INTERVIEW : Vincent Macaigne : rencontre avec le réalisateur du film Pour le réconfort, 1ère partie


Rencontre avec Vincent Macaigne pour son film Pour le réconfort

Vous l'avez adoré dans Le Sens de la Fête? Vous ne le saviez peut-être pas, mais Vincent Macaigne est aussi metteur en scène de cinéma, révélant une rare sensibilité à fleur de peau. Vincent Macaigne est aujourd'hui un peu partout : à l'affiche dans Le Sens de la Fête en tant qu'excellent comédien, à l'affiche aussi en tant que metteur en scène pour son remarquable premier long métrage, Pour le réconfort, qui sort cette semaine, et continuant son travail de metteur en scène de théâtre.  A la fois, au centre et à la marge du cinéma français, il est assez différent dans la vie de son image lunaire, distraite et loufoque que certains films français ont pérennisé comme un emploi durable. Réfléchi, très mature dans ses choix et ses idées, il surprend agréablement par la lucidité et l'humilité de son discours. Un véritable artiste qui n'a pas perdu de vue sa modeste condition d'artisan des images et des mots.

Ce qui m'a un peu étonné, c'est que votre moyen métrage, Ce qu'il restera de nous, a tout de même obtenu le Grand Prix au Festival de  Clermont-Ferrand et que cela aurait dû aider à financer plus facilement votre premier long plus facilement que cela a été le cas.

Non, en fait, je n'ai pas vraiment cherché d'argent. J'ai voulu éviter le syndrome du premier long métrage où on cherche à mettre un grand coup. J'aimais mieux l'idée de le faire à mon endroit, c'est-à-dire de façon humble, de prendre une caméra et de traiter avec les acteurs. Pour le prochain, je chercherai sans doute plus d'argent pour le faire. Mais là, je n'ai carrément pas cherché d'argent.  

Parce que c'était délibérément hors circuit. En fait, vous n'aviez pas prévu de faire un film.

C'était un laboratoire au début, parce que j'ai l'habitude de travailler au théâtre et c'est comme ça qu'on fait au théâtre. C'est un peu le labeur, et avec le labeur, on trouve des choses. Mais le labeur, dans le fait de faire. J'avais envie de travailler avec les acteurs et non pas de partir de chez moi, en écrivant un scénario très élaboré. J'avais envie de me laisser surprendre et de travailler en même temps le fond et la forme du film avec les acteurs.

De cette manière, votre film ne ressemble pas à un premier film, c'est-à-dire à une copie bien lisse, bien léchée. C'est plutôt une sorte d'OVNI dans le cinéma français.

Oui mais les premiers films ne se ressemblent pas tous...C'est vrai, ce n'est pas une copie bien faite, bien rédigée. L'idée c'est de faire entendre une parole. C'est vraiment un film sur la parole, sur faire entendre une parole et d'en trouver la force. C'est devenu étrangement rare au cinéma que des gens prennent la parole. Les gens discutent mais ils ne prennent pas la parole. Même dans la vie de tous les jours, c'est devenu de plus en plus rare, avec les réseaux sociaux. On laisse de moins en moins de temps aux gens pour qu'ils aillent au bout de leur discours. Alors que c'est bien de le prendre.

Ce que j'aime beaucoup dans votre film, c'est qu'il est vivant, par rapport à tant d'objets formatés et déjà inanimés. Vous avez préféré éviter l'aspect de perfection pour vous brancher directement sur la vie. Le groupe Sonic Youth disait par exemple, "la perfection, c'est la mort".

Oui, c'est vrai (il rit). Le jour où j'aurai réussi un film totalement, ce sera fini. Mais c'est vrai que la vie vient de l'accident. Par conséquent, quand j'ai filmé, j'ai voulu capter, retranscrire des zones d'accident, afin que tout ne soit pas ficelé, et que l'on sente la vie et le moment du tournage.

La gestation de votre film a été assez longue, quatre ans...C'est Eraserhead de Lynch qui est le plus long avec cinq ou six ans...

Eh bien, je ne suis pas loin (rires)...C'est flatteur. Le tournage a été assez rapide, cela a pris dix jours et ensuite quatre ans de montage. C'était un travail très long parce que j'avais beaucoup de matière, beaucoup de scènes et de prises différentes et j'ai reconstruit le film au montage. Je l'ai restructuré, je l'ai condensé. C'est ce que vous disiez sur les accidents, on essaie de garder quelque chose comme un accident, une sorte de brutalité dans le jeu, en construisant le rythme, tout en faisant avancer l'histoire. Ce n'était pas facile de garder l'aspect trépidant du film, ainsi que les moments d'accident, où le temps s'arrête, se fige, comme les engueulades, des moments, des visages. Ce n'était pas facile de faire tenir debout cette histoire car il y avait pas mal de personnages, en fait. La plupart du temps, on en a un, deux ou trois et là, il y en avait six qu'on suivait.

Vous n'avez pas tourné de "retakes"?

J'en ai fait deux. Pauline [lLorillard, actrice principale du film] s'est filmée à New York et j'ai rajouté une scène supplémentaire.

Après quatre ans de montage, est-ce que vous considérez qu'un film, c'est surtout du montage?

Non c'est les deux, le tournage et le montage. C'est vrai que le montage est primordial, c'est là qu'on fait des choix et qu'on va amener le film vers quelque chose de plus efficace, de moins efficace, lorsqu'on s'arrête sur une émotion, ou qu'on privilégie un rythme, le choix de ce qu'on montre ou pas, les champs-contrechamps, tout cela n'est pas anodin, si on ne veut pas faire un film très précis. Si on ne veut pas faire ce type de film, cela va vite, le montage, un plan large, champs-contrechamps. C'est la grammaire normale du cinéma. Mais moi, je ne suis pas rentré là-dedans. Je suis parfois rentré directement dans mes scènes, sans recourir au plan large. J'essaie de trouver le fonctionnement organique du film, ce qui est plus compliqué. Ce qui paraît simple à voir mais compliqué à élaborer.

Certains cinéastes considèrent qu'un film, ça peut se faire au montage.

Non, un film ne se fait au montage que si on a capté avant de la vie. De l'accident, de la vérité. Si on a tout cela, ensuite le montage est primordial pour trouver le film. Un film ne peut être sauvé au montage s'il n'y a pas déjà de la vie. Avec la matière que j'avais, on aurait pu faire cinquante films différents. Le montage devient alors un moment d'écriture à part entière.

Et qu'est-ce que cela fait de vous trouver à la fois au centre et à la marge du cinéma français?

Au centre? (Il rit). Je ne me sens pas du tout au centre...

Vous avez un rôle important dans Le Sens de la Fête, peut-être la comédie française-vedette de l'année, et en même temps, vous sortez votre premier film en tant que metteur en scène. D'une certaine manière, vous occupez à la fois le centre et la marge du cinéma français, ce qui est assez rare, voire unique.

Ce sont des jeux de planning. C'est un peu une coïncidence qui met l'accent sur ce que j'ai pu créer au cinéma et aussi au théâtre. Tout arrive un peu en même temps à la rentrée...

Oui mais il se trouve que votre premier film peut bénéficier, même si vous ne jouez pas dedans, du succès public du Sens de la Fête, et en parallèle, vous pouvez faire venir un autre public au film de Tolédano et Nakache.

Ah j'espère. D'ailleurs je souhaite que ce soit un cercle vertueux plutôt qu'un cercle vicieux (rires).

Au fait, pourquoi vous ne jouez pas dans votre film?

Parce que, de toute façon, j'ai souvent tenu la caméra. L'opportunité ne s'est pas posée en tout cas. Pour l'instant, dans tout ce que j'ai créé, moi, je n'ai jamais joué. Pas même au théâtre. Parce que j'ai trop de choses à faire donc ce serait trop dur pour moi de jouer en même temps. Je pourrais peut-être jouer un jour dans un de mes films mais cela ne me tient pas franchement à cœur. En revanche, j'aime beaucoup jouer dans les films des autres, parce que j'aime bien être dirigé et cela ne me dérange pas de rentrer dans l'univers de quelqu'un. Mais rentrer dans mon propre univers...Cela demande soit une forme de maturité soit une inconscience totale. Mais je n'ai ni l'inconscience ni la maturité. Je suis un peu paumé entre les deux (il rit).

Au sujet de votre famille dans le cinéma français, vous avez tourné avec Guillaume Brac, Antonin Peretjatko, Justine Triet...On a parlé d'une Nouvelle Nouvelle Vague. Vous ne trouvez pas que cela n'a rien à voir?

Je suis d'accord avec vous. Cela n'a rien à voir, ils n'ont de commun entre eux, pas même les mêmes ambitions artistiques ni les mêmes parcours. C'est difficile de dire qu'il existe une Nouvelle Nouvelle Vague. Mais enfin je ne suis même pas sûr qu'il y ait eu une Nouvelle Vague. Franchement je ne vois pas trop les points communs entre Godard et Rohmer, par exemple...A part la légèreté du tournage, mais profondément, artistiquement...

Oui, ils avaient des tempéraments artistiques complètement différents mais ils venaient du même endroit, ils ont écrit aux Cahiers du Cinéma, ils ont un peu les mêmes bases théoriques, les mêmes auteurs de référence... 

Oui, à la limite, il y avait ça entre eux mais pour nous, il n'y a même pas ça...Certes, on n'est pas si loin les uns des autres, on peut parfois traîner ensemble...Mais je ne crois pas qu'il y ait une Nouvelle Nouvelle Vague...Non, en fait, il y a une époque et un genre de vie sociale, ils vivent plus ou moins bien et ce qu'ils filment, ce qu'ils racontent, c'est inspiré de ce qu'ils vivent... Ils font tous partie du même moment, de la même époque, de l'Histoire donc ils ont vécu ça en commun...

On ne cite jamais Louis Garrel alors qu'après tout, il pourrait en faire partie...

On ne le cite jamais parce qu'il n'a ni le même âge ni le même parcours, par rapport à un Guillaume Brac. Donc ce n'est pas vraiment comparable. Antonin, Guillaume ou Justine, ils ont tous mis du temps à monter leur premier film, on est tous un peu des "vieux jeunes" ou des "jeunes vieux". Alors que Louis est apparu beaucoup plus jeune dans le monde du cinéma, ce n'est pas du tout le même parcours. Je pense que ce qui réunit ces metteurs en scène, c'est le parcours. Après, ce qu'ils ont envie de faire, ce n'est pas du tout la même chose. Profondément, Louis est aussi proche de moi que peuvent l'être Guillaume ou Justine mais ce n'est pas le même parcours. De toute façon, tous, on n'a pas du tout les mêmes parcours. C'est parti d'une photo. J'y ai participé sans vraiment le savoir. On a tous été convoqués pour une photo et c'est devenu la Nouvelle Nouvelle Vague. Mais ce n'est qu'une photo. Ce doit être l'une des seules fois où j'ai vu tous ces gens réunis. (Il rit). C'est peut-être dur de dire ça mais c'est vrai...

On évoque souvent Pialat au sujet de vos films. Cela vous embête?

Non, ça ne m'embête pas. J'adore Pialat, j'aime beaucoup son cinéma. Après, je trouve que cela n'a rien à voir avec Pialat, ce que je fais. Pialat observe une situation, il la filme de l'extérieur. Moi, je travaille dans la situation. Pour moi, il existe une bonne image pour nous comparer. S'il y avait un feu, Pialat se mettrait devant et le filmerait, tandis que moi, je me mettrais dedans. Mais je n'oserais jamais me comparer à Pialat que j'admire car il est mille fois plus doué que moi. Si je réponds ça, c'est uniquement parce que vous me posez la question.

Les gens y ont pensé pour des raisons peut-être superficielles, comme les engueulades récurrentes... 

Ceci dit, c'est vrai qu'il y a chez lui un rapport à la violence auquel je ne me sens pas totalement étranger...Ou un réalisme de la violence ou de la colère...Il cherche un réalisme de la colère qui paraît un peu outré mais reste réaliste. Donc il existe en effet une communauté entre lui et moi. Mais comme aussi avec les films de Chabrol...Moi, je me suis comme enfermé dans les situations. Du coup, la caméra ne montre pas l'engueulade entre deux êtres. Pialat, lui, montre ça. Moi, je ne montre pas les deux êtres qui s'engueulent. J'essaie de zoomer sur de la parole, sur de la pensée, pour que l'engueulade, l'énergie, transperce l'écran, et qu'elle arrive au spectateur, presque sans quatrième mur. Sans frontière, presque...Alors que chez Pialat, il y a une forme de frontière. Sa caméra observe tout le temps. C'est vraiment compliqué de comparer, je le fais parce que vous me le demandez, mais je ne me sens pas du tout au niveau de Pialat. 

N.B. : étant donnée la longueur de l'interview, nous sommes obligés de la couper en son milieu. Mais vous retrouverez la suite de cette interview passionnante avec Vincent Macaigne demain, où il aborde beaucoup d'autres questions, avec la même précision, la même authenticité et la même sensibilité.

Par David Speranski