INTERVIEW : Entretien avec Hafsia Herzi partie 2 : Un coeur pur


Entretien avec Hafsia Herzi partie 2 : un coeur pur

Suite de l'entretien passionnant avec Hafsia Herzi , à propos de Tu mérites un amour, son premier film, de la polémique autour de Mektoub My Love : Intermezzo, de sa série TV préférée (!) et de ses films favoris de la décennie. Toujours aussi zen, la belle Hafsia nous apprendra qu'elle ne s'est pas mise au blu-ray, qu'elle a surtout des DVD et qu'elle rêve de faire un film en 24 heures. 

Vous parlez de la vie et c'est une question qu'on se pose en voyant certaines séquences du film, est-ce improvisé?

Pas du tout. Tout est écrit. Bien sûr, pas d'improvisation. On ne peut pas improviser un film. Enfin certains peuvent y arriver mais moi avec peu de moyens, un projet autoproduit, ce n'est pas possible, il y a une trame à respecter, des dialogues. C'était vraiment ce que je voulais, que cela ait l'air d'un documentaire. Je ne voulais pas d'un jeu qui fasse jeu en fait, je voulais du naturel, de la vie, que ça se chevauche et que ça parle en même temps. 

En même temps, la vie, c'est difficile à recréer à partir de quelque chose de complètement écrit. 

Ils ont appris le texte par cœur. Je leur ai dit " vous apprenez tout par cœur". Donc cela n'a rien à voir avec de l'improvisation.

Je pense en particulier à la grande séquence où vous parlez à trois des réseaux sociaux, où toute la salle est pliée de rire, et où figure Djanis Bouzyani qui est vraiment formidable dans le film et représente le ressort comique. S'il n'y était pas, le film serait très différent.  

Oui, j'avais besoin d'une bouffée d'oxygène. Cela signifie que la vie continue. En dépit du drame que Lila vit, ses amis ne sont pas à sa place et il y a de la légèreté quand même. Des fois, quand on ne vit pas l'histoire et qu'on voit ça de l'extérieur, on trouve ça drôle quand quelqu'un se prend la tête pour une autre personne, alors que c'est complètement stupide, que la personne est nulle. Je voulais montrer de la légèreté et que la vie continue.

Cela permet de relativiser les choses.

Oui voilà. Elle n'arrive pas à faire le deuil de cette histoire tout de suite. Au fond d'elle, elle sait que cette histoire ne mène à rien mais elle n'arrive pas à faire le deuil. 

Si votre film avait été seulement centré sur votre personnage, cela aurait été plus difficile à supporter et n'aurait pas représenté la totale amplitude de la vie. 

Je voulais vraiment être dans le réalisme et c'était important pour moi que tous les personnages existent. Et que chacun puisse exprimer sa vision de l'amour.

Parce que lui, Djanis Bouzyani, c'est un comédien de stand-up? Parce qu'il pourrait faire un spectacle à lui tout seul. 

Ah non pas du tout. Il a fait deux films, de tout petits rôles. Je l'ai rencontré sur un film d'animation. Il n'a pas énormément d'expérience. C'est le rôle le plus important qu'il ait joué. Il est très inspirant, il est drôle, très touchant, magnifique. Le film avait vraiment besoin de lui. Quand on traite d'un chagrin d'amour comme un deuil, il fallait montrer un aspect différent. 

Est-ce qu'on a vous a déjà dit dans la vie que vous ressembliez vraiment à Frida Kahlo (artiste peintre mexicaine qui a écrit aussi des poèmes dont l'un donne son titre au film de Hafsia Herzi, ndlr) ? 

Oui (Rires). A l'école...En fait on avait étudié Frida Khalo en classe et mes camarades au collège se moquaient de moi en me disant que je ressemblais à Frida Kahlo. Après, dans la vie, quelquefois, on m'a dit que je ressemblais à Frida Kahlo quand elle était petite, très brune. 

Vous vous êtes souvenue de ça pour le mettre dans votre film?

Eh bien il fallait que le personnage puisse l'aborder donc il fallait une excuse. En même temps, Frida Kahlo, c'est important pour moi, par rapport à l'école. Il existe un lien entre Frida Kahlo et Lila. C'est une femme qui a beaucoup souffert en amour. Son poème, c'est ce qu'elle attendait de l'amour. Et cette souffrance, elle existe depuis la nuit des temps. J'ai découvert son poème plus tard. Je ne savais pas qu'elle écrivait des poèmes. Comme beaucoup, je n'étais pas au courant. C'était une grande artiste, très inspirante, une femme forte.

Ce que je trouve très fort dans votre film, c'est que, hormis pour un personnage bien évidemment, vous avez un regard d'une grande bienveillance. On parvient à le sentir dans votre regard de metteur en scène.

Je n'avais pas envie de juger mes personnages. Car, dans la vie, on a tous nos qualités, nos défauts. On est tous imparfaits. Chacun a sa complexité. Et puis ils sont filmés avec amour. J'ai vraiment pris des gens que j'aime artistiquement, humainement et c'est très important. 

Par exemple, la séquence avec le couple échangiste, elle est diversement appréciée (ça la fait beaucoup rire). Pour ma part, je la trouve très drôle et des femmes critiques de ma connaissance la trouvaient plutôt lourde. Même ce couple échangiste, vous ne le condamnez pas, vous ne le jugez pas. 

Non, ils assument ce qu'ils sont et ce qu'ils font. Pour moi, le film, c'est chacun sa vie. Cela peut paraître sympathique à un moment où il n'y a pas de la tendresse. Ils sont là pour rigoler et ont eux aussi leur vision de l'amour. Lila pense que l'amour, c'est compliqué et le personnage de Rachel lui dit que non, "tu n'as qu'à faire comme nous, on s'aime, on se fait confiance". Eux ont une vision de l'amour qui évite que cela soit compliqué, alors que d'autres personnages ont une vision différente de l'amour. Ils ne sont pas méchants, ils veulent juste passer un bon moment. 

Ils veulent se faire du bien et faire du bien aux autres. 

Exactement. Voilà c'est ça (Rires). Après je comprends que ça puisse diviser. Mais c'est important car c'est là que Lila comprend que ce n'est pas en multipliant les expériences qu'elle arrivera à passer à autre chose. Cela restera un souvenir. 

J'ai beaucoup aimé la musique de votre film, assez impressionniste, qui ne cherche pas à imposer des sentiments. On est en fait libre de mettre les sentiments qu'on souhaite à travers la musique alors que souvent la musique est assez dirigiste. 

Oui, je ne voulais pas d'une musique où on insiste tellement sur les émotions, les violons. Le compositeur, on s'entend très bien, il a tout de suite compris ce que je voulais. Il ne voulait pas non plus en faire des tonnes. Il a fait un beau travail. Franchement il a sublimé les images. C'est important, la musique dans le film. Je ne m'en rendais pas tellement compte avant ce film-là. Elle se trouve aux bons moments, mais pas en surcharge.

Elle fait vraiment beaucoup pour le film. J'ai noté le nom, c'est Nousdeuxtheband qui a composé la musique de votre film. Mais en fait c'est donc une personne déterminée?

C'est une personne qui s'appelle Frédéric Wayolle. Il avait fait la musique d'un film dans lequel j'ai joué, qui s'appelle Sex Doll. C'est un superbe artiste, très sensible. Il a même fait la musique de la boîte de nuit. Il est vraiment formidable. Il n'aime pas le pathos. 

La fin du film me fait penser à Her de Spike Jonze. Vous l'avez vu?

Non mais une fille m'a dit ça aussi. Mais je ne l'ai pas vu. 

Tu mérites un amour m'a fait penser à ce film car, en-dehors de l'histoire d'amour avec un système d'exploitation informatique, on se demande avec qui Joaquin Phoenix va finir à la fin du film. On se dit que, comme à la fin de votre film, on recherche une épaule sur laquelle se poser...C'est un peu la même trajectoire. 

Oui, une épaule, une compagnie...Quelqu'un avec qui parler, échanger, partager...

Cela vous embête si je vous pose des questions sur le film de Kechiche, Mektoub my love : Intermezzo?

Non, pas du tout. Vous pouvez les poser. 

Comment avez-vous vécu la réception un peu houleuse du film? 

Lors de la projection, je ne me suis pas rendue compte que c'était houleux. Par rapport à la polémique qui a existé autour du film, j'ai trouvé ça dommage. Moi, je trouve que c'est un film magnifique. On en a assez des commérages. Cela a dénaturé l'œuvre. Les jeunes qui ont joué dans le film n'ont pas pu profiter pleinement de l'événement car cela a été perturbé par cette polémique. 

Vous-même, vous avez été surprise par le résultat à l'écran?

Ah oui, j'ai été impressionnée. J'avais vu quelques images au montage. C'est magnifique, l'intensité, la mise en scène...On peut dire ce qu'on veut mais le résultat est là. En tout cas, je suis admirative. Je ne sais pas comment il fait. 

Vous ne vous doutiez pas que cela allait prendre une telle ampleur, à la fois le film et la polémique?

Franchement, le film, non. Après, je sais que c'est un génie. Le film est magnifique, il y a des plans vraiment incroyables...C'est un geste de cinéma expérimental, radical. Franchement, je ne sais pas comment il a fait. Il a eu une très bonne idée...

Lui, se doutait-il que cela allait provoquer des remous? 

Je pense que oui. Quand on fait des œuvres à part, cela provoque toujours des oppositions. Mais c'est un artiste, il est libre, il s'exprime à travers son art donc je pense qu'il s'en fiche un petit peu. Il veut faire ses films tranquille, il ne veut pas devenir un "people", une star du scandale. 

Par rapport au tournage du film, vous n'avez pas ressenti un malaise, un climat pesant?

Pas du tout. Pendant le tournage? Pas du tout. Le tournage avec lui, c'est trop bien. Il aime ses acteurs, il les met en valeur. Il est généreux. Si c'était quelqu'un de pas bien, ça se verrait à l'écran. Il ne filmerait pas les gens comme ça. C'est sûr. C'est trop bien, les tournages avec lui, c'est les vacances (Rires). 

Vous n'avez pas l'impression de travailler avec lui?

Franchement non. J'ai fait pas mal de films depuis La Graine et le mulet et franchement quand je suis avec lui, on l'oublie, tellement on est à l'aise (Rires). Parfois il vient pour nous diriger et je suis surprise parce que je l'ai complètement oublié! (Rires). 

Et il est le même que sur le tournage de La Graine et le mulet, dix ans auparavant? 

Non, c'est un autre réalisateur. Quand je l'ai retrouvé sur Mektoub 1, c'est un réalisateur très différent. Ce n'est pas la même manière de travailler. 

C'est-à-dire, il s'est détendu par rapport à La Graine et le Mulet?

Oui. Il n'était pas tendu pour autant auparavant. Mais il a plus confiance en lui. Il sait exactement où il va, ce n'est pas qu'il ne le savait pas, mais on sent qu'il a acquis de l'expérience, qu'il a plus confiance en ses moyens. Il est impressionnant. 

Mektoub my love : Intermezzo aura bientôt droit à une sortie ou pas du tout? Vous êtes un peu au courant? 

Je ne suis pas au courant mais j'espère vraiment. Car c'est un film magnifique, un bel objet de cinéma. Un beau parti pris et je suis très contente d'être dans ce film. 

De toute façon, il y a un volet 3...

Oui, il y a la suite qui a déjà été tournée, juste après le 2. Donc j'ai hâte de voir les deux sortir. 

Ah il faut vraiment que le 2 sorte pour qu'on puisse voir le 3 alors...

Oui voilà. J'ai hâte.  

Quelques questions plus générales, pour conclure l'entretien. Quelle est votre série préférée? 

Ma série préférée…(elle réfléchit cinq secondes)...La Petite Maison dans la prairie! (Rires). C'est vrai. Franchement, La Petite Maison dans la prairie, j'aime bien, ça me détend, ça me rappelle mon enfance. J'adore La Petite Maison dans la prairie

Vous l'avez revue récemment?

Oui je la revois quand ça repasse à la télé. J'aime bien sur mon temps libre, ça me détend. La famille Ingalls, Mary, Albert, j'aime bien. 

Pour la dernière question, c'est un peu plus compliqué. Quels sont vos films préférés de la décennie 2010, un film français, un film américain et un film du reste du monde (Europe, Asie, Amérique du Sud)?

C'est un peu compliqué. Eh bien La Vie d'Adèle... J'aime bien Le Loup de Wall Street. Après, il en existe d'autres mais d'avant 2010...Ah il y a aussi L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie, Shéhérazade...Ah aussi un film allemand, Victoria, je ne sais pas si vous l'avez vu, tourné en 24 heures...

Ah oui tourné en un seul plan-séquence...

Oui, magnifique, ce film. 

Vous êtes fan des plans-séquences ?

Je ne suis pas fan des plans-séquences mais de la performance qu'il a faite. Franchement impressionnant. J'aimerais tourner aussi en 24 heures. Mais je n'ai pas de sujet. Prochain défi, faire un film en 24 heures. Cela ne coûterait rien et en montage, tu es tranquille. J'aimerais vraiment faire un film en 24h...Sinon à part ça, dans mes films préférés des années 2010, Parasite...Fish Tank aussi d'Andrea Arnold, je ne sais plus si c'est en 2010 ou 2012 (en fait il est sorti en 2009, ce qui l'exclut des films de la décennie 2010, ndlr). Et je crois que c'est tout mais je n'ai pas une excellente mémoire...Pourtant le tournage de La Graine et le Mulet, j'ai l'impression que c'était hier.  

Vous n'avez pas vraiment changé.

C'est gentil. 

Par David Speranski

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