INTERVIEW : La mécanique de l'ombre : rencontre avec Thomas Kruithof et François Cluzet


La mécanique de l'ombre : rencontre avec Thomas Kruithof et François Cluzet

2016 a montré la capacité du cinéma français à se sortir des sentiers battus. Là où aucun blockbuster américain n’a vraiment fait mouche par son panache (alors qu’en 2015, Fury Road avait largement fait l’affaire) et son originalité, le cinéma français a tracé un sillon dans lequel on trouvait du thriller (Irréprochable), de l’aventure (L’Odyssée), des comédies survitaminées (La loi de la jungle, Victoria) et même de la science-fiction (Arès). Sortant le 11 janvier prochain, La mécanique de l’ombre laisse espérer que 2017 saura également nous gâter alors que l’on sent en France une envie de genre qui se glisse çà et là. La mécanique de l’ombre, première réalisation de Thomas Kruithof, est un thriller qui sent bon l’espionnage façon John Le Carré et les films paranoïaques américains des années 70. Il nous conte la descente aux enfers de Duval (François Cluzet, tout en intériorité) qui, deux ans après avoir fait un burn-out, retrouve du travail pour une mystérieuse organisation. Il s’agit simplement de retranscrire des écoutes téléphoniques. Mais rapidement, Duval va se rendre compte qu’il a mis les pieds dans un sale engrenage. Pour mieux parler du film, on s’est donc penchés sur la question en compagnie de Thomas Kruithof et François Cluzet :

 

Comment vous est venue l’idée du film ? Vous aviez des références en tête en l’écrivant ?

Thomas Kruithof : En tant que spectateur ou lecteur, j’aime l’espionnage et en tant que citoyen, c’est un sujet qui m’intéresse quand je lis les actualités. Rapidement, il m’est venu l’idée de raconter une organisation secrète par le petit bout de la lorgnette, en restant centré sur un personnage qui est au bas de l’échelle de cette organisation, qui ne sait rien tellement tout est cloisonné. Et j’aimais aussi l’idée que les services secrets pourraient revenir à l’analogique par peur du numérique. J’ai très vite eu envie de filmer une machine à écrire, ça me fascine. Il paraît d’ailleurs que les services secrets russes sont revenus aux machines à écrire. Je ne sais pas si c’est vrai mais ça paraît crédible. Le reste des idées que j’ai greffé au film, c’est parfois de l’instinct mais vous savez, des idées ce sont souvent des produits de l’air du temps. Avec l’affaire Snowden et toutes ces actualités, il y avait de quoi faire. Quant à mes références, je dois avouer que pour faire ce film, j’en ai regardé d’autres mais c’est ce que j’ai toujours fait. J’ai voulu injecter à La mécanique de l’ombre cette ambiance du thriller américain parano des années 70 et pas mal de John Le Carré aussi, j’aime l’idée de trahison qui règne dans ses romans.

François Cluzet : Il y a cette idée de l’instrumentalisation aussi. Duval accepte un job facile sans se poser de question. Mais jusqu’où repousser les limites de l’instrumentalisation alors que l’étau se resserre sur un personnage qui veut simplement sauver sa peau face à une organisation toute puissante ?

T.K : Duval ne connaît pas la violence, il la découvre par paliers, il l’apprend. C’est une idée que j’aimais beaucoup.

Effectivement, cette découverte progressive de la violence fonctionne bien. Il y a un effet coup de poing dans le film…

F.C : C’était le but aussi. Mon personnage a connu le chômage. L’inutilité c’est un truc que j’ai ressenti en tant qu’acteur quand tu passes des mois à attendre que ton téléphone sonne. Alors forcément quand une opportunité se présente, il accepte le job. Le travail aide à se réaliser, c’est une idée à laquelle je crois beaucoup. Etre face à son inutilité, c’est franchement dur à accepter.

T.K : On a essayé d’avoir une progression lente. On suit Duval progressivement et c’est forcément trop tard quand il réalise dans quoi il a mis les pieds. Et puis le spectateur est à égalité avec le personnage de François, c’est important.

F.C : J’avais jamais lu un scénario aussi bien foutu en terme de suspense. La preuve qu’en France aussi, on peut faire des bons films d’espionnage, de thrillers. Il n’y a pas que les américains qui savent faire ça.

Dans le climat politique actuel, comment pensez-vous que le film va être reçu ?

T.K : Bien j’espère ! Bon après c’est vrai que la toile de fond du film est inspirée de faits réels comme celle des otages au Liban ou l’affaire Takieddine mais ça reste une pure fiction. Cela dit, on sait comment ça marche la politique et les services secrets, il y a toujours eu des relations incestueuses entre les deux. C’est la politique qui gouverne les services secrets et les patrons de ces services sautent quand on change de président.

F.C : C’est vraiment le fait de voir par le petit bout de la lorgnette qui est intéressant, de voir les coulisses, la cuisine du truc. C’est bien quand c’est vraisemblable mais pas forcément véridique. Et puis là le scénario colle au personnage, tu as un vrai suspense.

Pourquoi François Cluzet dans le rôle principal ?

T.K : J’adore les films de François, je les ai tous vu ou presque. Même s’il ne le dira pas, il a tout joué. Et là avec un personnage mutique, je savais que François pouvait tout donner avec des silences, qu’il pouvait exprimer plein de choses sans ouvrir la bouche. D’ailleurs au tournage, il me rayait des répliques du scénario car il savait qu’il pourrait faire passer des éléments importants sans parler.

Le rôle de Duval n’est pas sans faire penser à celui de Ne le dis à personne où le personnage principal se retrouvait lui aussi pris dans une situation qu’il ne comprenait pas.

F.C : Oui mais là Duval est tout seul. C’est un type fragile, le genre de mec qui fait des puzzles tout seul chez lui, c’est la victime idéale pour une organisation secrète.

T.K : Et puis dans Ne le dis à personne, il a une force : l’amour qu’il éprouve pour sa femme. Là Duval se découvre une force qu’il ne connaissait pas.

Vous n’êtes pas seul à l’écriture du film, il y a aussi Yann Gozlan (réalisateur du récent Un homme idéal), comment avez-vous travaillé avec lui ?

T.K : On a travaillé sur le scénario dès le début. On partage un goût commun pour ce genre donc a développé beaucoup d’éléments. Yann a suivi les premières années du scénario et justement après il est parti faire Un homme idéal.

Le film repose beaucoup sur une machine à écrire, des enregistrements sur cassettes. On n’y voit pas de publicités et si Duval a un téléphone portable, ce n’est pas un smartphone. C’était votre volonté dès le début de ne pas inscrire le film dans une époque bien précise ? De lui donner un côté intemporel ?

T.K : C’était effectivement une volonté qui s’est très vite imposée. Cette idée de l’ambiance, de l’intemporalité, j’aime ne pas tout définir, j’aime le fait que ça puisse se passer dans un monde qui nous est proche mais qui pourrait presque être un autre monde aussi. Excepté pour la Défense, on a volontairement tourné dans des endroits qu’on ne peut pas reconnaître de Paris et de Bruxelles. Je trouve que c’est mieux pour l’expérience du spectateur.

F.C : Chabrol était pareil, il voulait faire des films intemporels, ne pas les inscrire dans leur époque pour qu’ils puissent vieillir.

T.K : C’était aussi important de montrer que les services secrets ne reposent pas que sur la technologie. C’est avant tout de l’humain, du cloisonnement, de la manipulation. Ce n’est pas pour rien que la meilleure façon d’obtenir des infos, c’est avec le sexe.

François, comment avez-vous abordé le rôle de Duval ?

F.C : Très simplement. Au début, vu que mon personnage tape à la machine, j’ai eu deux profs qui sont venus pour m’apprendre à le faire. Mais moi, les profs je n’ai jamais aimé ça. J’ai donc appelé Thomas et je lui ai dit ‘’Mais il y aura combien de plans sur moi en train de taper à la machine et où l’on verra ce que j’écris ?’’ Quand il m’a dit qu’il n’y en aurait aucun, j’ai arrêté les frais, pas besoin de s’embêter avec ça.

Vous réunissez là une distribution impressionnante : Denis Podalydès, Sami Bouajila, Simon Abkarian et même Alba Rohrwacher. Comment embarque-t-on des acteurs de cette envergure sur un premier film et un film de genre qui plus est ?

F.C : Je vais vous dire une chose, nous les acteurs on est des opportunistes, dès qu’il y a une chose à jouer, on saute dessus. Et quand je dis chose à jouer, c’est pas la première merde venue. Non, on y va à l’auteur, c’est ce qui nous intéresse. Si un mec comme Thomas écrit un bon thriller, on y va. L’acteur, il suffit qu’il flaire le bon film, le bon metteur en scène et il fonce. Ce n’est pas forcément le personnage qui nous intéresse, c’est le film en lui-même. Ca m’intéresse plus de jouer un troisième rôle dans un bon film qu’un premier rôle dans une comédie à la con. En plus, sur ce film, on était beaucoup à venir du théâtre et on était ravi d’avoir une vraie situation de jeu. Et une vraie situation de jeu, c’est une situation de vie.

T.K : Pour Alba, c’est vrai que c’est un peu particulier. Il fallait une actrice capable d’apporter de la vulnérabilité et du mystère. Duval et elle sont deux personnages solitaires, un peu décalés. Il est vrai que son accent italien accentue son décalage, ça fonctionne très bien.

F.C : Je suis vraiment sur le cul qu’un metteur en scène puisse faire ce film en France. C’est génial à jouer, il y a tout un maelstrom dans la tête du personnage. Et le scénario est franchement bien écrit, il y a un sens de l’ellipse incroyable. Quand on y réfléchit, il faut remonter à Costa-Gavras pour avoir un film réussi de ce genre. Ce n’est pas de la comédie potache ou une connerie sur les traumatismes de la grand-mère du réalisateur, on s’en fout de ça. Là on a un vrai scénario, on est là pour divertir le spectateur mais avec un récit fouillé. Il n’y a pas de raison que les américains aient le monopole. D’ailleurs, le film vous a plu ?

Oui beaucoup.

F.C : Et bah putain, je suis content !

 

Propos recueillis à Paris le 21 décembre 2016. Un grand merci à Laurence Granec, Vanessa Fröchen et l'équipe d'Océan Films.

Par Alexandre Coudray