INTERVIEW : Entretien avec Hafsia Herzi partie 1 : "franchement, c'est le destin"


Entretien avec Hafsia Herzi :

"Bonjour, je m'appelle Hafsia", dit-elle, en entrant dans la pièce, comme si elle ne s'était absolument pas douté qu'on était venu uniquement pour elle dans cet hôtel parisien. Très simple, naturelle et accessible, l'actrice fétiche d'Abdellatif Kechiche s'est confiée à nous dans le cadre de sa tournée de promotion pour Tu mérites un amour, son premier film très réussi qui dessine une nouvelle Carte du Tendre à l'heure d'Internet et des réseaux sociaux. 

Moi je vous adore en tant qu'actrice. (C'est vraiment gentil, réagit-elle). Quand on aime beaucoup quelqu'un dans une discipline artistique, on a un peu peur quand la personne se lance dans autre chose. Or, dès la première séquence, mes appréhensions sont parties. D'après ce que j'ai pu lire, vous n'avez pas pris de cours pour devenir actrice, et pour la mise en scène, vous n'avez pas pris de cours non plus (rires)!

Non. J'ai appris sur le terrain, sur le tournage des films dans lesquels j'ai joué.  J'ai toujours voulu réaliser et j'ai toujours été très curieuse de la manière dont cela se passait, dont comment c'était possible. J'aime poser des questions entre les scènes, quand on ne tourne pas. Cela m'a toujours intéressé. 

Cela a toujours été votre souhait?

Oui, c'est venu en même temps que mon désir d'être actrice. J'écrivais déjà des petits scénarios qui ne ressemblaient pas vraiment à des scénarios. Mais j'adorais l'écriture, raconter des histoires. Et j'avais déjà envie de prendre les rênes, en fait, de diriger un plateau, de mener un projet artistique. 

Par rapport à votre carrière d'actrice, pourquoi est-ce venu à ce moment-là, le fait de réaliser, de passer vraiment à l'acte?

En 2010, j'ai réalisé un court métrage, quelques années après La Graine et le Mulet. Après, j'avais un projet de long métrage qui n'a pas assez été financé pour voir le jour. C'est là depuis un moment, mon désir de long métrage. Cela n'a pas été celui que je pensais faire en premier. En 2013, j'ai eu un prix pour le scénario du film que je devais faire. Donc le film devait se faire en 2014. Pas celui-là mais l'autre. Donc cela fait vraiment longtemps que j'ai envie de ça. Mais l'autoproduction, car je l'ai autoproduit, est venue car j'avais envie de faire un film avec peu de moyens, par mes propres moyens et c'est tombé là car j'attendais des nouvelles pour l'autre projet. 

C'est une belle histoire, que vous soyez amenée à faire tel film plutôt que tel autre. 

Mais complètement. C'est le destin. Moi je pense que franchement il n'y a pas de hasard. Tout est écrit et c'est le destin. Il y a un an, je ne pensais pas à faire ce film-là. Pour moi c'est Bonne mère qui primait à l'époque. C'est vraiment le hasard de la vie. A aucun moment je ne pensais que mon premier long métrage serait ce film-là. 

Mais maintenant vous allez pouvoir réaliser le long métrage que vous vouliez.

Voilà. Du coup, cela va être mon deuxième film, ce qui pose quelques problèmes car j'ai obtenu des financements pour mon premier film qu'on ne peut avoir pour un deuxième film. Donc il y a quelques petites choses administratives à régler. Sinon je suis contente. Tu mérites un amour, cela m'aura fait une expérience et je vais aborder l'autre film différemment. 

Sans vouloir spoiler, votre premier projet, cela n'a rien à voir?

Rien à voir. Juste un point commun, ça parle d'amour. Mais cette fois-ci, c'est l'amour maternel qui est traité. 

Par rapport à votre carrière d'actrice, est-ce que vous ne vous sentiez pas bloquée? Est-ce que le cinéma français vous offrait des rôles intéressants ? Ou alors n'était-ce pas mieux que vous vous écriviez vous-même un beau rôle?

Franchement non, j'ai toujours été reconnaissante parce qu'après La Graine et le Mulet, je ne pensais pas que j'allais faire d'autres films. J'ai toujours été reconnaissante envers chaque personne avec qui j'ai travaillé, qui m'a apporté et appris. Je n'en veux à personne, c'est le destin. On ne peut pas forcer le désir d'un réalisateur et il ne faut pas être dépendante du désir des autres, que ce soit dans le travail ou même dans la vie. Donc quoi qu'il arrive, je n'ai jamais été frustrée ou en colère. Franchement non, c'est le destin. De toute façon, moi je savais qu'un jour j'allais réaliser, enfin que j'avais envie, que j'aimais écrire et que j'étais indépendante de toute façon. C'est la vie.

Vous n'avez pas pensé qu'éventuellement vous auriez pu avoir de beaux rôles? 

Non, franchement c'est le destin. J'ai eu de beaux rôles mais ce ne sont pas forcément les films qui ont été les plus vus. Ce sont des rôles qui m'ont beaucoup appris sur moi, sur le métier. Donc aucune déception. J'ai lu des articles qui disaient que le cinéma français m'avait mise un peu de côté. Or je ne trouve pas en fait (elle rit). Je me suis dit qu'ils étaient sympa mais bon...Chacun dégage ce qu'il dégage. La vie est pleine de surprises. 

Vous avez commencé sur le plateau de La Graine et le Mulet. Vous devez peut-être en avoir un peu marre d'entendre le nom d'Abdellatif Kechiche? (rires) Vous n'en aurez jamais assez, en fait? 

Non, pas du tout. Cela me fait plaisir de l'entendre (elle rit). 

Qu'est-ce que Abdellatif Kechiche ne vous a pas appris? Et que vous avez dû apprendre vous-même sur le plateau en tournant votre premier film? 

Que c'est passionnant. Je le voyais passionné et c'est un sentiment inexplicable de tourner. C'est magique de voir ce qu'on a imaginé prendre forme devant nous. Je le sentais en le voyant mettre en scène mais je ne pensais pas que c'était si fort. Je ne pensais pas que la sensation était si forte. 

Vraiment la sensation de mise en scène? 

Oui, c'est incroyable. 

Le fait de maîtriser les choses...

Oui, de maîtrise mais même de voir éclore devant nous ce qu'on a imaginé en fait. C'est magnifique. Et de voir des accidents, des moments de vérité arriver, c'est incroyable. 

Et d'un point de vue technique?

D'un point de vue technique, ce qu'il ne m'a pas appris….Que le montage, ça rendait dingue! (Rires) ça, il ne m'a pas prévenue, il ne m'a pas appris! C'est horrible, ça m'a rendue malade...C'est un puzzle avec plein de solutions. C'est passionnant mais ça rend dingue. Moi, s'il n'y avait pas eu Cannes, je serais encore au montage. Cela rend fou, en fait et ça il n'a pas eu de préventions par rapport à ça et la post-production. Il m'a dit "qu'est-ce que tu crois? Tu crois que c'est facile d'être metteur en scène? C'est comme ça". 

La question la plus évidente, c'est : que vous a-t-il appris en fait?

Il m'a appris à filmer avec mon cœur, à me faire confiance et à ne pas me sentir illégitime. Parce que je n'ai pas fait d'école, il m'a appris à croire en moi, en mon projet. Il m'a dit " si toi, tu n'y crois pas, alors personne ne va y croire autour de toi. C'est toi le moteur de tout. Si le réalisateur ne croit pas lui-même en son projet, c'est fini". On est comme un prof, comme si on dirigeait une classe. Il m'a toujours dit "fais-toi confiance" et il m'a souvent dit après "je n'ai rien à t'apprendre" (elle rit). Mais en tout cas, à des moments compliqués pour moi, notamment au montage, il m'a donné des mots-clés qui m'ont permis de repartir : "il n'y a pas de règles, tu filmes avec ton corps, tu suis ton instinct". 

Il n'y a pas de règles, cela signifie que vous devez suivre vos propres règles. 

Exactement. Et surtout notre ressenti. Et de ne pas trop écouter l'avis des gens, des autres. Ce film, avec un producteur réel, il aurait été différent. C'est vraiment mon enfant, au niveau des plans, des scènes, des émotions. 

Il y a une quinzaine de jours, je m'entretenais avec Rebecca Zlotowski et je lui disais qu'il n'y avait pas tellement de cinéastes femmes qui représentent au cinéma l'arabité. En fait il y en a quelques-unes qui le font mais je n'avais pas pensé à vous car votre film n'était pas encore sorti. Qu'est que cela vous fait de représenter, même si ce n'est pas du tout souligné, des visages et des corps qui sont différents de ceux qu'on voit d'habitude au cinéma? 

C'est pour ça aussi que je voulais faire ce film parce que je voulais voir la France que moi, je connais. La France d'aujourd'hui c'est le métissage. Dans le film, les gens s'aiment et ce n'est pas une question de religion. J'en ai marre de voir toujours les mêmes à l'écran. 

Justement, vous êtes là pour changer ça...

Oui, voilà, on est là pour changer les choses et montrer du métissage, de la vie. Il y a le cinéma mais aussi la vie et j'avais envie de montrer la vie, le mélange. Les gens ont besoin de se reconnaître dans les films. 

Suite de l'entretien passionnant avec Hafsia Herzi prochainement, à propos de Tu mérites ton amour, son premier film, de la polémique autour de Mektoub My Love : Intermezzo, de sa série TV préférée (!) et de ses films favoris de la décennie. 

Par David Speranski

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