INTERVIEW : Rencontre avec Matthieu Bareyre, partie 2 : "L'enjeu du cinéma, c'est qu'il redevienne populaire."


Rencontre avec Matthieu Bareyre, partie 2 : "L'enjeu actuel du cinéma, c'est qu'il redevienne populaire."

Suite de l'entretien fleuve que nous a accordé Matthieu Bareyre. Après avoir été question de son rapport au cinéma, de sa relation à la police et de fracture générationnelle, la discussion se déplace vers de nouvelles considérations, sur le pouvoir du cinéma aujourd'hui et son rapport à l'actualité.

Tu as pu dire que L'Époque t’avait été inspiré par La Follia de Vivaldi, le morceau qui accompagne l'intégralité du film. Est-ce que tu as aussi été inspiré par des films pour la réalisation de L'Époque ?

Oui. Un moment qui a été important pour moi, c’est quand j’ai découvert Le Joli Mai de Chris Marker. Ce film a été important, parce que je me suis dit :  "c’est possible de faire des choses extraordinaires en allant dans la rue". Je voulais faire un premier film qui ait la légèreté de tout un cinéma que j’aime beaucoup. Pas seulement la Nouvelle Vague : tout au long des années 60-70, il y a eu un temps du cinéma français que j’ai trouvé extraordinaire. Je n’ai pas de père de cinéma, je n’ai que des grands-pères. Je n’ai pas réussi à trouver des gens que je pouvais rencontrer et qui allaient me transmettre quelque chose du cinéma. Peut-être que c’est moi aussi, qui refuse d’avoir des gens qui incarnent une autorité. Mais j’en ai cherché, et je n’en ai pas trouvé. Il y avait des gens que je pouvais identifier plus comme des météores, éloignés de moi, auxquels je ne pouvais pas avoir accès, un peu comme Alain Guiraudie. Mais je ne me disais pas que je pouvais rencontrer Alain Guiraudie. J’ai une capacité illimitée à admirer les autres, à l’infini. Mais je ne les regardais pas comme des pères qui pouvaient me transmettre des choses comme à un fils. Par contre, j’identifiais énormément de grand-pères, de grand-mères de cinéma. Et ce qui était dur pour moi, c’est que je regardais tous ces gens disparaître les uns après les autres. Rivette, Chabrol, Resnais, Marker, Varda… tous. C'était très particulier : j’étais dans la situation de quelqu’un qui veut faire du cinéma, mais dont les seules personnes qui l’inspirent vraiment sont en train de mourir.

Je n’ai pas de père de cinéma, je n’ai que des grands-pères.

Je pense qu’on est dans une situation, dans le cinéma français actuel, qui est proche du cinéma pré-Nouvelle Vague, dans une configuration totalement différente. Avec des habitudes, mais aussi une mainmise de l’institution sur les libertés artistiques qui me semble très nette, parce qu’on est beaucoup plus fragile économiquement que pendant les Trente Glorieuses. Aussi parce qu’il y a un appauvrissement culturel très net des classes supérieures bourgeoises qui faisaient le cinéma. Tous les grands films qu’on admire ont été fait par des producteurs, des productrices qui étaient des grands bourgeois : Rassam, qui a fait Tout va bien de Godard et Gorin, c’était un grand bourgeois, par exemple. Mais il avait une sorte de folie, de goût, de cinéphilie : c'étaient des gens qui voulaient sortir de leur position par le cinéma. Renoir, c’est pareil : à un moment, il décide de faire un art qui est considéré comme un art impur. Lui, il vient de la peinture ; son père, c’est le grand peintre… Aujourd’hui, on se retrouve dans une position complètement inversée : le cinéma, c’est le grand art, et toute la tâche, c’est de le rendre à nouveau impur. Pas de lui donner une nouvelle noblesse : c’est de le replonger dans quelque chose de plus vulgaire, vernaculaire, trivial. L’Époque, c’est vraiment un film que j’ai pensé comme un film populaire : il fallait que tous les jeunes puissent me dire : je peux aller voir ce film au cinéma, je ne me sens pas trié à l’entrée, je ne me dis pas que ce n’est pas pour moi dès les cinq premières minutes. C’est pour ça que j’ai construit le film en demandant constamment aux personnes filmées ce qu’elles en pensaient. Quasiment tous les gens du film, sauf ceux que je n’ai pas réussi à retrouver, ont vu leur séquence, voire le film en entier. Pour moi, l’enjeu du cinéma actuel, c’est qu’il redevienne populaire. Il y a quand même un énorme problème : ma génération, la tienne, elle ne va pas au cinéma. Ou alors elle va au cinéma, mais voir Marvel. Aujourd’hui, le cinéma n’est plus du tout un espace de représentation, un miroir de la société. Le cinéma, je le sens très replié sur lui-même. Sans être critique, je constate simplement une tendance artistique à la décadence du cinéma d’auteur européen. De toute façon, il n’y a plus de cinéma d’auteur : le cinéma italien est ravagé, le cinéma allemand est ravagé… On maintient l’idée d’une exception culturelle, mais c’est surtout une déception européenne : en Europe, il n’y a plus qu’une sorte de bastion du cinéma, qui devient, par un effet pervers, un cinéma conservateur. Il s’agit de ne pas bouger.

 

Aujourd’hui, [...] le cinéma, c’est le grand art, et toute la tâche, c’est de le rendre à nouveau impur. Pas de lui donner une nouvelle noblesse : c’est de le replonger dans quelque chose de plus vulgaire, vernaculaire, trivial.

 

Toi, tu voudrais bouger. C'est-à-dire, retourner vers le peuple ?

Non, pas vraiment retourner vers le peuple. Je veux juste me faire l’écho de choses que je sens autour de moi, et faire confiance aux gens autour de moi. Je ne suis pas dans l’idée d’un peuple contre une élite. Mais je sens bien que plein de gens, plein d’histoires ont été progressivement exclus du champ de la représentation. Et moi, je n’ai qu’une seule joie : ça me laisse un boulevard énorme… On est à un moment qui peut être très intéressant : il y a une place pour imposer un nouveau réalisme. Quand on dit « nouveau réalisme, » on a l’impression que les choses sont plus réelles, mais juste parce qu’on ne les avait pas vues avant… C’est incroyable, tout ce qui n’est pas montré au cinéma. Mon problème, ce n’est pas de savoir quel film faire, le problème, c’est de choisir.

 

Ce que tu dis sur le besoin de rentrer de nouveau dans le quotidien, et d’ouvrir de nouvelles formes de représentations, j’ai l’impression qu’aujourd’hui, c’est quelque chose qu'on retrouve plutôt dans les séries.

C’est exactement ça. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, l’inventivité artistique elle est ailleurs, elle ne se trouve plus dans le cinéma. Ce qui m’inspire, aujourd’hui, ce n’est pas le cinéma, c’est le rap. J’ai toujours adoré le rap, mais là où je me dis que ma génération est en train d’inventer des trucs incroyables, de repousser des frontières, de tester, d’expérimenter, de s’éclater, c’est le rap. Ou la série ; mais moi je ne connais pas la série. Je connais deux séries que j’adore, The Wire et Twin Peaks, mais ce sont des séries de vieux. Je n’y connais rien, en séries, parce que je n’ai pas le temps : c’est chronophage, à chaque fois je me dis « mais dans quoi je m’embarque »… J’aimerais bien avoir le temps de regarder Game of Thrones, Orange is the New Black… Mais oui, les séries, les jeux vidéos, le rap… Là, je me dis : il se passe quelque chose.

Ça me fait rêver : toute une génération qui se rend compte qu’elle n’a plus besoin du regard de ses aînés

Dans le rap, ils ont une liberté qui est hallucinante. Ce qui me passionne, dans le rap français, actuellement, c’est cette idée que le rap résiste aux institutions. Je pense qu’il y a tout un mouvement du rap où le rap s’est adressé aux institutions en disant : « regardez-nous, considérez-nous », en essayant de les choquer. Puis à un moment donné, ils n’ont même plus voulu choquer, ils ont juste voulu construire leur propre monde, être pleinement autonomes, ne plus avoir besoin de passer à la télé. Pour moi, il y a un truc incroyable : c’est la vidéo de Vald, le lendemain d’un passage chez Ardisson, où il s’est senti humilié. Il a fait une vidéo magnifique : dedans, c’est encore un jeune garçon, et il comprend qu’il a été humilié. Pendant l’émission, il encaisse, il encaisse. Puis le lendemain, il se réveille, et il fait une vidéo. Littéralement, il se réveille, et il se dit « attends, mais j’ai été humilié. C’est pas compliqué : maintenant, c’est fini la télé, on a plus besoin de vous». Ça, ça me fait rêver : toute une génération qui se rend compte qu’elle n’a plus besoin du regard des aînés. C’est ce qui se passe d’un point de vue politique avec les jeunes qui décident de faire la grève pour le climat, et qui viennent mettre la misère à une assemblée de politiques, en disant : « on ne veut pas vous convaincre, on va juste agir ». Arrêter de quémander à des générations qui n’ont pas les mêmes intérêts que nous. C’est un peu douloureux : c’est aussi apprendre à décevoir, accepter de ne pas correspondre à l’idée que des adultes, des gens qu’on a admirés ont de nous, accepter de ne pas satisfaire les attentes. On n’est plus dans cette relation paternaliste. C’est quelque chose que je sens très fort chez Fianso.

 

Tu penses qu’alors, on rentre dans quel type de relation entre les générations ?

Un rapport de force, beaucoup plus clair. J’ai quelque chose, tu as quelque chose : on collabore. On n’est plus dans une relation d’héritage.

 

Est-ce que tu penses que c’est un groupe politique qui est en train de se former avec cette génération ?

Non, ça je ne le sens pas. Je ne sens pas un sentiment collectif, mais ça demanderait d’aller sonder les gens. Ce que je sais, c’est que je fantasmais beaucoup une collectivité de ce genre. Je pensais, étant jeune, qu’on pouvait faire les choses à plusieurs, que des réseaux se formeraient. Mais très peu, en fait. Je me suis quand même longtemps senti seul. On trouve des amis, des gens avec qui on échange, mais ça prend du temps, ça se construit. En ce sens, L’Époque, ça a été un peu un casting sauvage : avec qui je vais pouvoir faire ce film ? Avec qui je vais pouvoir rentrer dans une relation de cinéma suffisamment forte pour faire ce film ? Rose, Soall, elles sont là à chaque projection. Je ne voulais pas que ce soit juste mon film : je voulais que eux puissent se dire : « ce film, il est aussi à moi ».

 

Maintenant, [...] l’auteur est redevenu le scénariste, précisément ce contre quoi s’est construite la politique des auteurs. [...] C’est pour ça que je suis allé vers le documentaire : c’était le seul endroit où le scénario avait moins d’importance dans le financement, la production…

 

Je ne crois pas du tout à la figure de l’auteur, telle qu’on nous la lègue, c’est-à-dire un responsable symbolique qui aurait une responsabilité envers l’œuvre. Je trouve qu’il y a quelque chose de très pervers dans la façon dont l’auteur a été utilisé. Ce qui m’intéressait, dans la politique des auteurs des années 50, c’est que le principe, c’était de défendre l’idée que le véritable auteur d’un film, ce n’était pas le scénariste, mais le metteur en scène. Que filmer, c’était écrire, mais avec le regard. Ça, c’est une idée passionnante : la seule manière pour les auteurs des Cahiers de défendre le cinéma, c’était de le rapprocher de l’écriture. Maintenant, ce qui s’est passé, c’est qu’on a perdu ces idées-là, et que l’auteur est redevenu le scénariste, précisément ce contre quoi s’est construite la politique des auteurs. Pourtant, ce qui est important, c’est le regard, et le montage. Aujourd’hui, revendiquer cet héritage alors que tout le monde parle d’auteur, ça me semble très subversif. Parce que ça remet en cause tout un système fondé sur le scénario-roi. C’est pour ça que je suis allé vers le documentaire : c’était le seul endroit où le scénario avait moins d’importance dans le financement, la production… Pour moi, ce qui est prioritaire, c’est le montage. En dehors de son montage, pour moi, le plan n’a aucune signification. Tout dépend du point d’entrée, du point de sortie, du montage son. Pour l’Époque, il y a 11 semaines de montage son. Mon chef opérateur, Amine Berrada, dit : « le son, c’est 95 % de l’image ». Le son, c’est ça qui permet de regarder une image, c’est ça qui dirige le regard. Il suffit de passer en montage son pour le comprendre.

Par Mathieu MALLARD

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