DOSSIER : Les frères Dardenne, Prix Lumière 2020


Les frères Dardenne, Prix Lumière 2020

Une édition particulière du festival Lumière en cette année 2020, mais qui, en un sens, ne pouvait pas trouver meilleure résonnance à travers le cinéma social et ultra-contemporain des frères Dardenne.

Après une master class émouvante avec l'intervention de deux représentants du Collectif Précaire Hôtellerie Restauration Evénementiel, qui a permis de rappeler la triste contemporalité, encore en 2020, des thèmes déployés dans un Rosetta qui a eu 20 ans, la conférence de presse de samedi matin a aussi rappelé que les frères composent un cinéma prescient, jusque dans une autre tragique actualité renvoyant au sujet du Jeune Ahmed, et son adolescent radicalisé cherchant à tuer son professeur. Thierry Frémaux l'a rappelé en conférence de presse : il faut toujours écouter les artistes. On a senti d'ailleurs, lors de ce rappel terrible, les deux frères émus, pensifs d'avoir anticipé un évènement pareil. Moment complexe et une émotion difficile à cacher au milieu d'une conférence autrement relativement légère.

Derrière leur cinéma pas particulièrement drôle se cache en effet deux cinéastes lucides sur leur travail, leurs thématiques, mais aussi légers et amusés quand ils racontent comment ils ne peuvent concourir avec les Américains pour adapter des livres ("ils achètent les droits avant même que ça sorte, alors que nous, on achète le livre à sa sortie et on se retrouve avec 2 ans de retard !"), la passion du foot et les amitiés dirigeant leurs choix de co-productions (avec notamment Ken Loach qui se foutait complètement de leurs avis sur le montage de Looking for Eric et leur demandait surtout des nouvelles du Standard de Liège), mais aussi la chance de découvrir des interprètes de talents avec toujours le doute que la mayonnaise ne prenne pas ("on n'est jamais sûrs de rien avant de constater le 1er jour de tournage que oui, toute l'équipe se soude et ça marche"), les récurrences de l'isolement de leurs protagonistes, ou la thématique évidente de l'enfance chez eux et du fait qu'elle symbolise pour eux un champ des possibles encore ouvert et où tout peut se passer. La transmission, l'éducation, l'évolution, à un moment crucial de la vie d'une personne.

Mais c'est aussi un cinéma local dépeignant depuis 30 ans des paysages ardennais locaux (Seraing, Liège) et l'évolution urbaine et sociétale de la région, film après film, plan après plan, travelling après travelling. Une région pas particulièrement prospère d'ailleurs, et qui n'est pas aidée par une politique belge excessivement complexe, avec ses strates institutionnelles toujours plus nombreuses ("en Belgique, on ne règle pas les problèmes, on créé une nouvelle institution pour les gérer"). En ces temps compliqués de pandémie, avoir 9 ministres de la Santé ne fluidifie pas forcément la réponse sanitaire du pays...

Enfin, dans ce qui semble devenir un futur passage obligé pour les lauréats Lumière, Thierry Frémaux a interrogé les frères sur les films Marvel. Le contenu très simple de leur réponse explique sans doute en grande partie qu'elle n'ait absolument pas généré la même réaction que celle de Coppola l'année dernière (ça, et un parterre de journalistes très limité, pandémie oblige). Pour eux, il est normal pour une industrie de masse d'avoir des films de pur divertissement - et après tout, cela existe depuis les tous débuts du cinéma. Eux-mêmes en ont vu plusieurs, même s'ils trouvent leur contenu souvent tout de même assez répétitifs, notamment avec l'impression de devoir re-exposer constamment les enjeux et caractères des personnages. Cependant, l'important pour eux n'est pas tant d'éviter le formatage des œuvres que celui de la curiosité et de l'œil du spectateur. Il s'agit donc de faire attention à ce que les spectateurs soient encore capables d'aller voir des films d'auteur probablement moins faciles d'accès, moins légers (sans mépris : on peut avoir envie de voir des films nous permettant de nous échapper d'une réalité pesante), et qu'ils conservent une curiosité pour des œuvres diverses tant par leurs budgets que leurs contenus. Le corollaire, c'est aussi une inquiétude autour de la position dominante de certains acteurs de l'industrie, avec les conséquences que l'on voit actuellement quand ces acteurs décident de changer la donne.

Un regard mesuré sur la situation, donc, qui sied bien à deux auteurs habitués à offrir une vision certes souvent à charge de la société, mais rarement caricaturale.

Par Rémy Pignatiello

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