INTERVIEW : Entretien avec Rebecca Zlotowski Partie 2 : "il s'agit de réparer la violence des classes".


Entretien avec Rebecca Zlotowski Partie 2

Rebecca Zlotowski ne se trouve pas seulement au cœur de l'actualité cinématographique grâce à son film Une Fille facile, sorti sur les écrans. Elle a aussi coécrit et tourné entièrement une série, Les Sauvages, avec Roschdy Zem, Marina Foïs, Amira Casar et Shaïn Boumedine, qui va passer sur Canal Plus à partir du 23 septembre. Cinéma pour traiter du sujet brûlant d'une jeune femme au cœur des mécanismes du pouvoir, de l'argent et du désir, série pour évoquer le thème non moins explosif d'un candidat maghrébin à l'élection présidentielle, Rebecca Zlotowski se trouve donc naturellement au carrefour des problématiques qui irriguent le monde contemporain. Dans cette deuxième partie de notre entretien-fleuve, elle nous a parlé cette fois-ci de Zahia Dehar et Mina Farid, de la conscience de classes à l'œuvre dans son nouveau film, de ses goûts musicaux, de ses séries préférées et de ses films de la décennie.

Vous êtes-vous inspirée des déclarations de Zahia dans ses interviews pour écrire les dialogues du film?

De temps en temps oui, lorsqu'elle dit par exemple "moi je ne suis pas bonne pour faire la conversation". Des choses qui m'ont surprise venant d'elle, qui m'ont intéressée, amusée, je les ai reprises. Quand elle parle de sa manière de se maquiller, de se coiffer, de manger avant d'aller à un dîner. Tout cela, c'est une matière documentaire qui vient de l'actrice et qu'elle me prête et prête au film. Mais sinon le personnage était très écrit et elle l'a interprété très simplement. 

De manière naturelle, elle utilise un langage très châtié.

C'est le point de départ du désir du film. C'est vraiment un projet de cinéma lié à la personnalité et la diction de cette actrice, comme peut-être Arielle Dombasle peut inspirer des gens, Fanny Ardant, Marie-France Pisier...Elle se situe dans un héritage d'actrices à voix, dont le phrasé est très spécifique et inspirant pour des metteurs en scène. Cela peut représenter un gros rempart pour d'autres alors que pour moi, c'est digne de susciter la fiction. 

Dans le film, joue aussi Mina Farid, qui est également très bien. Elle était actrice au départ?

Pas du tout. C'est une jeune non-professionnelle que j'ai rencontrée à Cannes. C'est une actrice découverte de la manière la plus traditionnelle quand on cherche une jeune adolescente. Le directeur de casting se balade dans la ville où on va tourner ou on fait passer une petite annonce. Elle est venue et elle m'a un peu fait passer, moi, un casting. J'avais le choix entre deux jeunes actrices à la fin. L'une qui était sublime, très élancée, dans le goût du canon du jour, avec un sous-texte érotique immédiat, et Mina Farid qui est une fille magnifique, très gracieuse, mais qui ne se trouve pas dans le canon de beauté qui peut séduire un homme de cinquante ans et laisser entendre qu'il peut exister une transaction possible avec elle. Ce qui m'intéressait avec Mina Farid, par rapport à l'autre actrice, c'est que la question de l'apprentissage sexuel était totalement dépassée. Ce qui explique que Benoit Magimel, dans cette scène où il repousse ses avances, il est absolument impossible qu'il ait le désir de coucher avec elle à ce moment-là. En tout cas, un désir que le film n'a pas du tout travaillé auparavant. C'aurait été une erreur fondamentale du scénario.  

Pour la musique du film, vous n'avez pas fait appel à votre compositeur habituel, Rob (Robin Coudert) mais à de la musique préenregistrée. 

C'était très important pour moi. C'était quasiment la première fois que je filmais du contemporain pur Car finalement je n'ai tourné que des films en costumes. Belle Epine, on ne sait pas à quelle époque ça se passe. Grand Central, on se croirait dans les années 30, on ne voit pas de téléphone portable ou de voitures, tout le contemporain a été effacé. Et je ne parle même pas de Planétarium...Il y avait un enjeu très contemporain dans le film, du fait du corps de Zahia Dehar, qui est du contemporain total, d'une modernité absolue, jusque dans le trafic qu'elle peut faire sur son visage, les retouches, la chirurgie, etc. Je savais que, pour tempérer cette part-là d'aujourd'hui, il me faudrait une musique noble. Il fallait ajouter une certaine sentimentalité, un lyrisme de musique classique. C'est un peu la même chose pour Les Sauvages. C'est Rameau qui accompagne Les Sauvages, donc de la musique baroque. Alors que, pour nous, c'est la musique romantique du 19ème. Je savais qu'il fallait du Schubert, du Debussy, du Fauré, du Ravel, du Poulenc, pour accompagner subtilement ce récit amoureux. Après sont arrivés la bossa nova joué par Nuno Lopes à la guitare et Sophia Loren qui m'inspire car Zahia Dehar me fait énormément penser à cette actrice. Il y avait donc la certitude qu'il ne fallait pas composer de musique mais qu'il fallait faire appel à des musiques très mélodiques et universelles.

Il y a en effet de la musique de Schubert, la même qui était utilisée dans La Discrète de Christian Vincent, mais jouée à la guitare au lieu du piano, et de la musique jazz...  

C'est Naima de Coltrane (extrait de l'album Giant Steps, le personnage de Mina Farid s'appelle aussi Naima, ndlr).

 ...qui donne un aspect spleenétique à la séquence de la soirée. On a l'impression que c'est pour enfoncer un peu les personnages dans leur détresse intérieure. 

Aaah, vous croyez? Je ne voyais pas du tout les choses comme ça. Il se trouve que Naima, j'adore. Je dirais plutôt l'inverse, que c'est pour ralentir les sensations, pour étirer le moment du plaisir. En fait, quand je mets Naima in extenso, de la première note à la dernière, pendant dix minutes environ, il accompagne comme dans un clip un moment, une soirée, une caresse d'été. Après, c'est possible qu'il y ait un peu de mélancolie car, comme souvent dans mon travail, il y a une part de mélancolie. Mais pour moi, c'est vraiment pour étirer le moment du plaisir.

C'était donc votre intention initiale mais peut-être elle est dépassée par l'effet que la séquence a sur le spectateur.

L'inconscient de la scène dépasse peut-être mon intention.  

J'avais plutôt l'impression que cela isolait les personnages. 

Oui mais aussi. En tout cas, pour Naima (le personnage, ndlr), c'est un moment qu'elle vit comme suave, agréable -elle en profite, il y a une sorte de transgression car elle se retrouve du côté des clients alors qu'elle a toujours été du côté des serveurs - et aussi comme un moment d'inadéquation. Il y a un rapport de forces étrange entre Nuno Lopes et Magimel car le premier fait payer l'autre, un peu comme entre Ronet et Delon dans Plein Soleil. C'est une manière très violente de dire qu'il possède l'argent de l'autre. 

Dans votre film, il y a ce sentiment assez prégnant, non pas de lutte des classes, mais de conscience des classes. Qu'avez-vous voulu faire sur ce thème?

Il s'agissait d'évoquer la violence des classes qui peut être à l'œuvre. Je pense qu'il s'agissait de réparer la violence des classes que j'ai pu ressentir lorsque j'ai construit le projet autour de Zahia Dehar, son rapport à la sexualité, à la trangression, à la prostitution, son arabité. Je crois que son arabité a du sens et que la réaction était plus violente du fait que c'était une jeune femme arabe. Cela fait partie du projet de réparation par le film, en gros de la regarder, de la désigner aux yeux du monde comme je la voyais, moi, c'est-à-dire avec plus d'humour, de pudeur, d'admiration, de respect, d'amusement et de poésie. Mais je me suis aussi rendue compte rapidement que c'était aussi l'occasion d'avoir une lecture marxiste du film, c'est mon héritage, que chacun se retrouve donc en position de dominant et de dominé, de manière alternative, à l'intérieur de sa propre classe. Ce que voulait porter le film de manière subtile, c'est que les rapports de classe n'étaient pas aussi violents entre les classes qu'à l'intérieur de sa propre classe. Les personnes au fond qui conspuent le plus les deux jeunes filles sont des gens de leur propre classe, l'équipage du yacht, les serveurs du restaurant, l'ami de Naima, bien davantage que les milliardaires qui se trouvent tellement à distance qu'ils acceptent avec hypocrisie leur présence car ils savent que leurs mondes sont imperméables et qu'ils ne se mélangeront jamais. On assiste donc à une petite remise de classe en mode mineur qui se rejoue aussi à l'intérieur des riches. Car Benoit Magimel est le factotum de Nuno Lopes et il le sera toujours. Ce sera toujours son employé.

A la fin, ces deux filles, Sofia et Naima, sont chassées, exclues. Elles n'appartiendront jamais à cette classe, en fait. C'est assez violent à la fin.

C'est réaliste. La parenthèse de l'été qui met au contact deux classes que tout oppose, éclairée ainsi par le cinéma, a vocation à être déboutée.

Pour votre série télé, vous poursuivez un peu le fil rouge littéraire car vous adaptez un roman. 

En vérité, c'est un tout autre travail car on se trouve vraiment du côté du scénario. La télévision, c'est le triomphe du scénario. C'est en fait la littérature mais sous un aspect scénaristique car Les Sauvages de Sabri Louatah, c'est déjà écrit comme un scénario. Et je pense que son roman, il l'avait déjà anticipé comme une série possible. Il est un peu l'héritier d'une certaine modernité littéraire qui n'aurait pas peur d'affirmer que son texte est tout autant du scénario, de l'image que de la littérature. C'est pour cela que je tempère l'aspect littéraire du roman car ce que j'ai fait de plus littéraire dans l'année, ce n'était pas Les Sauvages, mais plutôt Une Fille facile, dans son rapport à la cinéphilie des années soixante et son intertextualité. 

 Par rapport aux séries, avez-vous l'impression que c'est une vogue actuelle qui va ne durer qu'un temps ou qui est amenée à perdurer, le fait qu'un grand nombre de cinéastes se mettent à la série? Et parmi toutes les séries, quelle est votre série préférée?

Je suis une grande consommatrice de séries, tout comme je suis une grande amatrice de cinéma. Pour l'avoir fait, je comprends pourquoi  les cinéastes libres de fabriquer un objet culturel aux Etats-Unis trouvent que la série est importante car c'est un espace de liberté, même pour la fabrication. En France, c'est une esthétique très opposée. On est plus libre au cinéma qu'à la télévision. En vérité, notre process de fabrication est plus solitaire, plus assumé, plus auteur au cinéma. Avec le système vertueux qu'on connaît, les personnes ne nous demandent que d'être rentables mais on a les mains libres pour fabriquer les objets qu'on veut. Faire de la série pour un réalisateur français, c'est une toute autre démarche que pour un réalisateur américain. Ce n'est pas une démarche de libération, de création où on aurait enfin le "final cut" ou pas. C'est plutôt l'inverse, un désir de collectiviser le travail et d'aller au maximum dans l'aspect collectif de notre métier. Du côté du scénario, c'est clairement une école d'humilité scénaristique parce qu'il y a plus de personnes qui donnent leur avis, notamment sur les questions de l'efficacité, du rebond...C'est peut-être pour ça que j'ai autant de plaisir de travailler pour une série. J'aime le cinéma pour sa dimension collective et lorsque c'est radicalisé, même dans une série, cela me plaît aussi. Les cinéastes qui, comme moi, ont du plaisir à travailler comme moi à plusieurs à l'écriture, au montage, auront plus de plaisir que ceux qui ont l'habitude d'être seuls. Et c'est peut-être là qu'il y aura une "sélection naturelle" des réalisateurs qui vont passer à la série en France, ou alors il sera temps que la série change elle-même de storytelling. On est arrivé à la fin de cet Age d'Or de la série qui a commencé avec les Soprano et qui s'est clos avec la série de Lynch qui nous permet de nous rendre compte que les formes peuvent changer. Nous, en France, on est peut-être encore en train de courir après l'Age d'Or des Soprano mais je pense que des réalisateurs comme moi, comme Bertrand Bonello -je crois qu'il a un projet depuis un moment - peuvent proposer la même chose que Lynch, c'est-à-dire utiliser l'extraordinaire étirage du temps et la dimension populaire de la télévision, pour en faire un outil de cinéma. Cela, c'est possible et je suis hyper excitée à l'idée de savoir ce que cela va devenir. Quand on voit une chaîne comme Canal Plus, je vois bien que le diffuseur perdure grâce à son intérêt pour la série. Je m'en suis rendue compte en travaillant pour eux. On est bien traité car la série permet à certains diffuseurs de survivre.

Et votre série préférée?

Oh j'en ai plein. Cela dépend. Par exemple, Sex and the city, cela a été très important dans ma vie. J'aime aussi les sitcoms. C'est un dispositif très différent du feuilleton mais Friends ou Seinfeld sont des séries auxquelles je me réfère très souvent. Les Soprano ou The Wire sont des piliers dans ma "cinéphilie". Je ne pourrais pas vous dire laquelle j'ai préféré car chacune a offert un spectre différent sur le rapport aux acteurs, au récit. C'est comme si vous me demandiez quel est votre film préféré. C'est très dur.

 Eh bien, justement, (rires) comme on approche de la fin de la décennie, quel est votre film préféré des années 2010? Pour mieux répartir les choses et offrir plus de pluralité, disons votre film français, votre film américain et votre film pour le reste du monde (Europe, Asie, etc.)

Je vais vous répondre en tout cas sur la série. Souvent des séries qui sont restées pour moi de beaux mystères ce sont celles qui ont disparu avant leur fin et qui n'ont eu qu'une seule saison. Par exemple Wild Palms d'Oliver Stone, une série sur la Scientologie, ultra-mystérieuse, dans la veine des séries paranoïaques, ça me plaît. La grande série à laquelle j'ai pensé cette année, c'est A la Maison-Blanche que j'ai regardée avec passion, parce que c'est brillant, superbement écrit et cela a modifié le paradigme politique américain. D'une certaine manière, cela a mené à l'élection d'Obama, pour moi. Voilà, si je devais choisir vraiment, ce serait une grande série politique, A la Maison-Blanche, et une série mystérieuse comme Wild Palms d'Oliver Stone. Il y en a aussi une autre, c'est une série qui n'a existé que quelques épisodes, c'est VR 5 (Virtual Reality 5) qui passait sur Canal Jimmy quand j'étais gamine. Je pense que les sœurs Wachowski s'en sont souvenues pour Sense8 car elle racontait le passage d'une réalité à une autre par un modem.

Et pour les films de la décennie?

Je dirais qu'aux Etats-Unis, c'est la découverte de Paul Thomas Anderson et de David Gordon Green à une époque, c'est-à-dire d'un certain cinéma du Sud des Etats-Unis et de l'autre avec Paul Thomas Anderson, un cinéma qui réécrit l'histoire des Etats-Unis avec un genre de film différent à chaque fois. Moi, cela me fascine. En Asie, c'est vaste mais je pense aux Philippines. Le cinéma philippin, celui de Raya Martin, de Lav Diaz, parce qu'il est ultra-libre, s'affranchissant complètement des contraintes. En France, peut-être parce que c'est une cinéaste avec laquelle j'ai un lien fort d'amitié, c'est Céline Sciamma ou alors Alain Guiraudie, en tout cas, ce serait vraiment à chercher du côté du cinéma queer, un cinéma fabriqué par des lesbiennes ou des homosexuels, qui renouvellent le rapport au sujet, à la sexualité. Ce sont des cinéastes qui m'inspirent beaucoup.

 

Remerciements à Hassan Guerrar et Julie Braun.

Par David Speranski

Publicité Amazon - Soutenez Retro-HD

Publicité Google - Soutenez Retro-HD

Publicité Google - Soutenez Retro-HD

Publicité Amazon - Soutenez Retro-HD

Laissez un commentaire

Publicité Google - Soutenez Retro-HD