INTERVIEW : Le Gang des Antillais : Rencontre avec Jean-Claude Barny et Djedje Apali


Le Gang des Antillais : Rencontre avec Jean-Claude Barny et Djedje Apali

A l'occasion de la sortie du Gang des Antillais, qui retrace la vie d'un jeune antillais durant la période d'immigration liée au Bumidom, nous avons pu avoir un entretien avec le réalisateur Jean-Claude Barny et son acteur principal Djedje Apali. Ils nous livrent leur vision sur les problèmes d'intégration, les conflits raciaux, comment la politique divise les cultures au lieu de les rassembler et comment certains médias véhiculent, volontairement ou non, des informations biaisées sur les cultures d'outre-mer et d'ailleurs. Une vision très globale offerte par le réalisateur et appuyée par son acolyte. Une leçon qui mériterait plus d'attention sur une partie de l'histoire fort méconnue en France. Une interview aussi passionnante que mature.

 

 

  • Dans quelle catégorie vous classeriez ce film ?

 

Jean-Claude Barny : Je pense que c’est un film à la croisée des genres puisque depuis l’écriture on a essayé de le classer dans un genre et ce genre ne nous satisfaisait pas. Je dirais que c’est un thriller nègre, tout simplement. Qu’est-ce que ça voudrait dire un « thriller nègre », c’est ce genre de cinéma nouveau que quelqu’un réinvente pour se l’approprier d’une façon très personnelle. Donc c’est entre les films d’auteur, films d’engagement que peuvent faire énormément d’auteurs islandais, belges ou d’une communauté particulière, et on met par-dessus le cinéma de genre qu’on aime. Pour moi c’est le thriller, certains y voient de la science-fiction pour certaines choses. En tout cas c’est le mélange à la croisée des genres entre le thriller et ce cinéma d’auteur un peu engagé. Et ça donne cette forme nouvelle qui est le thriller nègre. Et nègre pas nécessairement par la couleur au sens propre mais parce qu’elle a envie de défendre aujourd’hui.

Djedje Apali : Voilà c’est ça, lorsqu’il parle d’un cinéma engagé et conscient, c'est une nouvelle façon de faire du cinéma, un nouveau style, une nouvelle patte.

Jean-Claude Barny : Après il suffit pas tout le temps de mettre un nom derrière chaque chose, mais l’idée c’est qu’on a une forme de cinéma qui est un peu nouvelle parce que le parcour de ce film là s’est fait hors de certaines choses bien attendues.

 

  • Qu’est-ce qui vous a poussé à traiter ce sujet autour du Bumidom aujourd’hui ?

 

Jean-Claude Barny : Pour moi l’essentiel c’est la rencontre avec un livre. Souvent il y a quelque chose qui déclenche une envie, pour moi c’était le livre éponyme de Loïc Léry qui traitait justement de son parcours en France et je l’ai recontextualisé au Bumidom. Le livre de Loïc a déclenché chez moi une envie de cinéaste d’en faire un film. Dans ma démarche il a fallu que je trouve un contexte pour pouvoir y faire écho au plus grand nombre, on a donc installé le livre dans une époque qui était le Bumidom, parce que évidemment il traitait de ce sujet mais d’une façon très indirecte. Nous on en a fait une toile de fond. Voilà, et le livre a donc déclenché chez moi cette envie de traiter cette époque là, à travers le regard de ce jeune antillais qui arrive en France et qui n’a cessé de se battre contre quelque chose contre lequel il n’avait pas réellement d’emprise. Et la seule façon qu’il a de se faire entendre c’est de rejoindre cette bande de malfrat, qui étaient aussi des idéalistes, ce n’était pas des crapules, ils ont été nourris dans une sorte d’idéalisme de l’époque des années 70’.

 

  • J’aimerais juste revenir sur un point. C’est un des petits défauts que j’ai trouvé au film, étant jeune et n’ayant pas du tout connu cette époque du Bumidom, j’ai bien compris votre volonté de défendre un point de vue, de combattre des idées reçues et de faire passer un message. Cependant le contexte du Bumidom n’est pas aussi approfondi que ça et les agissements du gang des antillais sont assez violents, n’avez-vous pas peur que des personnes pas suffisamment bien informées, comme moi, comprennent mal votre propos et plus largement le sujet ?

 

Djedje Apali : Pour moi c’est tout là l’intérêt du scénario et la richesse de l’histoire. Tout n’est pas tout blanc ou tout noir, ça se mélange, y a des choses troubles, d’autres plus claires. Le personnage de Jimmy est une belle personne, sauf qu’il est confronté à la société de l’époque qui le met au ban de cette société, puis il glisse vers le banditisme à travers Politik qui l’engraine avec des revendications, des réflexions identitaires, révolutionnaires de l’époque. Mais on ne peut pas le classer comme étant tout noir ou tout blanc, méchant ou bon, il est un peu tout à la fois.

Le Gang des Antillais - Image 1Jean-Claude Barny : Je rajouterai une chose, quand vous regardez un film sur la guerre du Viêt Nam, on vous montre au début les raisons du conflit, mais sans cesse vous n’en venez pas au conflit puisque le départ est inscrit. Le départ ce sont des personnages qu’on prend et qu’on amène dans un contexte qui est mis en place, un conflit. Après ce qui est intéressant c’est comment les personnages vont vivre dans ce conflit. On est très schématiquement dans n’importe quel film avec une structure narrative qui défend un point de vue. Après je pense que c’est un effort que vous devez faire, critiques, spectateurs et toutes personnes n’ayant pas forcément eu accès à toutes ces clefs de lectures, de vous y plonger. Nous, en tant qu’originaire d’une autre culture, on a eu de cesse de comprendre, de décrypter, depuis notre jeunesse où on est capable d’aller au cinéma, de comprendre les propositions d’un cinéma qui ne nous a souvent pas intégré. Mais on a fait cet effort là de comprendre pourquoi les français font du cinéma de cette manière là. Ça fait partie de notre culture. Y a pas un mec qui va retracer l’histoire de France par petits bouts pour expliquer qui est quel roi etc… car ça fait partie de la culture du cinéma français. C’est ce qu’on a appris à l’école donc à tout moment les gens s’y retrouvent parce que tu as tes codes. Mais quand tu regardes un film d’une autre communauté, quand tu écoutes l’histoire de la mère de Jimmy et les raisons qui l’ont poussé à venir en France, tout ça fait partie du Bumidom. Ce sont des raisons qui ont poussé les gens à venir en France et qui ont eu un parcours différent. Mais ça doit être remis dans un contexte général. Et c’est ça que je trouve particulièrement intéressant, comme il y a eu tellement peu de films, d’histoires qui t’ont permis, toi symboliquement, de mieux comprendre la culture maghrébine, afro-africaine, antillaise ou chinoise. Et pourtant de l’autre côté, le travail a été fait, non pas parce qu’on habite en France mais parce que la nécessité d’intégration a été beaucoup plus forte d’un côté que la culture de savoir « qui » arrive. C’est-à-dire qu’en face de « toi », tu as une multitude de communautés qui ont fait l’effort de comprendre où ils débarquent et qui habitent ce pays là. Peu de personnes ce sont ouvert à la culture qui arrive parce que beaucoup de gens sont partis du principe que la nouvelle culture allait entrer en choc avec la tienne au lieu de l’accepter. Par exemple quand je suis arrivé en banlieue dans les années 70’, y avait des portugais, des italiens, des vietnamiens, des arabes et du coup les gens étaient capables de vivre ensemble. Aujourd’hui il n’y a plus trop cette acceptation, cette ouverture d’esprit, notamment à cause de certains discours politiques qui renvoient à une division communautaire. Et ce film est vraiment fait pour ouvrir une porte vers une culture différente. Et ce qui fait la diversité du film c’est qu’on ne passe pas toujours par le même point de vue, le même angle d’attaque, pour développer le sujet. Il y a une multitude de points de vue pour raconter l’histoire, on passe par Jimmy, par Marraine, par Politik, mais ils racontent tous le Bumidom, de leur point de vue.

Djedje Apali : De plus, lorsque tu invites quelqu’un chez toi, ou que tu le fasses venir de gré ou de force, la culture de l’autre s’ajoute à la tienne. Donc qu’on le veuille ou non, d’une manière ou d’une autre, la France est une société multiculturelle car il y a toutes ces influences, ces convergences de différentes cultures. Il faut que chacun connaisse un peu la culture de l’autre pour pouvoir vivre ensemble de manière intelligente.

Jean-Claude Barny : Mais il y a ce fantasme de grignotage qu’une culture prend le pas sur une autre. Quand des hommes politiques ont lancé des débats sur l’identité, aujourd’hui ce n’est pas plus avancé. Si un homme politique lance un débat c’est que quelque part ça doit aboutir à une conclusion, alors qu’on en est encore au point mort.

Djedje Apali : Personne n’est dupe non plus, eux ils lancent ça, c’est pour leurs intérêts.

Jean-Claude Barny : Oui mais justement, ils ont des propos trop violents. On est passé par les colonies avant d’être un département. Quand j’entends que les colonies ont été un bienfait de partage, moi l’histoire je l’ai connue, et ça n’a pas été qu’un bienfait. Et je pense à ceux qui ont vécu ça dans leur chair, quand ils entendent que les colonies ont été un bienfait, c’est violent. Et notre manière de réagir, c’est quand on reçoit dans notre siège de cinéma cette violence, c’est de dire « Ohla, c’est violent, il y a un autre point de vue, est-ce que vous nous permettez de le donner à travers un projet ? Puisqu’on ne peut pas aller à l’Assemblée, participer aux débats etc, est-ce qu’on peut dire notre point de vue pour offrir un angle différent ? ». C’est cette démarche, à la fois de distraire et de conscientiser. La chance qu’on a c’est que l’art majeur qu’est le cinéma, c’est quelque chose de fédérateur, le cinéma c’est quelque chose qui te transperce.

 

  • En parlant de cinéma, quelles ont été vos sources d’inspiration ?

 

Jean-Claude Barny : Je suis né dans les années 70’, y avait des émissions comme Monsieur Cinéma, le Cinéma de minuit ainsi que des ciné-clubs qui passaient du cinéma d’auteur. On pouvait voir du néo-réalisme de Visconti ou Pasolini, Le Voleur de Byciclette, Le Pigeon. Tout ça ce sont des films à culture cinématographique, ce cinéma d’engagement est le constat ouvrier de l’époque. Après sont arrivés les grands blockbusters, comme Les Dents de la mer, qui ont développé une façon de faire du divertissement au cinéma. Et moi j’ai été bercé par ces deux cinémas. Ainsi que Spike Lee qui a recouvert ma négritude de tout ça.

Djedje Apali : Ce que j’ai adoré dans ce projet c’est que j’ai eu à faire à des passionnés de cinéma. Depuis tout petit avec mon père on passait notre temps à aller dans un vidéoclub, à louer des cassettes, que ce soit Bruce Lee, les Péplums, les polars, ce sont toutes ces cultures cinématographiques différentes, qui sont devenues cultes, qui nous réunissent en tant que cinéphiles autour de différents projets. Ensuite, une fois qu’on est divertis, que nos yeux ont pétillé avec ces histoires, il y a notre réalité, et on part de là, en tant que citoyen, cinéphile, être humain, et on fait le lien entre les deux. C’est pour ça que Jean-Claude fait un cinéma conscient mais avec toute cette culture cinématographique. Et c’est pour ça qu’en tant que comédien j’ai aussi cette volonté d’aller vers quelque chose où je pars de moi, de qui je suis, mais avec toutes ces influences, toute cette passion du cinéma qui m’anime pour faire des choses conscientes et intelligentes.

 

  • Quels sont tes critères de sélection quand tu rejoins un projet, qu’est-ce que tu regardes en premier ?

 

Djedje Apali : En premier je regarde qui est le réalisateur, je me documente sur ce qu’il fait, je regarde son cinéma. Y a le scénario après, l’histoire et les personnages. C’est une combinaison de tout ça qui fait que je dis oui et que j’accepte. Et pour Le Gang des Antillais, avant ça j’avais vu Nèg Marron, le premier film de Jean-Claude, et c’est ça qui est beau dans le cinéma, tu rêves des trucs et ça arrive. Parce que j’ai des racines antillaises je m’étais dis « J’adorerai travailler avec un gars comme ça ». Et ça m’avait fait la même chose, parce que j’ai des origines ivoiriennes, avec Après l’océan d’Éliane de Latour. En fait elle avait sorti son précédent film qui était Bronx-Barbès et je m’étais déjà dit « J’adorerais travailler avec quelqu’un qui met en valeur les racines, le pays ». Je ne sais pas vraiment comment on peut expliquer ça, mais il y a cette espèce de chose que tu fantasmes et qui arrive parce qu’il y a plein de combinaisons qui se mettent en place derrière votre dos.

Jean-Claude Barny : Je pense aussi que trouver la personne qui doit incarner le premier rôle, pour n’importe quel réalisateur, c’est presque de la magie. C’est très difficile de fantasmer quelqu’un et de trouver la personne qui doit l’incarner. Et Djedje a cette faculté d’avoir une intelligence naturelle qui le singularise, au-delà qu’il soit acteur, mais aussi une sorte de personnage en lui au regard sombre. C’est du pain béni pour un réalisateur ce genre d’acteur avec un personnage leader en lui qui parvient à s’insérer au sein d’un groupe de personnage.

 

  • Je reviens sur une question un peu plus générale et vous y avez partiellement répondu. Qu’espérez-vous apporter au cinéma, au cinéma français plus concrètement et que pensez-vous apporter aujourd’hui avec ce film ?

 

Le Gang des Antillais - Image 2Jean-Claude Barny : D’une manière générale j’aimerais apporter un point de regard. Chaque cinéaste à des références et j’aimerais atteindre ces références. J’aimerais exister parmi ces films là, être à côté de leurs propositions, parce qu’ils ont changé ma vie, ils m’ont porté et ce serait juste un hommage de leur dire « Regardez ce que vous m’avez donné et ce que je peux apporter ». C’est renvoyer à cette industrie ce qu’on m’a offert. Ensuite, ce que moi j’ai envie de donner avec ce film là c’est faire une proposition intelligente de dire : le jugement caricatural qu’à fait ce média, car le média télévisuel et cinématographique a préjugé et catégorisé des gens, a facilité la caricature sur tous les immigrants par les films et les médias. On a eu sans cesse de voir des films qui nous caricaturaient, il n’y a pas beaucoup de films intelligents qui ont essayé de rehausser l’intelligence du spectateur, on a trop souvent stigmatisé ces gens là. Donc c’est d’offrir cette contre-proposition, de dire « Regardez vraiment qui nous sommes, regardez où est notre sensibilité, ne donnons plus la parole ou la caméra à des gens qui sont là pour faire de la caricature mais regardez, quand nous on la tient, ce que ça donne, ce qu’on montre de nous ». C’est un peu comme tout au long de l’année avec ce problème sur la burka, jamais une seule seconde les médias n’ont donné la parole à quelqu’un qui la portait pour donner concrètement son avis sur le sujet. On a eu sans cesse des débats de politiciens, de sociologues ou psychologues qui parlaient à la place des autres. Mais ils parlaient d’un point de vue politique et non humain. Nous on parle d’un point de vue humain. On essaie d’apporter de l’humain, de faire redécouvrir le personnage de l’afro et de montrer ce qu’il peut pleinement offrir en tant qu’être humain.

Djedje Apali : J’acquiesce complètement à ce qu’il dit, après d’un point de vue comédien c’est complètement ça, permettre à nous autres comédiens afro, comédiens noirs, comédiens français, d’être nous-mêmes de façon à part entière. De jouer des rôles qui nous restituent tels qu’on est réellement, c’est-à-dire des hommes avec une autre sensibilité.

Jean-Claude Barny : C’est pour ça qu’il y a un méchant, Molokoy c’est pas un bon type, mais il est joué dans une finesse de justesse qui le rend humain, ce n’est pas le méchant noir, c’est le méchant tout court.

Djedje Apali : Il a une palette de jeu très ouverte, il peut avoir plusieurs sentiments. Et d’un point de vue encore plus précis c’est juste que ce soit l’avènement de comédiens différents dans le cinéma français, et de réalisateurs différents également. Avoir une autre vision, ouvrir les choses, faire de la place à tout le monde, on a besoin d’avoir cette place là nous aussi. Ce film raconte l’histoire de Jimmy, de jeunes qui sortent de banlieue ou autre, à un moment donné où ils sont soumis à un choix. Et si la société ne veut pas lui donner sa place, eh bien il va glisser vers la délinquance, l’islamisme, le banditisme.

Jean-Claude Barny : Ne pas lui donner la parole c’est le faire glisser.

 

  • Pour terminer avec toi Djedje, connaissais-tu le Bumidom, comment as-tu aborder ce personnage ?

 

Djedje Apali : En fait ce qui est intéressant c’est que ma mère est venue en métropole par le Bumidom en 1971 et elle ne m’en avait jamais parlé. Et c’est en travaillant sur ce film que j’ai découvert tout cette partie de cette histoire que je ne connaissais pas. Je l’ai apprise grâce au film, d’où l’intérêt d’en faire et d’aborder des sujet tout le temps différent. Je pense par ailleurs que c’est important parce que même aux Antilles et ici, en France, y a plein de gens qui nous ont dit qu’ils avaient appris quelque chose. Et c’est le but du cinéma aussi, divertir et informer. Il y a des choses qui devraient être plus connues, plus enseignées dans les manuels scolaires, qu’ils soient plus diversifiés dans l’histoire.

 

  • Et en tant qu’acteur, tu es directement confronté à des personnalités bien connues comme Kassovitz ou Lucien Jean-Baptiste ainsi qu’Eriq Ebouaney et qu’en parallèle tu joues avec des acteurs plus jeunes et moins connus, comme se sont faites vos rencontres ?

 

Djedje Apali : C’était vraiment un cadeau car j’ai eu la possibilité de jouer avec des gens confirmés et de grands acteurs en devenir, c’était un spectacle pour moi. Comme je leur disais j’étais spectateur et acteur en même temps. J’ai appris des uns et des autres et de m’élever à leur niveau. C’était un vrai plaisir de jouer avec chacun d’entre eux.

Par Aymeric DUGENIE