réalisateur Jérémy Clapin

Récompensé cette année à Cannes et Annecy, salué par la critique, le premier long métrage du cinéaste français Jérémy Clapin ne vole pas son merveilleux accueil : J'ai perdu mon corps est assurément une proposition marquante et originale (notre critique). Rencontre avec un réalisateur engagé pour un renouveau du cinéma d'animation, à la fois mature et audacieux.

Quelle est la genèse du film ?

Tout a commencé avec le livre de Guillaume Laurant, Happy Hand, qui est tombé dans les mains de Marc du Pontavice, producteur du film et fondateur du studio d'animation Xilam. Il a eu envie de trouver un réalisateur pour l'adapter en long-métrage d'animation. On s'est rencontré en 2011, c'est à ce moment qu'il m'a remis le livre. Cette histoire de main qui se réveille et part à la recherche de son corps à travers la ville m'a tout de suite plu, on découvre un personnage et un point de vue inédit. J'aime bien quand le fantastique interroge le réel et permet de voir une autre réalité. Il y avait un vrai challenge pour porter ce livre au cinéma, il fallait ne pas avoir peur des contraintes et retranscrire le point de vue de la main.

Comment vous êtes-vous justement approprié le roman de Guillaume Laurant, Happy Hand ?

Il y a un gros travail par rapport au livre. C'était ma première adaptation, je n'avais pas l'habitude de digérer le travail de quelqu'un d'autre. J'ai mis du temps avant de considérer qu'il fallait reprendre une grande partie du livre qui ne fonctionnait pas à l'image. J'ai fait des choix radicaux : la main est devenue le personnage principal, le spectateur voyage en effet avec elle du début jusqu'à la fin. J'ai aussi apporté à Naoufel une dimension sensorielle et un rapport sonore au monde au travers de ses enregistrements. Les deux se rejoignent dans une sensualité commune, ça amène une poésie dans les différents récits du film.

Vous êtes à l'origine de plusieurs courts métrages primés, J'ai perdu mon corps est votre premier long-métrage. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Je m'étais initialement interdit de penser faire un long-métrage. Il y avait peu d'exemples de films qui me donnaient envie de franchir ce cap. Je savais que ça allait être une perte de temps entre les recherches de financement et le procédé industriel qui pouvait potentiellement écraser ma vision. Tout ce qui est proposition d'auteur se retrouve souvent broyé. Je voulais faire un film de manière libre, il fallait me laisser de l'espace dans la fabrication. Mon producteur m'a soutenu et suivi dans ce cap.

Le film suit le récit d'une main coupée qui cherche à retrouver son corps, on imagine avec un tel récit un aspect visuel plutôt onirique, pour autant vous avez fait le choix du réalisme. C'était évident pour vous ce style graphique ?

J'aime bien ce fantastique qui vient bousculer la réalité, sans s'évader dans le spectacle ou le merveilleux. C'est une sensibilité que l'on retrouve plus facilement auprès des auteurs japonais. Cela fait partie d'une autre réalité que le récit invente, une absurdité qui existe mais que l'on ne cherche pas forcément à expliquer. Je suis volontairement parti dans quelque chose de réaliste pour cette raison. Je suis plus sensible à cette forme de poésie. J'avais également envie que le film nous ressemble avec ses décors urbains. C'est une vision de Paris loin de celle des cartes postales.

Donner une forme de personnalité, d'humanité à un personnage sans yeux, ni bouche représente un véritable challenge : quel a été le processus pour développer le point de vue de la main ?

Il y avait déjà des choses dans le livre, mais on a finalement surtout travaillé au storyboard l'aspect sensoriel de la main. J'ai pu m'approcher, changer d'échelle, me rendre compte qu'il fallait rester proche d'elle en terme de cadrage. L'immersion devait être totale. On découvre les décors du bout des doigts, au ras du sol avec une mise en scène morcelée. Je voulais que l'on voyage dans la mémoire de cette main et que les spectateurs soient comme elle dans une forme de confusion vis-à-vis du monde extérieur.

En terme de référence cinématographique, on pense d'une certaine manière à Rubber de Quentin Dupieux avec son pneu qui, avec une volonté autre que celle de votre main, prend vie. Quelles œuvres ont justement nourri votre film ?

Justement j'avais en tête cette référence (rire). La façon dont il filme le réveil du pneu, le sable qui le touche, c'est beaucoup dans le contact, le son. Ce qui fait qu'il existe, c'est le moment où il rencontre le sol, où il produit des sons. Ca renforce son existence. Alors si Quentin Dupieux y arrive avec un pneu, je me suis dit que j'allais peut-être réussir avec une main. En lisant le livre j'ai eu tout un tas de films qui me sont apparus, dont La Famille Adams dont je voulais m'éloigner. J'ai pensé à L'homme qui rétrécit de Jack Arnold, avec un jeu des échelles et un aspect métaphysique qui va au-delà de son dispositif. Le cinéma de Satoshi Kon également, le réalisateur de Tokyo Godfather, avec une représentation réaliste de la ville.

J'ai perdu mon corps est le premier film d'animation à remporter le prix de la Semaine de la Critique. Quel sentiment ça a inspiré en vous cet accueil à Cannes et Annecy où vous avez gagné le Cristal du long-métrage ?

Cannes, c'est là où le film a été vu pour la première fois. J'étais fier pour moi et l'équipe, personne ne nous attendait vraiment ou ne croyait au film quand on demandait des subventions. On l'a fait avec des convictions et un producteur réellement engagé. Cette exposition validait une fois encore nos certitudes sur le fait que l'animation adulte a une légitimité. Les gens parlaient de cinéma, de l'histoire du film, des acteurs et plus uniquement de l'aspect technique. Au Festival d'Annecy on se savait attendu après Cannes, ça a fédéré des énergies positives autour du cinéma d'animation.

Avez-vous le sentiment que votre film peut justement contribuer à faire émerger des projets d'auteurs ?

Cela donne un élan qu'il faut alimenter régulièrement. Chaque année il y a un film ambassadeur de quelque chose, celui-ci endosse un peu malgré lui un rôle. Il rassemble et questionne d'une certaine manière le système de financement. C'était un projet dur à identifier qui démontre peut-être qu'il faut un autre carburant que la peur, on devrait miser sur la nouveauté, amener un peu de chaos dans ce monde conforme pour le réinventer. Il y a un vivier de réalisateurs dans le domaine du court métrage qui aimeraient passer au long métrage, ce sont vers eux qu'il faut se tourner pour imaginer un cinéma d'animation adulte. Il faut plus qu'une personne qui sache manier la technique, il est nécessaire d'avoir une véritable vision d'auteur.

Et pour la suite ?

J'ai deux films en tête et des envies de prise de vue réelles, mais sans pour autant quitter le monde de l'animation. Je sais que j'y reviendrai.

Entretien réalisé par Pierre LARVOL le 05 novembre 2019.

Par Pierre LARVOL

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