INTERVIEW : Entretien avec Oliver Laxe : "quelque chose de très instinctif"


Entretien avec Oliver Laxe

Si vous n'avez jamais entendu parler d'Oliver Laxe, cela signifie certainement que vous n'appartenez pas encore à la sphère des fins connaisseurs du Festival de Cannes. L'intégralité de la filmographie du réalisateur franco-galicien y a remporté des prix. En 2010, Vous êtes tous des Capitaines a obtenu le prix de la critique internationale (Quinzaine des Réalisateurs). En 2016, le Grand Prix Nespresso a été décerné à son Mimosas (Semaine de La Critique). Et en 2019, son dernier opus Viendra le feu s'est vu remettre le Prix du Jury Un Certain Regard. Pourtant, l'intensité du regard de cet artiste sensible et audacieux ne se réduit pas à des chiffres et des récompenses. Oliver Laxe a décidé de croire en la nature et en l'humain, son cinéma matérialise sa bienveillance absolue. Nous avons eu la chance de nous entretenir avec lui lors du Festival La Rochelle Cinéma.

 

Vous êtes tous des capitainesMimosasViendra le feu

 

 

 

 

 

 

Tout d'abord, félicitations pour votre magnifique Viendra le feu et ses nombreuses programmations en festivals !

Merci beaucoup. Le film est programmé principalement en Europe ! Là, je vais à Munich après Saint-Pétersbourg, Moscou, Jérusalem, la Pologne, Auckland qui vont distribuer le film aussi (distribution "The Backlot Films", Nouvelle Zélande ndlr). En France, je vais me rendre à Angers, pour la pédagogie cette fois-ci.

Vous enseignez le cinéma également?

J'enseigne beaucoup, un peu de tout. J'accompagne des projets dans des écoles, j'anime parfois des ateliers documentaires. Toujours des exercices autour des processus créatifs, avant tout revenir à l'essentiel : à l'essence de pourquoi on veut faire des films. Parfois, je m'occupe d'ateliers "cinéma et haïku" (un style de poésie japonaise ndlr).

Vous vous éloignez parfois du cinéma alors?

Non, être cinéaste, c'est toujours faire des films. On essaye de se guérir de cette névrose, celle de demander de l'amour à travers notre travail.

Pensez-vous qu'être habité par le fait de faire du cinéma s'accompagne d'un grand besoin de reconnaissance?

Ce n'est pas aussi primitif que de la reconnaissance. Créer relève plus d'un besoin d'amour. L'amour et la reconnaissance sont deux notions différentes. Se sentir compris, aimé. Après, bien évidement il y a une connexion très viscérale aux choses qu'on a envie de tourner. Un plaisir d'essayer de traduire quelque chose en images. Un amour pour les couleurs, les formes, pour les manifestations, les animaux. Quelque chose de très instinctif qui nous aimante. Ça nous invoque.

Viendra le feu

Viendra le feu m'a énormément parlé pour ça, dans sa viscéralité. Il m'a rappelé Manchester By The Sea, les films diffèrent dans les lieux, dans leurs histoires (quoique, il est question de feu dans les deux cas) mais ils se ressemblent fortement dans leur construction et dans la gestion des intensités. J'ai ressenti les mêmes émotions fortes pour les deux : des instants en suspens contemplatif puis des émotions brutes submergent par a-coups, un de mes films fétiches contemporains.

J'avais entendu parler de ce film avec Casey Affleck mais je ne l'ai pas vu. Je suis content qu'on me place à côté d'un film un peu plus "mainstream". Je préfère qu'on me range dans ce cinéma d'auteur plus accessible plutôt que dans la case du "cinéma formaliste" ou bien structurel.

On retrouve quand même un côté formaliste dans Viendra le feu, cependant il agit au déclenchement de sensations inattendues. Par exemple, lors d'une scène poignante sur un cheval brûlé qui s'étire et à l'aide d'un cadrage très "photographique" : les larmes débarquent par surprise grâce à votre mise en scène.

L'animal est quand même souffrant, il représente toute la douleur qu'un feu peut provoquer. L'objectif était de concentrer toute la souffrance dans cette image.

Comment avez-vous opéré pour obtenir ce degré d'intensité contenue dans une image? On dirait que les animaux communiquent avec nous par le regard...

Justement, on a fait le choix de prendre le vrai chien d'Amador (Amador est le vrai nom de l'acteur principal, il a inspiré le personnage d'Amador dans le film ndlr) qui s'appelle Luna. On a joué avec l'amour authentique qu'elle porte à son maître. Des fois, on la gardait un ou deux jours sans qu'elle voie Amador, puis on la libérait pour la laisser le retrouver. J'aime beaucoup quand elle entre dans le cadre, elle est toujours là, elle passe et repasse ou se trouve en arrière-plan. Elle est d'une fidélité à Amador que je trouve très touchante. Après, pour le cheval, on a fait appel à des associations de protection des animaux, elles étaient au courant du film, on leur a dit qu'on cherchait un cheval qui dégage quelque chose de fort. Ce cheval, il avait été retrouvé 3 jours avant, dénutri. Précisons qu'il n'avait pas été brûlé, nous avons ajouté du maquillage. Ce qu'il y a d'important à ajouter, c'est que l'équipe vient majoritairement du documentaire. En Espagne, quand on veut faire un cinéma avec âme ou essentiel (cinéma de l'essence, de l'intériorité ou du retour à soi ndlr), on a forcément des racines documentaires. Le cinéma est très polarisé : soit on est dans la marge, soit on est dans l'industrie. Ce n'est pas comme en France où on retrouve beaucoup plus de zones grises. À nos débuts, nous devions faire des films avec rien. Aujourd'hui, on travaille une matière de fiction avec une sensibilité ou une manière de produire qui appartient au documentaire. Ensuite, pour continuer sur les animaux, les vaches étaient celles des voisins dans le village. On a fait un casting de vaches. Ce n'était pas le chemin facile on va dire, parce qu'un chien acteur par exemple, il se laisse diriger. Mais on savait que cela n'allait pas être assez incarné. Il faut faire confiance en la vie quand il faut faire des choix. On se dit qu'il faut capturer quelque chose de vrai, que cela va se sentir d'une manière ou d'une autre.

En tournage

Et vous venez du documentaire originellement alors?

Je ne viens pas vraiment du documentaire. Je crois que je suis un cinéaste qui peut évoquer. Je crois que mon être est très "imaginal" : je suis habité par des images et je ressens beaucoup de plaisir à les traduire. Mais j'aime beaucoup aussi les gens, la nature, les animaux. J'ai cette double dimension. J'ai quand même quelque chose de très émanant dans mon approche avec une volonté de transcendance. Et la transcendance dans le cinéma, on y arrive depuis la fiction, je trouve. Si j'avais pu suivre ma nature, j'aurais fait de la fiction dès le premier jour. La réalité en Espagne m'a fait passer par le documentaire. Le fait qu'on doive se débrouiller sans argent. On ne peut pas commencer à faire de la fiction sans faire de la "poubelle".

Cela a été difficile pour vous de venir d'un milieu plus défavorisé?

Oui, ça a été difficile de faire le saut. C'est difficile de gagner sa place en Espagne, d'être légitime. Même après 4 prix à Cannes, même après Mimosas (son film le plus connu ndlr). C'est la réalité mais c'est parfait ! Parce que j'en suis là aujourd'hui. Si on veut réellement quelque chose, on n'a pas d'excuses. J'adore travailler avec des obstacles, ils font partie de la vie. Ici, en France, c'est plus facile de produire des films, de créer et d'être financés. Il existe beaucoup d'aides. Je sens aussi que ce système apporte quelque chose de négatif. Je ne crois jamais au chemin facile. En Espagne, disons qu'il y a vraiment un filtre où faire un film doit représenter un besoin, un besoin profond.

La plupart de vos films sont franco-espagnols. Vous sentez-vous plus français? Galicien?

Je suis né en France. Personnellement, je ne sais pas comment je me considère. Je suis un artiste, un artiste n'a pas vraiment de pays. Mais je me sens très galicien tout de même. Cette communauté m'a profondément marqué. Et j'ai aussi vécu 5 ans de ma vie en France.

Oliver Laxe

Vous verriez-vous réaliser un film qui se passe en France?

Mon prochain film. En principe, il s'appellera After. C'est sur un after, une soirée. Des "teufeurs" qui cherchent une fête. Un road movie psychédélique.

Dit comme ça, le film peut paraitre différent de ce que vous réalisez d'habitude !

Il y aura une quête initiatique. Le film se rapproche de Mimosas. Il sera plus métaphorique.

Dans une de vos interviews, j'ai appris que vous déploriez le besoin crucial de lyrisme au cinéma aujourd'hui...

Ah...c'est un peu bête cette phrase, tout le monde le dit. C'est comme dire : "j'aimerais qu'il y ait plus de beauté dans le cinéma". Je trouve que cela a été un peu décontextualisé. La meilleure manière de communiquer quelque chose à travers le cinéma, c'est en étant obscur. C'est en étant polysémique, en étant lyrique, en ouvrant, en faisant confiance à l'image.

C'est ce que j'ai ressenti avec Viendra le feu. Le film nous fait énormément confiance, à nous, spectateurs, à notre capacité à nous faire notre propre idée, notre propre vision. Tout est mené de manière sous-jacente.

On aurait pu prendre des chemins plus faciles. Le mélange consiste toujours en un dosage entre clarté et obscurité. Par rapport à la culpabilité ou l'innocence d'Amador par exemple, c'est une question qui ne nous intéresse pas tellement au final. On est tous coupables et innocents à la fois.

La réflexion sur la culpabilité -le fait de ne pas mettre vos personnages dans les cases "coupable" ou "innocent"- revient souvent dans votre cinéma...

C'est vrai. Dans mon premier film (Vous êtes tous des capitaines ndlr), je suis en quelque sorte le coupable. En même temps, je crois que je suis quelqu'un d'aimant, on sent mes propres contradictions. C'est vrai que dans Mimosas, Ahmed, ce petit voyou, semble connaître le chemin mais il ne le connaît pas. Il est complexe : il a une partie égotique et une partie angélique, de beauté pure et innocente.

Vous ne tombez jamais dans le manichéisme.

Je crois que l'art est un outil religieux, un outil pour relier. Alors, c'est le rôle des artistes de relier. On doit proposer du recul et montrer la complexité du monde. Il faut essayer de moins dire, il faut plutôt revenir à l'essentiel.

Avec Viendra le feu, on ressent une grande simplicité. Non pas dans le sens péjoratif d'un film qui manquerait de quelque chose mais plutôt dans le sens d'une sincérité fascinante.

Je ne sais pas comment définir cette simplicité... Une certaine pureté? C'est un film simple et complexe en même temps. Je trouve que c'est un film classique et d'avant-garde. Viendra le feu a un équilibre, je crois. C'est un film de genre et contemplatif simultanément. 

Viendra le feu

J'ai aussi pensé à Terrence Malick. Ce cinéaste résonne-t-il pour vous?

J'aime ses premiers films. La Balade sauvage, Les Moissons du ciel... Je n'y ai pas spécialement pensé pendant le tournage. Bien évidemment, je crois à la relation de l'art avec le sacré et Malick réalise quand même un cinéma-prière. Je sens Viendra le feu comme plus proche de Bresson. Il y a d'autres cinéastes que j'aime beaucoup. Depardon et ses Profils Paysans, la manière dont il filme dans les maisons. L'île nue de Kaneto Shindō me tient beaucoup à cœur, un film de 1960 qui montre bien la résignation positive de la campagne, il m'a tellement touché. On se sent petit face à cette nature mais on se sent bien, ce n'est pas grave si on est petit. Ce n'est pas un cinéma romantique où l'être humain est en confrontation face à la nature. Il y a une acceptation de la place de chacun.

Justement, Viendra le feu tient sur sa complexité : une sensation de simplicité dans la forme, et un fond chargé émotionnellement. Je ressens une rage de ce qu'on est en train de faire aux forêts et une profonde déclaration d'amour à la nature même si on est en train de la détruire...

Il y a bien une rage. C'est bien senti. Mon être est quand même enragé. Je ressens une certaine fracture, une sensation d'inadaptation, c'est pour ça que je suis cinéaste. J'essaye de compenser à travers mes films, j'essaye de retrouver une certaine harmonie. Et aussi pour créer une image idéale de moi-même, celle d'une personne posée et sereine. Essentiellement, il y a un besoin de hurler. Je viens du village du film, ma mère vient de ce village. Je ne sais pas quelle est l'émotion première du film... Si, c'est un cri de rage, la prise avec la réalité, cette décadence, qui m'enrage, avec cette première séquence déchaînée, ce côté dionysiaque. On stylise la rage mais ce qui se passe dans la campagne reste un holocauste, et ce qui se passe entre modernité et tradition, c'est aussi désastreux.

On peut penser que Viendra le feu ressemble à une Ode désespérée à la nature...

Il faut apprendre à mourir. Mais ce n'est pas désespéré, plutôt résigné. On retrouve quelque chose de crépusculaire. Le monde doit passer par cette mort et elle doit avoir un sens finalement.

Viendra le feu

À travers cette résignation justement, l'aspect spirituel se reçoit en creux. La religion de croire en la vie, en la nature et en notre nature profonde.

Aujourd'hui, on a une conception de l'être humain très négative. On ne croit plus aux êtres humains, d'où le besoin d'injecter une spiritualité panthéiste qui s'échappe un peu de l'humain. Moi je fais confiance aux humains, je sais qu'on est des êtres paradoxaux, je n'idéalise pas l'être humain mais je n'ai pas peur qu'il soit mauvais. Je crois aussi en notre pouvoir, au pouvoir de la parole, de la tradition... Je crois aux êtres humains inspirés, cultivés, quand ils sont dans une quête, quand ils sont disciplinés, quand ils ont des valeurs, une éthique.

L'art est-il un moyen pour vous d'assumer ce côté spirituel ou religieux? Et pensez-vous qu'il faudrait qu'il y ait plus de films délibérément croyants?

De manière consciente ou inconsciente, je pense que tous les films essayent de capturer l'esprit. Évidemment, les cinéastes ne pensent pas en amont à cette idée mais on essaye de capturer quelque chose qui vibre. Certaines images constituent une géométrie spirituelle, et en coordination avec d'autres images, un résultat de transcendance peut nous habiter, nous transformer. Ce phénomène est intraduisible en mots, on ne peut pas l'analyser. Pourquoi trois images peuvent m'accompagner toute ma vie? C'est un outil de nature ésotérique, c'est-à-dire, cela stimule des centres de perception qui échappe à la rationalité, et donc inévitablement, le cinéma devient un outil d'invocation, d'incantation. Cela gratte un peu l'âme. Aujourd'hui, on pourrait mettre tous les films soit dans la case "distraction" ou "destruction". Un cinéma de l'essence (intériorisation de soi et/ou recul sur le monde) et un cinéma de divertissement.

De la difficulté de se confronter à notre réalité, très présente à notre époque, le cinéma de divertissement est majoritairement présent dans l'industrie.

Pourquoi on ne croit plus en l'être humain en général? Parce qu'on ne croit pas en nous, et la distraction c'est fuir de nous. On prend des vacances de soi. Soit l'humain s'élève, soit il s'abaisse. Ne rien faire, rester dans une zone de confort, cela n'existe pas. Ou l'on travaille, ou l'on dégrade. 

Passionnant. Quels artistes vous ont inspiré à assumer cet aspect incantatoire de votre cinéma?

Le travail de Tarkovski a été très important pour moi. Il m'a donné confiance dans ce rapport au sacré. Au-delà de ses films, j'ai senti une logique dans ses idées et son esthétique surtout. Pas mal d'autres artistes m'inspirent mais je n'idéalise pas l'art, il n'est pas un dieu, il représente un outil. Mon vrai désir serait de transcender l'art. Je crois que les poètes, les artistes cherchent une sorte d'extase, une lévitation, les artistes tentent de dépasser le langage. Avec le bruit, on cherche un silence. Avec le langage, on essaye d'aller au-delà du langage. Les cinéastes essayent d'aller au-delà des images. À travers les images, on essaye d'arriver à des émotions, des sensations de jubilation, où on provoque un chaos dans sa conscience et on se retrouve davantage dans sa peau, plus dans son cœur. On cherche un moment de déclic où les images rentrent triomphalement. Au-delà du cinéma, dans la vie réelle, faire un film peut s'apparenter à de la distraction. Je crois qu'il y a un moment où il faut laisser le bâton du cinéma et marcher sans cet outil. Un moment arrive où l’apaisement de l'âme fait comprendre le besoin de vivre, juste vivre. Chacun a un moyen de demander de l'amour différemment. Vous demandez aussi de l'amour à travers votre travail de journaliste. Un artiste comprend qu'il peut vivre complètement au moment où il arrête de dire "Regardez! Aimez-moi".

Totalement d'accord. Cela fait penser à l'explosion des réseaux sociaux et particulièrement Instagram, on manque beaucoup de confiance en nous et on va vers l'extérieur pour demander de l'amour.

L'amour est en nous. Muir (terme espagnol pour dire "développer la foi" ndlr), c'est arrêter de chercher l'amour dehors. Nous sommes entourés de beauté, et cette beauté prend vie en nous.

Vous êtes tous des capitaines

Je crois quand même que certains films permettent de capturer cette beauté en nous pour en sortir presque avec un nouveau regard sur le monde. Par exemple, j'avais envie d'aller câliner les forêts en sortant de Viendra le feu.

Cela me plaît. Ce que j'aime entendre, ce sont des phrases comme : "le film m'a rappelé mon enfance", "cette scène m'a rappelé ma grand-mère", "ça me donne envie de marcher" ou "d'aller vivre à la campagne".

Le film donne aussi l'impression qu'on ne se rend pas compte de la chance qu'on a... Combien de temps nous reste-t-il avec une nature sauvage en réalité? Était-ce une induction intentionnelle?

Je ne suis pas un cinéaste à sujets. J'ai surtout voulu défendre les valeurs de ces habitants de la campagne. Dire que ce n'est pas de leur faute, c'est la faute du monde et même pardonner le monde. Dans cette bagarre finale, on comprend tout le monde.

Le film respire la bienveillance. Pourtant au début, Amador peut être perçu comme antipathique. On se demande forcément s'il est coupable de pyromanie et au fur et à mesure que sa personnalité se dévoile, cela devient sans importance.

Vous pensez qu'il est coupable ou innocent alors?

Ah ! Je pense qu'il est coupable mais je le comprends.

On est tous coupables parce qu'on pourrait faire mieux. Et on est tous innocents parce qu'on fait ce qu'on peut.

Je partage votre croyance que chaque chose a une raison d'être. Si on pouvait faire autrement, on le ferait... Sur un tout autre sujet, est-ce que faire des études d'audiovisuel a joué dans votre manière de créer?

Avant tout, il faut cultiver son regard. Dans mon pays et dans ma famille, il n'y a pas une culture du cinéma. C'est à l'université que j'ai découvert les maîtres mais je trouve que la formation doit être personnelle et intime. Les études devraient toujours être un complément à une formation initiatique et/ou spirituelle. Il faut travailler sur soi sinon la créativité se retrouve bridée. Je crois au génie mais au génie du monde, pas au nôtre intrinsèquement. Il faut nettoyer le tuyau (de la conscience, des pensées ndlr). On ne se fait pas cinéaste dans une école. D'ailleurs, je lance un projet inverse : c'est une école pour arrêter d'être cinéaste. Une ferme pédagogique là où on a tourné Viendra le feu. C'est désapprendre, se rappeler d'où on vient. Sortir de la culture du projet. Revenir à l'être. Mon conseil serait de toujours prendre le chemin difficile, cela reste toujours le meilleur chemin. Mais il faut vivre dans ce monde et rester pragmatique en cultivant son esprit créatif.

Oliver Laxe

Vous vous considérez comme quelqu'un d’instinctif?

Dans la vie, je me retrouve malheureusement beaucoup dans le contrôle, je suis assez cérébral. Je trouve que je serais un meilleur cinéaste si j'étais un peu plus spontané. Après, je possède quand même une certaine folie, mes projets restent assez dingues ! Filmer le feu, filmer dans le désert... Je trouve une tension en moi : entre folie et inconscient, et puis je reste avec une vision d'enfant également, et enfin une certaine épuration de tout cela. Mon travail reflète l'ensemble. J'aspire à évoluer avec davantage de spontanéité. Je ne parle pas toujours de cinéma, dans la vie, je tends à plus de lâcher-prise.

En France surtout, on met bien l'accent sur l'intellect et le cérébral.

C'est normal en même temps. Mais je crois qu'il faut réenchanter ce monde, on se trouve dans un moment de désenchantement. Pour réenchanter, on a besoin d'une innocence. Seuls les innocents et les idiots pourront réenchanter le monde. Le monde a plus besoin de "mythos" que de "logos". Plus de récits de cœur que de logique. On n'apprend pas à nager en-dehors de l'eau, il faut s'y mettre. J'ai commencé avec ma petite caméra Bolex, j'ai juste fait. Mais j'ai peur aussi et les angoisses bloquent la créativité. C'est de l'ego. Quand je tourne, j'ai envie que tout soit parfait, génial, il y a de la pression. Il y a un besoin de développer la foi et d'accepter que tout est bénéfique au-delà du succès

En tant que cinéaste, vous avez dû expérimenter des refus, vous trouver face à des murs. C'est avec l'échec qu'on agrandit nos capacités finalement.

Par exemple, se faire refuser par des écoles représente un bon signal. J'aimerais bien avoir moins de films et plus de vie, voilà à quoi ressemble le chemin. Retourner vers l'essentiel. Déjà mon prénom, Oliver, est relié à l'olive et à l'essence encore une fois !

Tout est relié !

Par Justine VIGNAL

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