INTERVIEW : Le Daim : rencontre avec Quentin Dupieux


Le Daim : rencontre avec Quentin Dupieux

Le réalisateur et compositeur Quentin Dupieux, également connu sur la scène électronique sous le nom de Mr Oizo, signe avec Le Daim son septième film. L'histoire délirante d'un homme, Georges, et de son blouson 100% daim, ensemble pour accomplir un grand projet quelque part dans les Pyrénées. Une œuvre jouissive et décalée, où Jean Dujardin (accompagné de l'excellente Adèle Haenel, qui retrouve une fois encore à l'image un fou après En Liberté! de Pierre Salvadori) brille de sa singulière interprétation de la folie. Retro-HD a pu rencontrer le réalisateur de Rubber, Steak ou encore Wrong pour discuter de sa dernière folie.

Quelle est l'origine du film ?

On me demande beaucoup ça et c'est compliqué à dire. Les idées ça vole, tu en attrapes une et tu décides que c'est la bonne. Enfin ou pas d'ailleurs, parfois je développe sur quarante pages une idée et je la fous à la poubelle. L'origine, c'était celle de filmer la folie, il restait à déterminer sous quelle forme. Il y a eu une première version en anglais que j'avais écrite pour un copain qui s'appelle Eric Wareheim. C'était grossièrement la même chose, en plus bête, c'était que sur le côté grotesque. Le film a dormi par la suite, l'envie n'était peut-être pas suffisament forte. Lors de mon retour en France je l'ai réécrit, c'est devenu plus intéressant. Si je l'avais fait là-bas, ça aurait été une sorte de Rubber. Je me voyais en train de faire un film déjà fait, et je n'ai pas la force de tourner si ça ne me semble pas neuf. Il faut une envie assez forte pour s'enfermer six mois dans un sujet, il faut être habité.

Faire rencontrer à l'image Jean Dujardin, Adèle Haenel et un blouson, c'était une évidence pour vous ?

Jean Dujardin est venu en premier car il me fallait le personnage principal. C'était un choix solide et lui-même avait plongé dans le film. Avec ma femme on a pensé à Adèle Haenel, parce qu'elle est formidable avant tout, mais aussi car elle créait une combinaison avec Jean. C'était assez intéressant de les filmer se rencontrer, ce sont deux grands comédiens.

Contrairement à d'autres de vos œuvres, dans Le Daim l'aspect onirique que l'on retrouve dans Réalité par exemple, mené par une logique presque arbitraire, disparaît au profit d'un réalisme, d'une certaine normalité de son univers.

J'ai tourné une partie onirique, un rêve qui était très réussi, avec une musique chouette, mais je l'ai rapidement supprimé du montage. Ce n'était pas le sujet, depuis le début je voulais faire quelque chose au ras du sol, ancré dans la réalité. L'idée de faire un film sur un fou et délirant, il y avait un côté double emploi. Pour un mec qui a fait des films un peu tordus, d'un seul coup cela devenait original de faire un film neutre. Je m'étonnais moi-même de vouloir aller vers ça plutôt qu'un truc un peu exagéré. Avec Jean on avait la même envie de quotidien, qui renforce encore plus la folie du personnage. Ca a l'air tellement anodin que ça en est flippant.

Georges est un personnage fou, mais en même temps libre et normal. S'il tue ce n'est pas tant parce qu'il y prend du plaisir, mais plutôt parce que c'est un moyen d'atteindre son délirant objectif. Cet étrange équilibre le rend à la fois drôle et effrayant, comme très conscient de son apparence et en même temps déconnecté des autres. Quelle a été votre inspiration pour ce personnage ?

Je ne sais pas. J'ai connu un George différent, mais un George tout de même, mais je ne peux même pas dire que c'était mon inspiration. J'ai écrit ce personnage, mais c'est Jean Dujardin qui lui a apporté quelque chose de génial avec sa façon d'interpréter la folie, avec cette normalité flippante. C'était un choix artistique évidemment, mais c'est surtout grâce au brio de son interprétation que cela fonctionne à l'image. La même idée aurait pu ne pas fonctionner avec un autre comédien. Quand on commence une interview en me disant que c'est mon premier slasher, je dis non vous n'avez rien compris. Ce n'est pas ça, le type enterre des blousons, pas des corps.

Le cadre montagnard du film contribue à la solitude des personnages et surtout rend plus identifiable encore le lien entre Georges et Denise. Le côté végétal et humide change des déserts américains, ce nouveau terrain de jeu était votre choix premier pour Le Daim ?

C'était d'abord écrit pour le désert californien, qui était une réédite de quelque chose que j'ai déjà filmé trop de fois. Quand j'ai réécrit le scénario, c'était important d'envisager le film différemment avec un no man's land français. Je n'ai pas tout de suite trouvé mon bonheur là-bas, c'était compliqué de transposer le film dans ce nouvel environnement. C'est la nouveauté du cadre qui m'a inspiré, je sais pertinemment que ça m'aurait ennuyé de tourner une nouvelle fois en Californie, avec sa lumière très vive.

Dans le Daim, la caméra semble plus libre que dans vos films précédents : d'où vient ce changement ?

C'est très différent dans Le Daim, on est pratiquement sur une caméra de documentaire. C'est une caméra portée que je n'ai pas posée une fois sur un pied. On est moins dans l'observation, avec des plans distants et fixes. Elle accompagne le personnage, on est embarqué dans l'histoire. J'ai aussi fait ça pour quitter ma zone de confort, c'était plus excitant d'être dans l'action.

Outre ses personnages, l'autre grande surprise du film c'est sa construction et son abrupte conclusion. Comme une non-fin. Pourquoi ce choix ?

Ca a été écrit comme ça, sans troisième acte. Quand j'écris des scénarios, je ne pense pas cette construction, je ne concocte pas mes trois actes. Le cerveau a besoin que cela retombe d'une façon ou d'une autre. Dans ce film, j'ai eu envie que cela s'arrête à ce moment, je savais qu'il manquait une partie. Pour autant c'est facile de d'imaginer un dernier acte, les deux personnages deviennent complices, une sorte de duo Bonnie & Clyde, et ça devient un film qui n'est pas le mien.

Bien que vous continuez sous le pseudo Mr Oizo à composer des titres, depuis Réalité, vous ne signez plus de compositions dans vos films. Qu'est-ce qui vous a amené à cette décision ?

C'est pour faire respirer mes films. Je trouve qu'elle se montrait étouffante. J'ai adoré le faire jusqu'à Wrong Cops où je n'ai mis que ma musique, c'était un best-of total. Ca rend mes films agressifs, c'est de la musique chiante, systématique, pas mélodique. Maintenant j'utilise de la musique du passé, surtout des années 70, c'est plus ouvert. Au final je préfère mes films avec la musique des autres.

Il y a dans votre cinéma quelque chose de l'ordre de l'impossible, du surnaturel : un pneu tueur, un chien télépathe, les figures du monstre de Wrong Cops et désormais un sociopathe porté par la délirante idée d'être le seul à posséder un blouson. Tout ça paraît anarchique, mais pour autant pour faire tenir et croire à ces univers, un véritable travail en amont est nécessaire. Où réside pour vous la difficulté de mener de tels projets ?

C'est l'écriture. Une fois qu'on est sûr d'un texte, embarquer des gens et arriver en bout de chaîne avec le montage, c'est ce qu'il y a de plus facile je dirai. Le plus difficile c'est d'écrire des mots qui résistent au temps et qui ne deviennent pas gênants. Le plus dur c'est d'arriver à ce jour où tu donne ton script à Jean Dujardin par exemple et que tu en es convaincu. Une fois cette étape passée, je ne vais pas dire une phrase télé comme c'est que du bonheur ensuite, mais c'est vraiment que du plaisir. Tu as rêvé un truc et d'un seul coup tout le monde s'agite pour t'aider à le fabriquer. Puis il y a le montage, ce que je préfère. Il n'y a aucune difficulté dans le montage, c'est de la recherche, de l'instantané.

Entretien réalisé par Pierre LARVOL le 11 juin 2019.

Par Pierre LARVOL

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