INTERVIEW : Entretien avec Benoit Forgeard - "Je me méfie quand il n'y a pas un peu d’humour"


Entretien avec Benoit Forgeard "citation stylée" - Partie 1

La sortie de Yves est imminente (le 26 juin) ! Le troisième long-métrage de Benoit Forgeard a été sélectionné dans de nombreux festivals (5 nominations dont la clôture de La Quinzaine des Réalisateurs et l'ouverture du Champs Élysées Film Festival). Par son pitch et son casting (William Lebghil, Doria Tellier, Philippe Katerine), Yves promet d'attirer une multitude de spectateurs. Le film a l'intelligence d’allier humour populaire et satire sociétale. Alors que l'équipe du film enchaîne les interviews, nous avons le plaisir de nous entretenir avec le créateur d'un personnage principal complexe qui a la particularité d'être un frigo (Yves) doté d'une intelligence artificielle à la pointe...

 

Vous venez de réaliser un film loufoque (disons-le quand même!) dont la figure centrale repose sur un frigo intelligent et ses relations amicales (voire charnelles), avec les incroyables William Lebghil (Jérém), Doria Tellier (So) et Philippe Katerine (Dimitri). Personnellement j’ai adoré et la salle était bondée même le lendemain de la séance de clôture à La Quinzaine…! Dans Gaz de France, Katerine incarnait un président-oiseau-chanteur farcesque et touchant. Vos films transmettent un vrai espoir pour le futur du cinéma français en termes de comédie et d’audace dans la création en général…

Disons que pour moi ce n'est pas tellement une audace, dans la mesure où c’est quelque chose qui m’est assez naturel. Je ne me suis pas forcé, je n'ai pas non plus pris des risques démesurés. J’avais envie de faire cette histoire, elle me permettait de parler de l’époque. Pas tellement de l’intelligence artificielle en elle-même mais plutôt de cette idéologie de l’amélioration perpétuelle, celle d’essayer d’être entouré d’algorithmes qui nous aident à devenir meilleurs, à dormir plus tôt, à prendre le meilleur chemin pour aller d’un endroit à un autre. C’est de ça dont Yves parle. C’est quelque chose dans mes films précédents qui a toujours été assez au centre, c’est la place de la technologie dans nos vies.

C’est vrai que Yves livre des repas adaptés à Jérém à la manière de Netflix, il fait chauffer ses algorithmes pour obtenir la nourriture qui est la « meilleure » pour lui… Je me demandais pourquoi, dans une scène, Yves garde un éclair avarié dans ses étagères (et Jérém fait une belle intoxication alimentaire)? Alors qu’il est censé être le robot le plus performant?

C’est à un moment donné du film où Yves se met à faire de la musique en secret, du coup ses facultés de calcul sont utilisées à faire de la musique, c’est pour ça, il ne fait pas gaffe à l’éclair !

Ah, vous montrez ainsi que même la plus haute technologie peut avoir une marge d'erreur... Alors que j'étais partie en interprétation, comme si Yves avait fait un sale coup à Jérém pour lui piquer So.

On pouvait le voir ça comme ça effectivement, mais c'était vraiment pour montrer que Yves bugue.

D'accord, merci pour vos lumières ! Vous avez fait les Beaux-Arts, ce qui tranche par rapport à vos collègues sortant d'écoles de cinéma. Vous sentez-vous plus proche de Justine Triet par exemple ou alors des cinéastes qui ont fait le Fresnoy comme Clément Cogitore? Pensez-vous qu'il y a des points communs, des signes distinctifs parmi tous ces cinéastes qui ont fait des écoles d'art plutôt que des écoles de cinéma?  

Il se trouve que cet aspect est assez lié à mon producteur Emmanuel Chaumet. Il a travaillé depuis pas mal d’années avec des cinéastes qui sortaient des Beaux-Arts ou des Arts Déco. Ce qui me caractérisait c’est que je n'étais pas très fort sur la direction d’acteur (rires)… et plus formaliste. Pas uniquement dans un rapport privilégié au cadre mais aussi en termes d’objets. Là le frigo, ce n'est pas un hasard ! Il est très présent dans les installations d’art contemporain, comme les œuvres de Bertrand Lavier (artiste plasticien qui a créé une installation avec un réfrigérateur ndlr). Cela a à voir avec la métaphore de l’objet. Donc c’est peut-être cela la différence avec un profil qui viendrait plus de la FEMIS où les étudiants sont plus formés sur le scénario. Ils apprennent à faire un cinéma avec les moyens spécifiques au cinéma. Moi et les cinéastes qui viennent des écoles d’art, on va avoir une approche un peu plus autodidacte, moins orthodoxe. Cela dit, c’est quelque chose que j’essaye de dépasser avec Yves, j’ai essayé d’être moins formaliste que Gaz de France. Le formalisme a quand même tendance à étouffer un peu les comédiens. Yves est aussi un film où je me libère de ça, je fais davantage confiance aux comédiens et à ce qu’ils peuvent m’apporter. Je prend plus de plaisir à faire du cinéma et moins une suite d’installations cinématographiques.

On sent effectivement une vraie différence entre Gaz de France et Yves.

Gaz de France était un film où je n'avais pas décidé d’aller complètement dans la comédie… Là avec Yves, j’avais vraiment envie qu’on rie.

Même si j'ai apprécié l'expérience de Gaz de France, je n'arrivais pas à comprendre pourquoi je riais...

Il fonctionne dans le « principal gag » (le film est un gag en lui-même ndlr) ce n'est pas pleinement une comédie. J’adorais l’idée que les gens viennent et d’un coup se retrouvent dans la salle avec un truc hyper glauque, c’est le seul gag du film finalement (rires).

C'était l’ « awkwardness » (l'étrangeté) de Philippe Katerine en président Bird qui faisait rire… Il est comment d’ailleurs sur les tournages? Plutôt feu follet ou au contraire calme?

Philippe n’est pas du tout quelqu'un d'ingérable, c’est un garçon extrêmement doux et relativement sage. C’est toujours un bonheur de travailler avec lui, il est très à l’écoute. Comme acteur, il n'est pas non plus tout à fait orthodoxe. Des couleurs un peu étranges peuvent jaillir de lui. C’est aussi le cas pour mon comédien Darius (Réussir sa vie, Gaz de France et Yves ndlr). Je suis assez preneur de ça. Dans le travail, il est très sérieux, il fait très peu d’improvisation.

On a l’impression que vos films sont très écrits, limite millimétrés. Y a-t-il des idées qui jaillissent au tournage?

Ça arrive mais pendant le tournage, tout va vite, et même parfois avec un peu de tension parce qu’on essaye de finir la journée sans trop déborder… En général, les idées au tournage c’est un peu trop tard. L’invention, c’est pendant les répétitions. Là, on a pris un mois, on répète, on refait les scènes, des fois on les ressasse et puis des choses peuvent arriver… Souvent, on se rend compte qu’un truc ne marche pas, donc on l’enlève et quelque chose d’autre se trouve à la place. Peut-être que je n'ai pas encore cette souplesse. On est content quand des nouveautés surgissent.

Justement, avez-vous des anecdotes d’idées qui sont apparues pendant le tournage ou en répétition?

C’est souvent lié à Antoine Gouy qui jouait le rôle de Yves en direct. Dès la préparation, je voulais que Yves soit interprété comme un comédien. Pour les comédiens, ça aurait été insupportable de tourner avec un réfrigérateur pré-enregistré. On s’emmerde à fond… Antoine Gouy était dans une pièce à part avec son micro, il était repris en direct, les formes d’ondes qu’on voit sur le frigo sont réelles. Cette technique permettait une grande souplesse, et Antoine faisait des propositions. C’est-à-dire, quelque chose de proche de la personnalité de Yves. La voix de Charles Aznavour qui chante bon anniversaire par exemple, il l’a improvisée.

Trop drôle ! On parle souvent de « maître à penser » mais quelle figure définiriez-vous comme votre « maître à rire » ?

Plusieurs. Edouard Baer m’a beaucoup marqué dans les années 90. Il s’est ligué avec Ariel Wizman à l’époque et je les trouvais géniaux. Pierre La Police, un dessinateur, je pense que Quentin Dupieux l’apprécie aussi. Après, quand j’étais gamin j’étais un grand fan de Louis De Funès. Quand un de ses films passait dans la semaine, on savait que ça allait être une bonne semaine. L’aile ou la cuisse qui est en plus un film d’anticipation dans une certaine mesure, avec l’usine, ça m’a marqué. J’ai été quand même marqué par la période Bronzés, Le Père Noël est une ordure… « Les Nuls » aussi bien sûr… et puis après, mon maître à penser serait « Le Professeur Choron » qui a fondé Hara-Kiri. Une sorte de dandy un peu punk, un type chauve avec un porte-cigare. Ce qui m’importe au-delà de l’humour, c’est un esprit sarcastique et critique.

Beaucoup de journalistes vous décrivent d’ailleurs comme un dandy décalé? Qu’est-ce que cela vous fait?

Le problème dans le journalisme c’est qu’on te colle vite une étiquette. Une formule que tout le monde reprend. Je vois pourquoi ils disent ça, le côté dandy c’est parce que j’ai une attention à la forme, au détriment parfois du contenu, tu chopes une image de dandy… J’ai envie de faire des films populaires. Ce qui est le plus difficile à faire, c’est de faire des comédies d’auteur qui puissent être vues par tout le monde. J’ai envie d’aller chez les gens avec des films pas faciles ou étranges et d’y aller quand même. Artistiquement, c’est le défi le plus intéressant. Il faut que je trouve des techniques pour amener ça sans que le public se braque. C’est comme aller à la pêche !

J’ai trouvé que ça fonctionnait très bien pour Yves : humour populaire mais du décalage avec intelligence. Le côté clippé, le rap, l’eurovision…ça peut parler à tout le monde. D’ailleurs, j’ai vu une vidéo de Philippe Katerine et William Lebghil en train de rapper « carrément rien à branler » j’ai eu l’impression d’une vraie alchimie entre eux, vous confirmez?

Ah oui bien sûr. Ils se sont trouvés tous les deux. Si vous les croisez, il y a quelque chose de très fraternel qui s’est tissé entre eux. Un clip de « carrément rien à branler » va sortir ce soir (donc le clip est sorti, regardez le ici ! ndlr).

C'est ce que j'allais vous demander ! Après l’avoir vu, on rêve de voir les vrais clip de Yves sur youtube, j’ai encore les musiques dans la tête ! Il faudrait lancer un label du genre « frigo records »

C’est sûr qu'il y aurait pleins d’idées de promotion qui seraient marrantes. Déjà le frigo était avec nous sur le tapis à Cannes…! (le frigo a été interviewé au même titre que les autres acteurs ndlr)

Ça fait un peu penser à Dupieux et le blouson en Daim, véritable personnage à part entière et super-star maintenant (les fans se prennent en photo avec au même titre que Jean Dujardin…). Yves croise ainsi la loufoquerie dupiesque.

J’aime toujours Dupieux, depuis Steak. Quentin est plus habité par des histoires de mise en abime, de mise en questionnement du réel. Des obsessions qui me concernent moins. J’ai beaucoup d’intérêt pour la réalité justement, je suis dans une veine plus satirique. J’aime m’ancrer dans une réalité et qu’on soit dans un humour grinçant. Même si l’aspect absurde est très présent. L’absurde en soi ne m’intéresse pas tant que ça. Le problème de l’absurde, ça peut vite être décoratif. J’aime qu’il y ait un motif. Le frigo est une métaphore de quelque chose, j’aime qu’il y ait un aspect poétique, j’aime qu’il y ait du sens (a contrario du non-sens de Dupieux ndlr).

L’absurde dans Yves devient très concret, tellement concret que cela devient flippant. Si Yves existait vraiment, il deviendrait la nouvelle Apple Watch. On sent bien le questionnement du film. D’où vous est venue l’idée? HAL dans 2001 est clairement cité mais d’autres films de la même veine?

J’ai regardé la plupart des films qui traitent des I.A. je savais qu’on allait forcément m’en parler après le film, après ce sont des films qui en général m’intéressent. Donc oui, 2001, A.I. de Spielberg même L'Homme bicentenaire et Her bien sûr. J’ai essayé de comprendre vraiment de quoi les films parlaient et comment je pouvais pousser, tirer le fil vers autre chose. Entre 2001 et maintenant ça n’a rien à voir, l’I.A aujourd’hui ça peut être un cendrier. Dans notre époque, on peut créer une dimension comique, je voulais trouver une solution qui ne soit pas seulement bêtement pessimiste. Des spectateurs sont venus me voir en me disant « il y a quelque chose de pas très clair, on dirait que vous prenez la défense des I.A. » et je leur réponds « bah oui en tout cas, je ne suis pas manichéen, je ne suis pas là pour dire attention méfiez-vous des I.A. ! » J’ai essayé de trouver une possibilité pour qu’une I.A. et les humains pactisent et puissent avoir une relation. Avec une I.A. qui se dit finalement « mais qu’est ce que je fous? c’est quoi ma vie? j’ai pas envie d’être un frigo comme ça »

Yves n’est pas manichéen sur le sujet des I.A. effectivement. L'Amérique semble avoir une vision plus pessimiste et tragique de l'intelligence artificielle. Que pensez-vous des exemples récents de A.I. de Steven Spielberg, Her de Spike Jonze? Avez-vous choisi la comédie pour traiter ce thème afin de vous démarquer de cette vision?

J’aime quand c’est drôle. L’humour c’est l’intelligence, je me méfie quand il n'y a pas un peu d’humour. Disons que l’humour n’est pas du tout en contradiction avec la profondeur, au contraire même. Je me dirige vers un ton avec de la distance parce que je trouve que c’est la moindre des choses. On n'est pas obligé d’aborder des sujets de manière frontale. Je ne sais pas si je suis drôle naturellement mais j’aime l’humour de manière naturelle.

Ce qui est marquant dans Gaz de France, c’est le ridicule de la politique. Vous aimez représenter des figures de « pouvoir », pour les déconstruire et nous faire prendre du recul. Vos films portent tous une certaine critique de la société sous-jacente ou non…

C’est pas tant la figure du pouvoir que le discours politique. Le langage utilisé, pas le pouvoir en lui-même. J’avais dans l’idée de montrer qu’on aimait bien finalement cette politique, ce « storytelling »… Dans Yves je me moque plus de ce qu’on appelle le positivisme, la croyance au progrès. C’est l’aspect satirique que j’aime. J’aime bien quand on me dit « j’ai aimé votre film mais il m’a fait peur », je suis content, c’est ce que je veux faire.

Dans Gaz de France, le président Bird est très touchant dans sa fragilité finalement. Dans Yves, c’est Jérém qui est embourbé. La figure du "loser" semble récurrente, j’ai l’impression qu’avec votre cinéma vous guérissez les losers? Les « boloss » comme on dirait à l'époque collège?

C’est vrai. Bird et Jérém sont pris de haut par les autres protagonistes et ils essayent quand même de mener leurs barques. Et à la fin du récit, ils en ressortent plutôt vainqueurs, de façon tout à fait inattendue. Jérém ce n'est pas tant qu’il est nul, mais le fait que tout le monde lui dit qu’il l’est. Lui il vit sa loose comme ça et commence même à décrocher un peu. Si on écoute « carrément rien à branler » , il se trouve dans une position presque inquiétante au début du film. Évidemment, pour un freebot (logiciel ndlr) comme Yves, c’est la victime parfaite puisqu’il va lui apporter son expertise et il sera dur pour Jérém d’y résister. Mais c’est vrai que j’ai de la sympathie pour les personnages, les garçons qui n’ont pas fait le choix de l’efficacité absolue. Ils gardent de la passion et une part enfantine.

On parle beaucoup de sexisme envers les femmes, mais le sexisme envers les hommes est totalement présent et assez tabou finalement. Un poids normal qui dit que vous devez être fort, être performant.

Il ne tient qu’à nous de montrer qu’on n'est pas fort !

Par Justine VIGNAL

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