DOSSIER : Festival Lumière 2015 : 2ème partie


Festival Lumière 2015 : 2ème partie

Jeudi – 4ème jour :

Seconde journée bien chargée d’affilée, et placée (involontairement) sous le thème de la guerre.

  • 11h : Quatre de l’infanterie de Georg W. Pabst, excellent film sur les derniers jours de la guerre 14-18, vue du côté allemand par une poignée d’hommes appartenant au même bataillon et dont nous allons suivre les divers destins. Le film fait penser sous certains aspects à All Quiet on the Western Front de Lewis Milestone ou Les croix de bois de Raymond Bernard : de longues scènes de guerre (des bombardements, surtout) alternant avec des séquences plus douces, des permissions pas aussi reposantes que prévues et une armée dont les chefs sont souvent dépassés (quand ils ne dînent pas tranquillement des mets de gourmets bien entre eux). Si l’ensemble est un peu long vers la fin, le propos antiguerre est amené avec efficacité, et la mise en scène comme les acteurs sont tout à fait remarquables.

La restauration provient de la Deutsche Kinematek, avec le support du BFI. Ayant été produite non pas à partir du négatif original mais d’un négatif dupliqué et d’un positif dupliqué, la finesse de l’image laisse légèrement à désirer mais l’ensemble reste néanmoins fort recommandable.

  • 14h30 : Les yeux brûlés, fascinant documentaire de Laurent Roth sur les reporters de guerre et leur rapport au travail de mémoire, tourné pour l’Établissement Cinématographique et Photographique des Armées. Pour le présenter, son actrice Mireille Perrier, le réalisateur Laurent Roth et Béatrice de Pastre, du CNC (qui a effectué la restauration dans ses laboratoires).

Documentaire de commande pour les armées, le film va bien au-delà du schéma simple de l’interview d’anciens photographes de guerre. En effet, l’actrice se substitue à l’intervieweur « classique» pour des questions souvent candides, parfois agaçantes de naïveté, mais qui replacent les réponses dans un contexte de réception extérieure : Mireille Perrier est comme nous, spectateurs : elle ne sait pas, et pose donc des questions qui peuvent paraître superficielles alors que les réponses ne sont pas toujours facilement exprimables (cela agacera notablement Schoendorffer, et surtout sa vision très patriarcale des choses…). Finalement, cela permet d’interroger la notion de transmission de la présence sur place via les photos, en abordant à la fois tout ce qui n’est pas photographié, mais aussi la fine limite entre la restitution simple des éléments via la photo (je vois, je prends en photo, je montre au public) et leur mise en image (je vois un évènement intéressant, je choisis un angle, je fais attention à la lumière, etc).

La restauration est fabuleuse, en particulier toutes les séquences couleurs tournées à l’aéroport. Fruit d’un travail en 2K, on jurerait une restauration 4K tant l’image est belle et précise. Evidemment, le résultat sur les images d’archives est plus variable, mais de nombreux extraits sont très beaux.

Faute de temps, nous n’avons pas pu rester à l’entretien avec Laurent Roth qui a suivi la projection et qui aborda des points aussi variés que la réception du film par l’armée (elle fut en fait assez positive, ce sont les civils qui n’ont pas aimé, y compris certains interviewés comme Raoul Coutard qui détesta le film), le fait d’avoir l’actrice Mireille Perrier comme intervieweuse, ou bien le mixage musical du film (en particulier les extraits de JS Bach) (oui, on est resté un peu quand même).

  • 16h45 : autre film, autre guerre : Section spéciale de Costa-Gavras, présenté par le réalisateur et Jacques Perrin. Pas forcément beaucoup d’informations dans cette présentation, hormis pour défendre le choix d’acteurs comme Claude Piéplu ou rappeler que de nombreux éléments présents dans le film et qui peuvent paraître caricaturaux sont bel et bien renseignés dans la vraie vie et ne sont donc pas exagérés.

Le film est un peu long à se mettre en place, mais déroule quelque chose d’implacable (comme fréquemment dans les films politiques de Gavras). On retrouve la même sensation de détournement du pouvoir que dans Z, quelque chose d’évidemment mauvais mais que personne pourtant ne semble enclin à éviter, à dénoncer. Le final est couru d’avance, mais c’est aussi cela qui fait l’impact du film, qui ne laissera finalement aucune échappatoire devant l’horreur morale.

La restauration (qui devrait être éditée en vidéo prochainement chez Pathé, avec les autres films de Gavras récemment restaurés) est dans la lignée de celles vues chez Criterion, à ceci près que l’étalonnage parait ici moins douteux, même si de nombreux plans semblent encore légèrement trop clairs.

  • 19h45 : dernier film de la journée, et pas des moindres : Docteur Jivago de David Lean, présenté par la bondissante Géraldine Chaplin et encore et toujours l’omniprésent Thierry Frémaux.

Nous passerons sur le film, sur lequel il ne reste pas grand-chose à dire qui n’a pas déjà été dit, sauf que c’est formidablement génial.

La projection sur grand écran montre les limites d’une restauration qui commence légèrement à dater, et qui souffre particulièrement lors des nombreux fondus enchaînés du film lors desquels de nombreux surcontours bleus apparaissent (accompagnés d’une chute drastique de la précision de l’image). Par contre, le film reste un régal sonore dès les premiers instants de l’ouverture musicale composée par Maurice Jarre.

 

 

Vendredi – 5ème jour :

Journée légère pour cause de multiples séances complètes. Un petit tour pour se dégourdir les jambes au Marché du Film Classique. Pas de chance, une conférence étant en cours, je ne rencontrerai pas grand monde mais m’arrête devant le stand des Polish Cinema Classics qui exposent (et vendent !) quelques exemplaires de leur 1er volume des Polish Masterpieces présentées par Martin Scorsese. Très bel objet, quoiqu’un peu encombrant, et dont les 8 films possèdent sous-titres anglais et français, le tout dans des digipacks 4 volets utilisant des socles plastiques pour maintenir les disques. Du joli boulot.

  • 11h : c’est l’heure du 1er Julien Duvivier de la semaine avec Panique.

Le film est une pépite d’humour noir cynique sans pitié (et qui fait encore largement mouche 60 ans plus tard), soutenue par un Michel Simon impeccable. Petite fausse note : le personnage joué par Vivianne Romance, monodimensionnel jusqu’à devenir tête à claques.

La restauration 2K faite pour TF1 est très bonne, même si le son possède un souffle particulièrement audible et des dialogues très nasillards.

  • 14h30 : on file traverser la place Bellecour pour aller à la librairie Decitre à la dédicace de Pierre Richard pour son livre (coécrit par Jérémie Imbert) Je sais rien mais je dirai tout. J’aurais pu voir Martin Scorsese, mais non, ce sera l’immense et trop rare Pierre Richard. Pas bégueule, l’acteur arrive d’ailleurs 15 min plus tôt et démarre directement la dédicace. Sympa.
  • 20h30 : après un dîner fort sympathique avec notre Jérôme Wybon national, c’est l’heure de Ran d’Akira Kurosawa dans une splendide restauration 4K effectuée par Kadokawa avec le soutien d’Eclair (et qu’on attend en Blu Ray incessamment sous peu via Studio Canal).

Empruntant fortement au Roi Lear de Shakespeare, Ran fait aussi penser au Château de l’araignée, autre film shakespearien de Kurosawa, avec ses intrigues de clans finissant par s’entre-tuer et ces femmes de l’ombre prenant le pouvoir et finissant par faire régner le chaos. Si certains maniérismes peuvent lasser (notamment le jeu volontairement exagéré de Nakadai, tiré du théâtre Noh, mais aussi la diction souvent très lente de nombreux personnages), Ran reste une merveille visuelle et thématique emprunte d’un profond pessimisme sur la nature destructrice de l’homme.

La restauration est fantastique. A l’exception de 2-3 plans au contraste léger, l’image est simplement splendide, tant dans le rendu des couleurs que la précision de l’image, sans parler de la sensation de profondeur de champ parfaitement restituée lors des séquences de bataille, où l’on voit les clans former les rangs d’une colline à l’autre. Fabuleux.

 

Samedi – 6ème jour :

  • 16h30 : La belle équipe de Julien Duvivier, restauré en 4K pour Pathé par L’immagine Ritrovata. À cause d’un retard du à Hippolyte Girardot qui a discuté 30 min de Taxi Driver à la séance précédente, Sophie Seydoux n’a pas eu le temps de présenter le film. Par contre, on aperçoit au fond de la salle Vincent Pérez accompagné de la toujours ravissante Bérénice Béjo.

Ode à une époque changeante (1936, le front populaire, l’entre 2 guerres, la future arrivée des congés payés, le début du chômage), ode surtout à une entraide qui ne fait parfois pas le poids face à l’individualiste, La belle équipe jouit d’un casting impeccable qui permet de faire passer agréablement les rebondissements finalement prévisibles du script ainsi que le caractère très monodimensionnel du personnage de Vivianne Romance (à nouveau…). La fin cependant envoie le film un peu entre 2 chaises, avec un pessimisme qui parait finalement un peu malvenu, tombant comme un cheveu sur la soupe sans véritable raison compte tenu du ton assez neutre (voire plutôt léger ou optimiste) de ce qui a précédé. D’ailleurs, si le film a été projeté avec sa fin pessimiste originelle, une fin optimiste, tournée à contrecœur par Duvivier à la demande des producteurs, a longtemps été celle exploitée (jusque 2006).

La restauration 4K est belle et stable (très propre aussi). Cependant, les éléments semblent abîmés car l’image n’a pas forcément la finesse habituelle des restaurations 4K et parait légèrement moins fin (notamment côté grain). Rien de mortel cependant.

  • 19h15 : Vivre dans la peur d’Akira Kurosawa, présenté par un Vincent Perez visiblement fatigué et qui saute du coq à l’âne entre Kurosawa, Bergman et Tarkovsky. Allez comprendre.

Le film, drame social et familial sur un patriarche cherchant à tout prix à s’éloigner d’un Japon proche des îles Bikini où ont lieu les essais nucléaires US, est un peu long à se mettre en place, et manque parfois de finesse dans la définition des nombreux personnages gravitant autour du père. La plupart reste trop monodimensionnelle, coincée dans une défense primaire de leurs propres intérêts qui finit par faire long feu et lasser. Cependant, Toshiro Mifune profite de dialogues poignants qu’il joue avec puissance et présence, et c’est assurément lui qui soutient le film en première ligne. Légère déception donc.

La restauration, proposée par Wild Side à partir de la restauration Toho effectuée il y a quelques années déjà, s’avère très peu impressionnante. Si l’image est propre, on reste perplexe devant son aspect lisse, son étrange contraste brûlant les blancs et bouchant les noirs et surtout son cadre constamment instable.

  • 22h : La fin du jour de Julien Duvivier, présenté très brièvement par Daniel Cohen (l’acteur / réalisateur), qui n’a au final pas grand-chose à en dire de particulier.

Véritable perle comique aux dialogues ciselés hilarants, portée par un Michel Simon au sommet et Louis Jouvet séducteur en diable, La fin du jour est une merveilleuse surprise captivante de bout en bout et extrêmement recommandable.

La restauration, elle aussi effectuée en 4K par L’immagine Ritrovata Bologne, se situe un cran au-dessus de celle de La belle équipe.

 

Dimanche – 7ème et dernier jour :

11h : La passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer, présenté par Thierry Frémaux via, en avant-première, la nouvelle restauration du film (bizarrement annoncée d'une durée de 114 min alors qu'elle dure tout à fait normalement 90 min) effectuée par Gaumont pour le 120ème anniversaire de la société à la marguerite.

On ne présente plus La passion version Dreyer, dont la puissance visuelle évocatrice est d’une force imparable. Difficile aussi de ne pas parler de la performance de Renée Falconetti, en transe et sublimée par les nombreux gros plans extrêmes voulus par Dreyer, aux cadrages d’une précision redoutable que l’éclairage travaillé vient compléter. D’ailleurs, la spectatrice assise à côté n’a pu contenir ses larmes à la fin du film.

La restauration made in Gaumont était attendue de longue date. Masters of Cinema avait édité le film en Blu Ray en 2012 à partir d’une restauration faite par Deluxe Londres sous la supervision de James White. Le résultat rajeunissait déjà considérablement le film mais souffrait encore de plusieurs limites, en particulier une forte instabilité de la luminosité de l’image.

Gaumont semble enterrer définitivement cette restauration avec la leur, qui possède un rendu absolument formidable. S’il subsiste évidemment encore quelques microrayures, l’image est particulièrement propre, et surtout particulièrement stable tant côté cadre que côté luminosité. Le grain abondant convoie un aspect pellicule plaisant et qui se sera fait, au final, rare parmi toutes ces projections en DCP numérique (sur 19 films, je n’ai vu aucune projection en pellicule). Autant dire qu’on attend le Blu Ray avec impatience.

Côté son, on a eu droit à une orchestration improvisée à l’orgue par Karol Mossakowski, assez imparfaite dès lors que la partition s’accélère et se fait malheureusement trop rapide et légèrement désharmonique. C’est dommage (et cela rappelle pourquoi le film se passe fort bien de score), car les sections plus lentes et plus majestueuses soutiennent bien la puissance visuelle du film, mais ces sections rapides, elles, finissent par gêner plus qu’autre chose.

Par Rémy Pignatiello

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