INTERVIEW Arès : Rencontre avec Jean-Patrick Benes et Ola Rapace

Arès : Rencontre avec Jean-Patrick Benes et Ola Rapace

Dans le paysage cinématographique français actuel, Arès fait figure d'exception : film d'anticipation avec un petit budget, il n'en possède pas moins une direction artistique léchée et pose un regard sans concessions sur notre société. Faire exister une telle œuvre était loin d'être une tâche facile et Jean-Patrick Benes s'en est acquitté avec les honneurs, offrant au passage au charismatique Ola Rapace un rôle de héros un peu malgré lui qui en prend plein la tronche durant tout le film, œuvre brutale et ambitieuse derrière laquelle on sent une véritable passion. Présents lors du Comic-Con de Paris le mois dernier, Jean-Patrick Benes et Ola Rapace ont bien voulu consacrer une partie de leur emploi du temps chargé à répondre à quelques questions de Retro-HD :

Merci de nous consacrer un peu de temps. Vu le nombre d'interviews que vous donnez, vous devez être rodés, non ?

Jean-Patrick Benes : Je ne serai jamais vraiment rodé à ce genre d'exercice. C'est un métier de savoir s'exprimer. Il faut savoir communiquer ses idées. On peut en avoir mais savoir les exprimer, je ne suis pas encore rodé... Mais on peut y aller, pas de soucis.

Tout d'abord, je voulais savoir : d'où vous est venue l'idée de Arès ?

J-P. B : C'était juste après Vilaine et Kaboul Kitchen que j'avais co-écrit et co-réalisé, j'avais envie de faire un gros film d'action à l'américaine. Je suis allé voir les distributeurs de Vilaine et ils m'ont dit : ''mais t'es dingue ! Tu as fait de la comédie, jamais tu ne pourras faire un gros film comme ça. Tu ne trouveras même pas 10 millions d'euros, il n'y a que Luc Besson qui peut faire ça, laisse tomber. Si jamais tu veux vraiment le faire, trouve une histoire plus petite et fais un petit film.'' J'avais envie de m'attacher à un film de genre et je savais que je devais redémarrer d'en bas, que ce ne serait pas un gros film. J'avais alors envie de parler d'un truc qui se passait à l'époque où l'on voyait la Grèce en pleine panade financière et je me suis dit : et si demain on devenait un pays pauvre ? Et si demain les entreprises rachetaient la dette du pays et prenaient le contrôle de l’État et de nos vies ? Qu'est-ce que ça donnerait ? Ça c'était l'univers que j'avais envie d'exploiter, un peu à la façon des Fils de l'homme. Et puis j'avais une autre grosse envie, c'était de faire de mon personnage principal un type qui s'en prend plein la gueule. Ma première idée, c'était même d'appeler mon film Plein la gueule ! Je voulais qu'il gagne sa vie en étant une distraction pour les autres et qu'il s'en prenne plein la tronche. Je voulais que ce mec soit au départ une victime un peu consentante du système pour finir par se révolter, qu'il ait un chemin intellectuel qui le fasse changer de valeurs. Et d'ailleurs maintenant que j'en parle, je me rends compte que je suis rodé, que je recommence à me souvenir des premières idées qui ont inspiré le film. C'était à la fois le personnage et l'univers, je voulais vraiment un type qu'on n'a pas forcément envie d'aimer au premier abord pour le rendre plus intéressant.

Justement, comment on se prépare pour un rôle aussi éprouvant physiquement ?

Ola Rapace : Physiquement, on a préparé le truc des mois avant le tournage avec Vincent Parisi, un grand sportif qui a été franchement super avec moi. Pour moi qui ait fait de la boxe toute ma vie, c'était dur mais pas difficile. Il faut juste s'entraîner, répéter...

J-P. B : Je lui ai quand même demandé une transformation physique. Quand je l'ai vu en essai, il avait une de ces coupes de cheveux. Je voulais qu'il se rase la tête sans être sûr qu'il le prenne bien... Et lui-même a dit qu'il fallait qu'il prenne dix kilos de muscles pour le rôle en quatre mois, ce n'est pas rien.

O. R : Au final, j'ai pris huit kilos de muscles.

J-P. B : C'est vrai qu'avant le film, il était beau. Maintenant, il est moins beau. Je voulais un mec qui porte les marques de ses nombreux combats et de sa vie sur la gueule, je voulais une masse musculaire avec du vécu... Le mec est quand même un has-been qui a été un champion mais quand on le rencontre dans le film, il n'est plus le premier du classement, il est 652ème, il fait des petits boulots, il est un peu flic... Il fallait qu'il ait vécu et que ça n'ait pas été agréable. Mais il reste encore du bon côté de la barrière de la société dans laquelle il vit, il reste riche avec un appartement. Cela dit, il reste riche en aidant les grands groupes, ça fait également de lui un salaud. C'est ce qui le rend intéressant.

Comment vous avez trouvé Ola Rapace pour le rôle ?

J-P. B : On a fait un grand casting en France mais sans succès. C'est donc un agent qui m'a dit qu'il connaissait un comédien qui aurait le physique du rôle, qui aurait le jeu nécessaire au rôle mais qui n'était pas français. Cela dit, il m'a dit qu'il parlait français car il y a vingt ans, cet acteur avait passé...

O.R : Huit mois à Montpellier.

J-P. B : Et donc cet acteur, ce cher Ola, je devais le rencontrer. J'ai donc vu les photos et c'est vrai que sur les photos, c'était une jolie promesse. Je l'avais déjà vu dans Skyfall affronter James Bond, ce n'était pas rien, je le voyais bien dans le rôle. Mais en terme de jeu et de français, je ne savais pas si ça allait coller. On a d'abord fait un skype puis Ola est venu à Paris pour faire des essais et c'est seulement après tout ça qu'on a vu que c'était bon et que c'était génial car on avait le personnage. Mais c'est compliqué de trouver en France, et même en Europe, des comédiens qui ont ce physique et ce jeu. En Amérique ou en Asie, on a ce genre de comédiens rompus à l'action mais en Europe, c'est plus limité, ce n'est pas comme si on avait vingt films d'action qui sortent tous les ans et qu'on avait un vivier dans lequel puiser. Et même dans Skyfall, ils vont chercher un suédois. Un comédien avec un physique aussi impressionnant et un jeu aussi convaincant, c'est dur à trouver. Il faut tout de même incarner le personnage. Et avec Ola, j'ai bénéficié de tout son vécu.

O.R : C'est comme ça que ça marche aussi.

J-P. B : Oui et c'était la bonne personne pour le rôle. Il fallait qu'on se comprenne aussi. Il avait compris l'essence du film, l'essence du personnage et ça c'est important quand un comédien et un réalisateur se rencontrent et se comprennent. Même sans parler la même langue - car je parle très très vite français et parfois très mal – même quand je baragouine, Ola comprend et voit très bien où je veux aller car il avait compris là où le film devait aller.

Ola, qu'est-ce qui vous a touché dans le rôle de Reda ?

O.R : C'est la question de la responsabilité qui m'a touché dans Arès. Est-ce qu'on est responsable de la situation dans laquelle on est ? Est-ce qu'on a le droit de ne pas protester, de ne pas dire non ? C'est une question qui est toujours actuelle et même dans ma vie personnelle. A part le personnage, il y a aussi cette histoire que je trouve très belle. C'est une tragédie grecque et ça, ça me touche toujours.

La direction artistique du film est assez incroyable. Les décors sont très beaux visuellement, on sent de belles références à certains films dont Blade Runner pour les grands immeubles et les néons lumineux et surtout il n'y a aucun côté cheap, comment on fait pour avoir de si beaux décors quand on a un petit budget ?

J-P. B : Alors c'est vrai, je suis la victime de mon éducation et de ma culture. C'est à dire que j'ai vu beaucoup de séries B et de films de genre alors évidemment Blade Runner ça m'inspire, c'est dans mon ADN. En terme de misère et de proposition d'univers, c'est quand même Les Fils de l'homme qui m'a le plus inspiré. Ensuite, comment fait-on pour créer un univers aussi crédible, et bien c'est simple, on s'inspire de la réalité. Quand on a commencé à penser au film avec mon producteur – qui doit être salué pour le risque qu'il a pris – en se demandant où était la pauvreté à l'heure où l'on tournait (en février 2014), on a décidé d'aller à Kiev. On s'est donc inspiré des décors de Kiev qu'on a mélangé aux décors de Paris pour la partie pauvre. Pour filmer la partie riche de l'univers du film, on est allés en Chine. Ils ont des tours et des immeubles hallucinants là-bas. On a donc tourné en Chine pour ses grandes tours capitalistes et pour ses villes ouvrières. On a mélangé le tout car on n'avait pas les moyens de recréer de toutes pièces un Paris pauvre. C'est comme ça qu'on a réussi à créer cet univers sans faire cheap et sans le refabriquer numériquement avec des millions d'euros que je n'avais pas... On a vraiment passé notre temps à couper le script pour faire peu de choses mais pour les faire bien.

 

Propos recueillis au Comic-Con de Paris le 21 octobre 2016. Un grand merci à Jean-Patrick Benes, Ola Rapace et Paola Gougne.

Alexandre Coudray

Laissez un commentaire

Connectez-vous ou inscrivez-vous afin de laisser un commentaire.