INTERVIEW La Loi de la Jungle : Rencontre avec Antonin Peretjatko

La Loi de la Jungle : Rencontre avec Antonin Peretjatko

C'était l'une des belles surprises d'un mois de juin assez morne en terme de sorties cinéma : La Loi de la Jungle, comédie délirante et joyeusement inventive, est enfin disponible en vidéo, remède idéal contre la déprime automnale. Et pour en savoir plus sur le film, Retro-HD s'est tourné vers le principal intéressé. Antonin Peretjatko a donc bien voulu répondre à nos questions et éclairer ses intentions et ses influences :

 

Comment vous est venue l'idée du film ? Vous avez vécu un stage comme celui du personnage principal quand vous aviez 27 ans ?

L'idée du film m'est venue tout simplement lors d'un voyage en Guyane où j'ai pu constater différentes aberrations dans les constructions des routes ou des bâtiments aux normes Européennes, le gag du bras qu'on passe à travers le mur (à cause de l'humidité - ndlr) est à peine exagéré. Je suis parti de ces observations pour montrer les avantages et les inconvénients de la notion de normes appliquées à des zones géographiques pour lesquelles elles n'ont pas été conçues.

En sortant de Louis Lumière j'avais 26 ans et j'ai effectivement enchaîné les stages sur les tournages, ce n'est pas un bon souvenir. Ensuite, si l'on considère que devoir faire ses preuves cinématographiques en faisant du court métrage avant de se voir confier un long métrage, est une sorte de stage, alors j'ai été stagiaire jusqu'à 37 ans. La problématique du film réside dans le fait que la société française d'aujourd'hui ne veut pas avoir de descendance : les papis qui ont les clés du pays, non seulement n'ont pas voulu confier les responsabilités à leurs enfants, mais ne veulent pas non plus faire confiance à leur petits enfants. Bien installés en haut de l'échelle sociale et de la pyramide des âges, ils laissent derrière eux, une méritocratie réduite à néant, un niveau de vie inférieur au leur pour les générations futures. Quels jeunes réalisateurs français sont aujourd'hui en compétition au festival de Cannes ?

Comment se sont passées les retrouvailles entre Vincent Macaigne et Vimala Pons après La fille du 14 juillet ? Comment avez-vous travaillé avec eux ? Ils sont assez dingues dans le film, ils ont une maîtrise de leur corps et de la comédie assez saisissants.

Le film a été écrit pour eux, en cela ils ont su incarner totalement leurs rôles. Les personnages ont été construits pendant l'écriture puis au fil des lectures. Je voulais retravailler avec eux justement parce qu'ils jouent avec leur corps, leur démarche, leur présence. Bref ils ont du panache et du charisme, c'est quelque chose que les comédiens ont eu tendance à délaisser ces dernières années, sans doute parce que les réalisateurs en demandaient peu dans ce registre et beaucoup dans celui du texte.

Le tournage dans la jungle n'a pas du être une partie de plaisir. Vous avez vécu le même calvaire que vos personnages ?

J'ai tendance à considérer que le tournage fait partie de l'aventure qu'on tourne. Pour autant ce ne fût pas un calvaire, c'est parfois plus difficile de tourner à Paris. La jungle urbaine est plus violente: n'importe quel réalisateur vous racontera l'agressivité des passants, des automobilistes, les diverses tentatives de chantage pour avoir de l'argent... En tournant dans la rue on se rend compte comment la société évolue au fil des années. Dans les années 2000 cela se faisait sans trop de problème, aujourd'hui les choses sont devenues compliquées, les gens ont des rapports plus tendus.

Vous aviez des références en tête durant l'écriture ou le tournage ? Le film m'a fait un peu penser à du Philippe de Broca mais aussi à du Tintin, il y a un côté très BD, ne serait-ce que dans la bagarre du saloon.

Il ne s'agit pas de référence au sens où on un plan est fait explicitement par rapport à un au film comme dans les parodies. Il s'agit d'influences. A partir du moment où on fait un film de genre (en l'occurrence la comédie d'aventure dans la jungle), on est forcément comparé aux autres films du même genre. Les films qu'on voit influencent parfois notre comportement, une tenue vestimentaire, une manière de parler, ces films agissent sur vous comme un parfum. En tournage nous ne nous sommes jamais dit : "faisons ce plan de cette manière car on a vu la même chose chez X ou Y", car je n'en voit pas l'intérêt. De fait quand je prépare un film, je ne donne jamais de référence. Ensuite libre au spectateur de voir des passerelles d'un film à l'autre.

Pour autant comme les couleurs du film sont vives et que les actions sont peu découpées, cela va rappeler une manière de filmer qui n'est plus tellement à la mode. Ensuite comme les personnages sont plutôt grotesques, peu psychologiques, et presque toujours habillés de la même façon, cela fait penser à la bande dessinée classique comme Tintin ou Spirou.

Il y a quasiment une idée par plan et par scène dans La Loi de la jungle, comment on construit un film avec un rythme pareil ? Comment maintenir l'équilibre de tout ça ?

L'équilibre est délicat car le film se construit et se finance au scénario donc sur de l'écrit, un scénario de comédie supporte difficilement une longueur de scénario comme une description d'un gag visuel, c'est pourtant nécessaire. Alors le danger est de tomber dans un exercice normatif où on a coupé tout ce qui dépasse : on se retrouve avec un film où toutes les séquences font la même durée, tout devient justifié au détriment du récit, uniquement du comique dialogué et le film devient plat alors que tout indiquait d'abord le contraire. Il ne faut pas hésiter à ré-écrire les scènes une fois le financement acquis en enlevant les répliques trop explicatives de début ou de fin de séquence qui permettent au lecteur de tourner la page mais cassent la surprise ou la nervosité du montage.

On se dit en voyant votre film que vous n'avez pas de limites : c'est souvent absurde, parfois même un peu gore et un peu sensuel, les gags débordent de partout... Y a-t-il quelque chose qui vous fait peur, qui vous freine ?

Il y a évidemment des choses que je ne sens pas du tout mais c'est une question d'instinct. Il m'est arrivé d'avoir une scène impeccable au scénario qu'il a fallut ré-écrire intégralement car je n'avais aucune image en tête et pire: aucune idée de montage. Pour l'instant les dialogues psychologiques m'angoissent.

Quels sont vos projets pour la suite ?

Continuer à faire chaque film comme si c'était le dernier: c'est à dire sans plan de carrière et en suivant son envie.

 

Un grand merci à Antonin Peretjatko et Aude Dobuzinskis.

Alexandre Coudray

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