INTERVIEW : Certaines Femmes : Entretien avec la réalisatrice Kelly Reichardt


Certaines Femmes : Entretien avec la réalisatrice Kelly Reichardt

Petite dame aux cheveux courts, Kelly Reichardt passe presque inaperçue dans le hall de son hôtel où elle prend le petit déjeuner. Pourtant c’est bien la réalisatrice des très émouvants Wendy et Lucy et Certaines femmes, des intriguants Night Moves et La dernière piste et du pastoral Old Joy (avec Will Oldham) avec qui on s’apprête à s’entretenir. Une des rares réalisatrices américaines qui ont su tracer un chemin original et personnel dans le cinéma d’aujourd’hui. Dans son nouveau film, Certaines femmes, elle dirige de main de maître Laura Dern, Michelle Williams et Kristen Stewart…Du beau monde ! Dans cet entretien riche et dense, on est donc revenu avec elle, cordiale et modeste, sur des notions passionnantes comme la différence entre solitude et isolement ou encore le genre de l’auteur des films.

Votre nouveau film, Certaines femmes, est celui que je préfère dans votre œuvre, avec Wendy et Lucy. J’aime aussi beaucoup les autres. Votre film a été montré au Festival de Deauville mais à l’époque, il était question de ne pas le sortir en France. Cela aurait été dommage car c’est vraiment un beau film. C’est sans doute de plus en plus difficile pour des réalisateurs indépendants d’exister dans le cinéma d’aujourd’hui. Comment avez-vous vécu cette situation ?

Pour moi c’est difficile de parler de l’industrie du film car je n’ai pas l’impression d’y appartenir. Pour moi, c’est déjà merveilleux qu’un film sorte. Il y en a tant de films qui sortent, des films d’action, des blockbusters donc c’est difficile de trouver son chemin parmi tout cela. Est-ce que Moonlight est sorti ici en France ?

Oui, il est sorti la semaine dernière.

C’est un grand film aux Etats-Unis, il a beaucoup de succès. Certains grands succès commencent parfois petit. J’étais surprise que Certaines femmes risquait de ne pas sortir en France car Wendy et Lucy l’a fait, ainsi que La Dernière piste. Et Night Moves aussi.

Oui et vous aviez en plus un beau casting, Laura Dern, Michelle Williams, Kristen Stewart…C’aurait été vraiment dommage qu’un tel film ne sorte pas.

Oh merci beaucoup. En plus, c’est beaucoup mieux sur grand écran de voir les beaux paysages du Montana.

C’est votre deuxième adaptation car Wendy et Lucy était déjà l’adaptation d’une nouvelle de Jonathan Reymond votre coscénariste ?

Old Joy était déjà une adaptation. Wendy et Lucy l’était mais au départ, on a décidé de l’histoire ensemble. C’est la troisième en fait.

Vous pensez que c’est plus approprié à la forme cinématographique d’adapter une nouvelle plutôt qu'un roman ?

Une novela, c’est mieux, c’est entre les deux. Car les nouvelles sont trop courtes et les romans trop denses. Avec les nouvelles, il faut tout développer. Dans les romans, il faut au contraire couper. Old Joy était une novela, nettement plus courte qu’un roman mais plus étendue qu’une nouvelle.

Mais pour Certaines femmes, vous avez pris trois nouvelles de Mailie Meloy, un écrivain qu’on ne connaît pas en France?

Oui, elle est du Montana. Elle écrit surtout sur sa région.

En faisant votre film, avez-vous pensé à d’autres adaptations de nouvelles comme Short cuts de Robert Altman, adaptant Raymond Carver ?

Non, pas vraiment. J’aime Robert Altman mais je n’aime pas Short Cuts. Dans ce film, il essaie trop de tout relier. Je ne voulais pas faire autant de connexions que dans Short Cuts.

Votre film m’a fait penser à A touch of sin de Jia Zhang-Ke, un metteur en scène chinois. Le connaissez-vous ainsi que son film ?

Jia Zhang-Ke. C’est bien lui qui a fait Platform et The World ? Nous étions dans un jury ensemble en Italie. Je l’aime beaucoup et il a fait aussi des documentaires.

Oui, en effet. Si vous n’avez pas vu A touch of sin, vous devriez le voir. C’est construit aussi sur trois histoires qui s’entrecroisent, comme dans votre film.

Non je ne l’ai pas encore vu. Ok je le verrai, c'est noté. Merci beaucoup du conseil.

Vous avez une façon particulière de montrer les paysages. Dans ce film, alors qu’il s’agit d’espaces souvent ouverts, on a l’impression qu’ils représentent des prisons pour les personnages.

Quelquefois, oui, c’est conçu comme des prisons.

Souvent, votre film évoque la solitude complète de vos personnages. Parce que vos personnages, même quand ils sont avec d’autres gens, ils demeurent toujours seuls.

Oui. Comme chaque personne (elle rit). Quelquefois, la solitude…non pas la solitude…Le fait d’être seul n’est pas toujours la solitude, vous savez. C’est juste être seul. Parfois au sein d’une famille, on se sent bien plus seul. Ce n’est pas toujours négatif. 

Donc pour vous, quand le personnage de Laura Dern est seul, c’est bon pour elle…

Oui, exactement.

Mais quand on la voit seule, peut-être ressent-on plus de solitude que vous ne vouliez en transmettre…peut-être…On la plaint presque…Parce qu’elle n’est pas vraiment seule mais c’est en fait comme si elle l’était…

Vous croyez ? Peut-être…Mais je ne crois pas vraiment…Si vous voyez l’image d’un homme seul dans l’Ouest, avec son chien, il semble plutôt satisfait chez lui, tranquille. Si vous montrez une femme seule, elle semble toujours solitaire, insatisfaite. Je crois que cela relève du fonds ancestral de la culture, on ne supporte pas de voir une femme seule, heureuse.

Pour moi, ce serait la même chose, même si c’est un homme….

La même chose, vous êtes sûr ?

Oui quand on voit des hommes seuls dans des westerns, par exemple…

Non, ils sont courageux, en action…

Parce qu’ils sont en action, en effet, ils dégagent moins de solitude…

Oui même quand ils ne font rien, au bord d’une rivière, ils sont en accord avec la nature, ils ont l’air satisfaits…Alors qu’une femme dans la même configuration, elle aurait l’air perdue, solitaire (rires)…Mais oui, la principale différence c’est sans doute l’action.

Oui, en fait, un homme ou une femme dans l'inaction ont l'air tout aussi seuls. Pour vous le deuxième segment du film avec Michelle Williams, la partie centrale, vous semble plus importante ?

Selon moi, j’ai essayé de faire prendre conscience de l’ensemble. Je ne crois pas que les deux autres parties sont plus importantes que l’histoire du milieu. C’est pour ça qu’il y en a trois, je crois, (elle rit).

Je pense que la première fois qu’on voit le film, la première et la troisième partie sont les plus singulières et les plus remarquables. Quand on voit le film une deuxième fois, on se concentre en revanche sur la deuxième partie.

Oui, peut-être. Quand j’ai lu les nouvelles, je les ai choisies une par une, parce qu’elles m’évoquaient le fait de vivre dans l’Ouest et que tout devait être possible et finalement ne l’était pas forcément.

Moi j’ai été très ému par la troisième partie. J’ai lu que vous aviez changé le sexe de la protagoniste car normalement c’était un garçon. Pourquoi ?

Oui c’est vrai. Parce que c’aurait été trop évident. Cela brouille un peu les pistes.

Oui, comme cela, cela ressemble plus à une sorte d’attraction qu’à un amour lesbien. Comme dans Carol, l’amour dépasse la notion de sexe.

Oui, tout à fait, cela mélange plusieurs choses en même temps. Beaucoup de choses l’attirent dans le personnage de Kristen Stewart, son style de vie, peut-être qu’elle veut devenir comme elle, peut-être qu’elle ne sait pas elle-même ce qui l’attire.

L’actrice qui interprète le personnage principal de la troisième partie, Lily Gladstone, est vraiment remarquable. Ce film est plus statique. Vos autres films se concentrent davantage sur le mouvement, le départ, le fait de chercher quelque chose, tandis que celui-ci, hormis dans la troisième partie où Lily Gladstone part à la recherche de Kristen Stewart, est plus immobile dans les lieux qu’il investit.

J’aime le processus des choix quotidiens, la routine. Peut-être que cela ressemble à l’immobilité mais elle a beaucoup à faire tous les jours en s’occupant des chevaux, dans les écuries. Avec les relations qu’elle entretient avec chaque animal, elle est loin d’être solitaire. Il y a tant d’animaux autour d’elle.

C’est un peu le symbole de la liberté, le cheval, mais ces chevaux ne sont pas vraiment libres.

Oui, exactement, mais personne n’est vraiment libre (elle rit) !

Oui, personne n’est libre…Ma dernière question est sur le fait que vous ne revendiquiez pas le terme de cinéma féministe pour votre œuvre. Pour vous, y a-t-il des différences entre les œuvres faites par des femmes ou des hommes ? Des oppositions ou c’est la même chose ? Aimez-vous le travail de certaines réalisatrices comme celui de Naomi Kawase, Jane Campion ou Kathryn Bigelow ?

Je pense qu’il y a beaucoup de différentes façons de faire un film. Je pense que par exemple ils existent beaucoup d’auteurs de films femmes, noirs ou gays. Pour moi, peu importe, ce sont surtout des auteurs de films. Exactement comme pour les hommes. Donc je n’aime pas trop ranger, cataloguer des personnes dans des cases. Vous savez, des hommes comme Max Ophuls, Douglas Sirk ou Todd Haynes, ont créé certains des plus beaux portraits de femmes, parmi les portraits de femmes les plus précis et fidèles. Kathryn Bigelow fait des films de guerre et je n’aurais jamais su en regardant ses films s’ils ont été faits par un homme ou une femme. Donc je ne sais pas. Je pense qu’il y a une tradition de femmes qui font des films au sein du cinéma américain. Il existe tant de façons de faire un film à travers les années. Il y a beaucoup de metteurs en scène hommes que j’admire. Mais Shirley Clarke ou Barbara Loden ont fait aussi un travail admirable. Elles ne sont peut-être pas très connues mais ce sont d’importantes réalisatrices, à mon avis.

Vous êtes en fait contre la catégorisation.

Oui parce que c’est toujours utilisé en négatif (rires) !

 

Entretien réalisé à Paris le 14 février 2017.

Par David Speranski