INTERVIEW : Une intime conviction : rencontre avec Antoine Raimbault et Olivier Gourmet


Une intime conviction : rencontre avec Antoine Raimbault et Olivier Gourmet

C'est à la faveur du Festival des Arcs que nous avons eu l'occasion de rencontrer le réalisateur Antoine Raimbault, qui signe avec Une intime conviction son premier long métrage, et le comédien Olivier Gourmet. Le film revient sur une affaire qui a défrayé la chronique dans les années 2000, le procès Viguier. Notre critique est à retrouver ici.

Une intime conviction est votre premier long métrage, quel a été pour vous, après avoir réalisé plusieurs courts métrages, l'enjeu le plus important dans ce changement de format ?

Antoine Raimbault : Pour moi le cinéma, c'est ce format. Le court métrage, c'est une école, une façon d'apprendre plein de choses. En tant que spectateur je m'épanouis avec une histoire plus longue. Depuis toujours j'ai voulu faire un film, mais ce fut un long chemin pour y arriver. J'ai su pendant neuf ans pourquoi je me levais pour écrire ce scénario. Un premier long métrage, ce sont de nombreuses responsabilités, il ne faut pas se planter : le budget est plus conséquent, on est entouré d'acteurs et actrices de talent, on doit être à la hauteur.

C'est à la fois original et périlleux de se lancer dans ce format pour la première fois avec un film de procès, un genre peu courant en France.

C'était tout l'enjeu. Je suis très intéressé par le cinéma de genre. J'ai une culture de cinéma américain de genre, ce n'est pas quelque chose qui m'a effrayé. Pour autant je voulais faire un film français où je pouvais raconter quelque chose culturellement. J'ai découvert un peu par hasard que je ne connaissais pas la justice de mon pays, en tant que spectateur je suis pourtant pétri de codes judiciaires américains parce qu'il est extrêmement représenté à l'image. En France on en fait que peu depuis la fin des années 60, souvent des drames alors que les américains en font des thrillers. L'enjeu était donc de faire un thriller sur une affaire française et de montrer ce que c'est que de rendre la justice en France. Je suis personnellement tombé de mon banc en découvrant ma justice. J'ai eu l'impression qu'on avait des choses à dire sur le procès Viguier en particulier.

Qu'est qui vous a plu dans le scénario, M. Gourmet ?

Olivier Gourmet : Il y a plein de choses qui me parlaient dans le scénario. Aussi bien sur le système judiciaire que ses répercussions, notamment pour un sujet qui me tient à cœur en tant qu'acteur, l'être humain. Comment la justice peut broyer, ou non d'ailleurs, une personne. Le regard et la forme cinématographique m'ont plu. Ca me semblait invraisemblable comme histoire car on a le sentiment en lisant les dialogues et en voyant le personnage de Nora qu'il y a du vécu, il s'agit pourtant d'un condensé de personnes ayant existé.

A.R : J'ai rencontré lors de ce procès Eric Dupond-Moretti, qui est aujourd'hui un ami, on a essayé d'imaginer comment ce personnage peut interagir avec lui. Nora est un électron libre, qui interroge l'affaire et se forge au fur et à mesure une dangereuse conviction intime. On est sur le rapport de la fiction, mais au plus proche du réel.

O.G : J'ai parlé à la sortie d'une projection avec une spectatrice qui se sentait presque triste, outrée que Nora n'existe pas réellement.

Concernant la préparation de ce rôle, vous aviez déjà incarné un avocat par le passé ?

O.G : C'est la première fois, je crois bien. J'ai lu des bouquins que Antoine m'avait filés sur le système judiciaire, j'ai regardé diverses émissions et documentaires sur l'affaire Viguier et puis j'ai surtout vécu un atelier de trois jours sur le fonctionnement d'un tribunal.

A.R : Comme dans un jeu de rôle, on a refait les procès-verbaux et rencontré plusieurs intervenants de l'affaire. Olivier avait déjà la fameuse robe de l'avocat, il disait "je ne vais pas mettre une robe et interroger les gens, ce n'est pas mon boulot, je suis comédien". Au final je pense que ça a été utile.

O.G : J'ai suivi également Eric Dupond-Moretti durant quelques jours, l'objectif n'était pas d'en faire un copier-coller, mais de s'approcher de l'essence de l'homme. Connaître ses valeurs, sa conviction vis-à-vis de la justice. Il a une force en lui, ce bon sens commun, une simplicité qui a quelque chose de populaire. On est un peu similaire.

Le film est une mise en garde contre les convictions sans preuves et la préservation de l'indispensable présomption d'innocence qui doit profiter à l'accusé : c'était pour vous un message essentiel à faire passer ?

A.R : Le doute doit toujours profiter à l'accusé, c'est le fondement de notre justice. Malheureusement accuser sans preuves, ça arrive très souvent. Eric Dupond-Moretti il a 146 acquittements au compteur, ça veut dire que 146 fois il a défendu des personnes dans des dossiers sans preuves. Pour ce chiffre, il en a peut-être plaidé le double. C'est la conviction qui prévaut, on ne demande pas de se pencher forcément sur les preuves. La loi pose la question "avez-vous une intime conviction ?". Coupable ou innocent, c'est ce que vous ressentez, c'est intuitif. Depuis trois ans on demande malgré tout de motiver le jugement du jury, ce qui n'était donc pas le cas auparavant. Le film interroge ce système au travers du personnage de Nora, qui elle-même se lance dans une quête de vérité et s'enferme dans sa conviction. C'est une véritable emprise sur la raison, qui isole.

O.G : J'ai assisté à une affaire lors de ma préparation et je dois reconnaître que c'est très difficile : il y a réellement de quoi se perdre. On voit qu'avec les preuves c'est compliqué, avec les expertises et les contre-expertises, les versions changent. Le doute est bien là, mais cela ne profite pas forcément à l'accusé. Je comprend que l'on puisse, à partir d'un certain moment, se forger une intime conviction.

A.R : La justice reste humaine et fragile.

Un mot sur la musique que j'ai trouvé intéressante, elle confère au film un caractère assez étrange.

O.G : On oublie toujours les compositeurs, c'est vrai que la musique est très bien.

A.R : C'est Grégoire Auger qui s'en est occupé. On a voulu faire une musique froide avec des instruments chauds, c'est un peu le concept. Il y a seulement 22 minutes de musique sur près de deux heures, on l'a surtout exploitée pour créer de la tension, tout en conservant une retenue durant la plus grande partie du film. A la fin il y a un relâchement dans la musique, c'est de l'émotion.

Propos recueillis à Les Arcs Film Festival (notre dossier) en décembre 2018.

Par Pierre LARVOL

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