INTERVIEW Frantz: Rencontre avec François Ozon, Pierre Niney, Paula Beer

Frantz: Rencontre avec François Ozon, Pierre Niney, Paula Beer

C’est quelques jours avant la présentation de son film à la Mostra de Venise que nous rencontrons François Ozon pour son nouveau film, Frantz, un très beau mélodrame en noir et blanc sur l’amitié ou l’amour impossible entre un Français et une Allemande. Lui seul était annoncé mais il vient accompagné de ses acteurs, la lumineuse Paula Berr et le facétieux et surdoué Pierre Niney. Entre bonnes blagues et réflexions pratiques sur le cinéma, ils nous ont confié quelques-uns des secrets de fabrication de Frantz.

 

- Pourquoi avoir utilisé plutôt le noir et blanc que la couleur pour ce film ?

François Ozon : le noir et blanc est venu progressivement. En fait, en voyant des paysages d’Allemagne de l’Est, proche des tableaux romantiques de Gaspar Friedrich, je me suis aperçu que je n’arrivais pas à imaginer l’époque du film autrement qu’en noir et blanc. Cela donnait plus de réalisme et de crédibilité à l’histoire.

- Comment avez-vous été attiré par cette histoire ?

François Ozon : en fait ce qui m’intéressait, c’était de faire un film sur le mensonge. Un ami m’a parlé de cette pièce de Maurice Rostand. Très vite, j’ai appris que Lubitsch l’avait adaptée dans les années 30, avec son film Broken Lullaby. Or comment passer après Lubitsch ? En étudiant un peu, je me suis rendu compte que le film de Lubitsch - son seul film dramatique - adoptait le point de vue du jeune Français. De plus, il a été tourné dans les années 30 et est très touchant dans son optimisme presque naïf. Pour ma part, j’ai beaucoup développé l’histoire. J’ai inventé une deuxième partie qui n’existait pas. Je souhaitais exprimer un point de vue différent.

- Pourquoi avoir adopté le point de vue du personnage féminin ?

François Ozon : car comme je suis un homme, j’ai plus de distance et de recul par rapport aux personnages féminins. Face à un homme, j’ai l’impression d’être devant un miroir. Les femmes sont souvent plus victimes, en particulier dans cette période. Par conséquent, raconter leur émancipation me semblait bien plus intéressant.

- Pour les acteurs, comment avez-vous réussi à vous exprimer et à jouer dans une autre langue ?

Paula Beer : c'était difficile de jouer en français mais je me suis entraînée quotidiennement avec un coach.

Pierre Niney : c’était l’un des grands défis du film de jouer en allemand. Cela me plaisait beaucoup car cela changeait des films américains où tout le monde parle anglais quelle que soit sa nationalité (rires). J’ai beaucoup travaillé l’allemand et j’y ai pris vraiment goût. Il y avait vraiment une connexion de jeu entre ce que je pouvais ressentir et exprimer en français et ce que je pouvais dire et faire en allemand. C’était important que le film soit la rencontre des deux langues et des deux peuples.

- Comment l’allemand s’est-il imposé auprès des producteurs ? 

François Ozon : c’est vrai que les producteurs n’étaient pas forcément très enthousiastes et pensaient plutôt faire le film du côté des Français. Moi j’ai dit tout de suite que ce qui m’intéressait c’était raconter au départ du point de vue de la famille allemande. Je suis germanophile. L’allemand est une langue que j’aime et j’avais très envie de travailler avec des acteurs allemands.

- L’utilisation de la correspondance, des lettres est particulièrement passionnante dans le film. Qu’est-ce qui vous intéressait dans ce procédé épistolaire ?

François Ozon : pour moi, les lettres font partie du mode de narration de l’époque. Les personnes étaient parfois très éloignées les unes des autres. Cela entrait dans le processus du mensonge. On ne dit pas forcément la vérité comme par exemple lorsque Anna invente ce qui lui arrive.

- Quelle a été votre conception de la musique ?

François Ozon: J’avais envie au départ de quelque chose de très sobre. Puis je me suis aperçu en voyant les images, qu’on avait besoin d’une tonalité plus émotionnelle, un peu dans le suspense et la tension, voire dans le drame. J’ai donc demandé à Philippe Rombi de travailler dans l’esprit des œuvres de Gustav Mahler.

Pierre Niney : moi, j’ai appris le violon et à côté l’allemand, c’était de la rigolade (rires). Le gros défi du film c’était d’être crédible en violoniste, de savoir bien synchroniser ses mains. Le film est assez fort, je trouve, sur le rapport à l’art, l’art en tant que lien entre des peuples différents, entre les vivants et les morts. C’est très fin dans le scénario, c’est pourquoi la musique ou la peinture sont si importantes dans l’histoire. N’empêche, à jouer, le violon, c’était vraiment l’horreur !

- Que signifie le retour à la couleur dans la dernière scène ?

François Ozon : pour moi, c’était important de montrer qu’à la fin, Anna s’émancipe totalement de toutes ses histoires. Donc elle regarde au Louvre le tableau « Le Suicidé » de Manet, elle s'assied à côté d'un garçon qui n'est pas Adrien mais qui lui ressemble, et du noir et blanc on passe à la couleur, pour montrer que la vie et l’espoir renaissent.

- Comment avez-vous structuré cette histoire ?

François Ozon : le film est construit un peu en miroir avec ses deux parties, la première avec Adrien qui débarque en Allemagne et la seconde avec Anna qui le recherche à Paris. L’idée, c’est que le trajet qu’elle fait, c’est un peu le chemin de la désillusion, le retour au réel. Elle se rend compte que ce qu’elle a cru au sujet du Prince Charmant était faux et utopique.

- Quel était votre choix de mise en scène pour cette histoire ?

François Ozon : pour moi la mise en scène doit découler naturellement de l’histoire. Au départ, il fallait montrer une certaine austérité puis aller progressivement vers une certaine violence des sentiments. Il fallait que le spectateur se pose des questions et rassemble les informations comme dans un puzzle. 

Pierre Niney : pour moi, la culpabilité est ce qui motive le personnage d’Adrien. C’est ce qui le fait retourner dans un mouvement d’autopunition dans sa famille et vers son amie d’enfance. En revanche dans la première partie, il sort de son statut de victime en prenant presque malgré lui la place du fils disparu. Le film provoque des interprétations très différentes, un peu comme pour un tableau, où chacun l’appréhenderait selon sa propre sensibilité. 

- Le film a suscité quel type de réactions en Allemagne ?

Paula Beer : le film a été reçu de manière très favorable par les Allemands. Cela faisait plaisir de voir un film qui montrait enfin les Allemands de manière différente par rapport aux clichés habituels.

François Ozon : oui pour une fois ce n’est pas le nazi de service. Car surtout ce n’est pas la Seconde Guerre Mondiale. Les Allemands ont tout de suite voulu produire le film et étaient très enthousiastes par rapport au projet.

- Comment définiriez-vous la direction d’acteurs de François Ozon ? 

Paula Beer : il est très précis et il nous accompagne vraiment. 

Pierre Niney : il est très proche de nous et en même temps, il est très préoccupé par la composition du plan. Il parvient à accorder les deux, l’interprétation et l’aspect esthétique. Il ne dit pas forcément grand’chose mais c’est précieux à chaque fois. 

François Ozon : dans la direction d’acteurs, l’essentiel revient à la fin à dire surtout « plus d’émotion, moins d’émotion ». Surtout dans les scènes de larmes, à la limite, pour que le public pleure, il faut que le personnage pleure le moins possible.

- Comment avez-vous choisi Paula Beer ? 

François Ozon : elle m’a été recommandée par une directrice de casting allemande, comme je ne connais quasiment pas les jeunes acteurs allemands. Elle m’a impressionné du premier coup, elle a cette jeunesse, cette beauté et en même temps cette gravité assez rare, ce sérieux très allemand.

- Comment avez-vous vécu l’ambiguïté de votre personnage, Pierre Niney ? 

Pierre Niney : tout est ambigu dans le film. On ne sait pas ce qu’Adrien ressent vraiment lorsqu’il croise Frantz et ce qu’il projette en lui. Est-ce un frère pour lui ? Est-ce un corps désiré ? De même dans les scènes de cette histoire d’amour qui n’en est peut-être pas une, on est resté volontairement vagues sur la nature des sentiments d’Adrien pour Anna. L’aime-t-il et son amour est-il empêché ? N’est-elle qu’une amie pour lui ? Tout se joue à quelques millimètres dans les gestes, les positions et les regards. François est très précis là-dessus. C’est parce que le film garde son potentiel d’interrogations qu’il est si beau.

David Speranski

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