INTERVIEW : Rencontre avec Rodrigo Sorogoyen, cinéaste et citoyen


Rencontre avec Rodrigo Sorogoyen, cinéaste et citoyen

Après son sacre aux Goyas, l’équivalent espagnol des Césars, où son dernier film El Reino a reçu sept prix, le réalisateur Rodrigo Sorogoyen traverse les Pyrénées pour présenter en France ce film politique qui nous concerne tous, narrant l’histoire d’un homme politique corrompu incapable de faire face à ses responsabilités. Rencontre avec un jeune réalisateur qui fait de l’engagement citoyen la clé de son art.

El Reino est un film qui résonne profondément avec l’actualité politique mondiale. Vous a-t-il été directement inspiré par un scandale en particulier ?

Non, pas vraiment. Le film s’inspire surtout d’un état général de la politique, en Espagne comme en Europe, sans vraiment s’appuyer sur un cas en particulier.

Avez-vous alors été influencé, en cours de tournage, par des actualités politiques ?

Oui et non. Une fois en production, nous ne pouvions pas faire de changements importants sur le scénario, au risque de retarder tout le planning et de prendre beaucoup de retard. Mais pour autant, nous suivions de très près l’actualité. Il nous est arrivés plusieurs fois de réagir à des événements politiques en cours de tournage, par exemple en prenant des éléments de langage d’un discours et en les intégrant au film.

Parlons maintenant un peu plus du film en soi. Tout au long de El Reino, vous vous attachez à nous plonger dans l’intimité du personnage principal, Manuel Lopez-Vidal, avec par exemple des plans-séquences très réussis qui suivent de près le personnage, comme c’est le cas dans la scène d’ouverture du film. Pour vous, quel était l’enjeu derrière la représentation de cette intimité ?

Mon objectif était que le spectateur s’identifie de manière brutale au personnage, même plus : qu’il soit le personnage. Je voulais vraiment faire tomber les frontières entre le personnage et le spectateur, que les deux fusionnent. C’est un objectif qui a vraiment dirigé ce film, sur tous les plans, même la musique. Pour moi, c’était évident que ce devait être de la musique techno.

Mais si le personnage est construit en tant qu’homme politique puissant, il est aussi construit en tant que père de famille, un père dominant dans un cercle familial sinon très féminin (sa femme, sa fille et sa bonne). Pourquoi cette figure virile de père de famille ?

Étoffer le personnage, dans sa vie intime comme dans sa vie publique, c’est quelque chose que j’avais déjà pu faire dans mon précédent film, Que Dios nos perdone. Pour moi le plus important ce sont les personnages, l’intrigue ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment les personnages peuvent être des personnes formidables, sympathiques, et en même temps être des voleurs. C’est cette complexité qui me fascine. Alors bien sûr les personnages féminins de la famille de Manuel Lopez-Vidal ont été très importants. Nous avons notamment beaucoup débattu sur le personnage de l’épouse de Manuel Lopez-Vidal : à quel point était-elle au courant des intrigues de son mari ? À quel point est-elle impliquée dans le scandale de corruption ? Nous en avons beaucoup parlé avec toute mon équipe, pour au final atteindre ce point d’équilibre, où elle ne peut pas ignorer ce que fait son mari, mais n’est pas impliquée à 100 % dans le scandale.

Éprouvez-vous de l’affection pour Manuel Lopez-Vidal ?

De l’affection ? Non, pas vraiment. Plutôt de la peine. De la peine de la part de tous ceux et celles qui sont victime des actes de personnes comme lui au quotidien. Je rejoins totalement l’opinion de la journaliste à la fin du film – en fait, c’est même mon opinion qui s’exprime à travers elle…

Justement, pourquoi cette fin ? Comment a-t-elle été reçue en Espagne notamment ?

Il se trouve que le film a été très bien reçu, par la presse comme par le public. Mais la presse a de manière générale critiqué cette fin, qu’elle traitait comme un virage moralisateur. En tout cas, à mon sens, cette fin permettait de véhiculer mon opinion. Pour moi, un film, c’est toujours un instrument, un objet qui sert à faire passer une certaine vision du monde. Un film cherche toujours à raconter quelque chose, et en cela, un film est toujours politique.

Trouvez-vous des points communs entre votre personnage principal, Manuel Lopez-Vidal, et certaines nouvelles figures du monde politique actuel ? Comme par exemple Emmanuel Macron, Viktor Orban ou Donald Trump ?

Il y a eu une influence, mais probablement inconsciente. Mon objectif était plutôt de représenter l’homme politique moyen, celui qui fait de la politique comme n’importe quel autre métier, dans le seul but de toucher un salaire. C’est un phénomène de plus en plus courant en Espagne et dans le monde que j’ai voulu représenter et critiquer : le fait de faire de la politique simplement pour gagner sa vie.

Alors pour vous, que serait un politicien digne de ce nom ?

Le bon homme politique doit avant tout être honnête – il se doit d’être dévoué à l’intérêt commun, à la polis. À la place, aujourd’hui, l’homme politique aujourd’hui se définit plutôt par un certain culte de la personne – et de l’argent.

Les pays de l’Union Européenne font actuellement tous face à des crises majeures, que ce soit le Brexit en Anglettere, l’indépendance de la Catalogne en Espagne ou les manifestations des gilets jaunes ici en France. Pensez-vous que ces crises soient liées à la mentalité d’un personnage comme Manuel Lopez-Vidal, des personnages puissants, manipulateurs et déconnectés de la réalité ?

Oui, bien sûr, toutes ces crises sont liées. Selon moi, elles sont surtout la conséquence de la crise économique de 2008. Mais par dessus tout, ce qui les caractérise toutes, c’est aussi la méfiance et l’opposition du peuple envers la classe politique, qui fait de la politique un métier comme un autre.

Une dernière question pour conclure. Vous disiez être très intéressé par les personnages, leurs subtilités, leurs penchants… Or, le développement des personnages est un travail en général plutôt associé aux séries. Envisagez-vous de travailler sur des séries télé dans votre carrière ?

Il se trouve que je suis actuellement en train de créer ma propre série télévisée. J’ai déjà travaillé sur des épisodes de séries, mais cette fois j’ai la chance de pouvoir créer ma propre série, et ça me plaît énormément. Ce sera une courte série policière, qui suivra le travail des forces de l’ordre dans les manifestations.

Entretien réalisé le vendredi 5 avril à Paris.

Remerciements à Marie Queysanne. 

Par Mathieu MALLARD

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