DOSSIER : Entretien avec Ladj Ly, le metteur en scène des Misérables : "la réalité dépasse la fiction".


Entretien avec Ladj Ly, le metteur en scène des Misérables

Au cœur de l'actualité sociale et politique la plus brûlante, Les Misérables, Prix du Jury au Festival de Cannes 2019, est également un grand film qui pose des questions essentielles sur le vivre-ensemble dans la France d'aujourd'hui. Ladj Ly qui a appris à réaliser "en réalisant", n'a cure de façon éminemment réjouissante des références cinématographiques, en particulier venant de notre cinéma hexagonal. Contrairement à beaucoup d'étudiants de la FEMIS ou d'autres écoles ou universités du Septième Art, il débarque tel un OVNI dans le cinéma français. C'est, accompagné de son coscénariste, Giordano Gederlini, qualifié avec humour de "doublure", qu'il a ainsi pris le temps, en plein milieu d'un agenda très chargé, de répondre à nos questions.

Lorsque le film a été présenté au tout début du Festival de Cannes, dès le premier jour, après l'ouverture, cela a représenté un véritable choc, nous faisant entrer de plain-pied dans la compétition. Actuellement vous faites la tournée des festivals, vous recevez un certain nombre de prix. Je suppose que lorsque vous avez tourné le film, vous n'aviez pas rêvé de tout cela.

LL: non, il y a encore un an, je n'étais même pas sûr de faire ce film parce que tout n'était pas encore octroyé. Tout ce qui arrive depuis à ce film, c'est tout simplement hallucinant.

C'est un peu un conte de fées ce qui vous arrive, vous devez vous sentir comme Cendrillon.

LL: (rires) Oui, un conte de fées...En tout cas, c'est une belle histoire. Mais je continue à bosser, à aller chez moi, cela ne s'arrête pas là.

GG: tu me disais que tu étais assez surpris que cela arrive maintenant pendant une période plutôt anxiogène car cela fait écho à des phénomènes comme les Gilets Jaunes et cela entre en résonance avec l'actualité. Tu me disais qu'en fait on arrive au bon moment.

Au bon moment, comme d'autres films, Parasite ou Joker qui interrogent aussi d'une manière ou d'une autre la situation sociale actuelle. A la différence que vous, vous ne traitez pas d'opposition de classes puisque, dans votre film, tout le monde se trouve au même niveau.

LL: oui, tout le monde se trouve au même niveau, ce sont les Misérables. Ils partagent des conditions de vie similaires, les flics, les musulmans, les gitans, etc. Ils font tous partie de cette misère. C'est important de ne pas prendre parti et de ne pas porter de jugement sur les personnages.

Par rapport au collectif Kourtrajmé dont vous venez, vous vouliez un peu marquer le coup, comme c'est votre premier film...

LL : Oui, c'est grâce à Kourtrajmé que j'ai pu faire des films et que j'ai commencé par le documentaire. Les Misérables représente le résultat de cette évolution.

A Cannes, vous avez proposé au Président Macron de voir votre film. Il vous a suggéré d'organiser une projection à l'Elysée. Vous lui avez répondu que vous préfériez qu'il se déplace dans les locaux de l'école de cinéma que vous avez créée à Montfermeil. Où en êtes-vous de ce feuilleton?

LL: on lui a envoyé un DVD et on attend. C'est à lui de faire un retour. (L'interview a été réalisée le 15 novembre. Le Président Macron a visionné le film le 17 novembre et s'est déclaré "bouleversé par sa justesse" au point de demander à son gouvernement de prendre des mesures pour améliorer la vie en banlieue, ndlr).

Vous ne vous embarrassez pas de références cinématographiques. Vous préférez vous coltiner au réel par le biais de la mise en scène, un peu comme Eastwood quand il dit 'je ne me pose pas de questions, je le fais, c'est tout". N'empêche, on peut trouver que votre film se rapproche au moins autant de certains films français comme L627 de Bertrand Tavernier ou Polisse de Maiwenn, dans leur tentative de suivre au plus près le travail des policiers, sans manichéisme, que de La Haine de Matthieu Kassovitz qui est resté depuis plus de vingt ans la référence du film de banlieue. Qu'en pensez-vous? 

LL : il y a en effet cette façon de filmer, ce côté caméra à l'épaule, assez réaliste, mais cela ne fait pas partie du tout des inspirations du film. Moi je ne suis pas cinéphile, je regarde très peu de films. Il se trouve que j'ai acheté une caméra quand j'avais 17 ans et que depuis j'essaie de filmer, de mettre en scène. On fait souvent des comparaisons, je ne saurais pas dire si elles sont justes ou pas. Moi, j'essaie de faire mon cinéma, de raconter mes histoires.

Vous, c'était plus le cinéma black américain?

LL: oui à l'époque, lors de mon adolescence (Ladj Ly a actuellement 39 ans, ndlr). Spike Lee, John Singleton...Des films comme Menace to society, New Jack City, auxquels on parvenait à s'identifier. Mais après, à mon âge, je suis passé à autre chose.

GG : je pense qu'il ne faut pas chercher des comparaisons. Sinon il faudrait remonter 25 ans en arrière et citer La Haine. Mais par rapport à ce qui se fait en France sur ce type de sujet, il n'existe pas beaucoup d'exemples.

Vous n'avez pas essayé de voir d'autres films français qui traitaient de la banlieue... 

GG: ce n'était vraiment pas nécessaire (rires). Ladj connaît déjà la banlieue par cœur. Il vit toujours à Montfermeil, il n'a aucun besoin de voir d'autres films sur le sujet, il le vit tous les jours. C'est du vivant, c'est ce qui fait la force du film. Il y a eu de très beaux films français cette année mais qu'on choisisse celui-ci pour représenter le cinéma français aux Oscars, il possède quelque chose de vraiment singulier. C'est un film fait hors normes, hors codes. Il s'échappe complètement du schéma classique du cinéma français. Il n'y a aucune référence au cinéma français. Le film présente presque une sorte d'exotisme, en tout cas quelque chose de marginal, d'extrêmement singulier et si je peux me permettre, c'est l'avènement d'un grand metteur en scène dans le cinéma français. Il pense cinéma, il veut faire du cinéma, il invente beaucoup de choses dans ce film.

A un moment, Giordano, vous aviez cité Detroit de Kathryn Bigelow. C'est revenu lors de vos discussions pendant l'écriture du scénario?

GG: Oui, bien sûr. C'était surtout pour le huis clos.

LL (approuvant fortement): oui, on l'avait vu. On était en période d'écriture et on est tombé sur ce film. Et cela nous a pas mal aidés pour la sensation d'enfermement. C'était vraiment intéressant.

Le point de vue du film, c'est de montrer la réalité, qu'elle soit aussi étonnante et extravagante que si on l'avait inventée, par exemple l'histoire du lionceau, le personnage du Maire qui n'est pas un maire, et qui porte le tee-shirt "Le Maire"...

LL : La réalité dépasse la fiction, comme on dit souvent. On pourrait croire que tout cela a été inventé alors que tout est réel. Le Maire, c'est un vrai personnage qui existe, et son tee-shirt aussi...

En fait il suffit de regarder... 

LL : il suffit d'observer, d'écouter ce que les gens peuvent dire, montrer...

GG : Ladj vient du documentaire donc le film a une origine documentaire incontestable, mais du documentaire brut, non écrit ni scénarisé. C'est cette empreinte-là qu'on retrouve dans Les Misérables, le long métrage. Néanmoins je n'ai pas l'impression que ce soit un film de type documentaire ou néo-réaliste ou naturaliste. C'est très stylisé, écrit. Tout se passe en quelques heures. Le flic tape à une porte et comme par hasard ça déclenche quelque chose. C'est tout de même très écrit, ce n'est pas Le Petit Lieutenant ou d'autres films qui se situent dans une immersion hyper-réaliste. Nous, on essaie de rassembler tous les thèmes qui nous intéressent pour raconter une fiction. Normalement cela pourrait engendrer trois ou quatre documentaires différents mais la fiction donne ici une densité particulière.

Ce qui fait aussi la différence, c'est la mise en scène. Par exemple, l'idée du drone est venue assez tôt dans l'élaboration du scénario?

LL : Oui, c'est venu bien avant l'écriture du scénario car, au départ, j'avais réalisé un court où se trouvaient des drones. Et puis on a eu l'idée d'en faire un personnage à part entière et en même temps, cela permettait de prendre de la hauteur, de montrer le quartier, de relier des personnages isolés et aussi cela donne de bonnes images.

Visuellement, c'est très marquant et cela donne une vraie ampleur à la mise en scène.  

LL : si on prend de la hauteur, tout de suite, on adopte un regard différent.

Et puis aussi le fait que ce soit un film choral qui ne suive pas seulement les flics mais au moins trois ou quatre autres groupes, ce qui donne un côté unanimiste et universel à la mise en scène. Pour le flashball, il paraît que vous étiez bloqués dans l'écriture du long métrage et à partir du moment où vous avez changé le personnage qui tire, cela a débloqué le processus. Mais pourquoi?

LL: dans le court métrage, c'était le nouveau qui débarquait et commettait la faute. C'était un peu logique. On a repris l'idée pour le long mais on n'arrivait plus à avancer. Au moment où on a dit que c'était Gwada, même si on y croyait moyennement au début, ça a déroulé à une vitesse folle. C'était vraiment la clé. C'est le moment où cela a basculé, au niveau de la création.

GG : en fait, c'est assez logique. Lorsqu'on travaille sur un trio, c'est toujours deux contre un. Et il faut savoir à quel moment un personnage va basculer, changer de camp pour changer l'équation du film. C'est presque un schéma assez connu et très efficace. On s'est dit pourquoi ce personnage craque car Gwada, ça fait dix ans qu'il fait ça et il est mal à l'aise avec son taf. On avait discuté avec des policiers et on retrouvait ce malaise. C'est ce qu'on voulait exprimer avec ce personnage qui était d'abord en retrait et qui devient soudainement un personnage important.

En fait c'est un premier film mais comme il vient de loin, c'est aussi un film de sage et de personne responsable. Vous ne cherchez pas à accuser tel groupe contre tel autre, les flics par exemple contre les ados, ce qui aurait constitué un cliché. Il y a quinze ans, si vous aviez pu faire ce film, vous auriez sans doute fait un film plus révolté et colérique.

LL : C'est sûr, avec l'âge ce n'est pas très surprenant. On devient père de famille, responsable et en tant que cinéaste, on a quand même aussi une responsabilité. Le film va être vu, revu par des gosses. C'est sûr que si j'avais fait ce film il y a quinze ans, j'aurais tout fait brûler, c'est évident. Mais aujourd'hui, même si j'ai parfois des envies de ça, toujours de la colère, on se dit, ok, il faut être plus malin, prendre de la hauteur et de ne pas taper sur tout le monde sans discernement. Le problème vient d'en-haut. Il faut faire passer le message à ceux d'en-haut pour qu'ils s'intéressent un peu à ce qui se passe en bas.

GG: Je sentais qu'il y avait une envie de se poser et de poser des bonnes questions.

En fait c'est un film qui est fait pour vos enfants. Pas dans le sens qu'il soit vu par des enfants mais dans le sens de l'avenir qu'on souhaite laisser à nos enfants.

LL : voilà c'est exactement ça. Ce n'est pas tant un film qui parle de l'enfance que des questions que l'on se pose sur l'avenir et ce que les enfants vont devenir. C'est un film qui parle de la France et qui, j'espère, sera vu par tout le monde.

Au début du film, vous avez filmé des images de la liesse avant, pendant et après la finale de la Coupe du Monde mais si on avait perdu, cela aurait rendu le film très pessimiste... 

LL : On avait prévu ça. Mais on y croyait, on a gagné, c'est le principal.

Les femmes, même si elles existent, n'ont pas un rôle fondamental dans la banlieue telle que vous la représentez. Pensez-vous que cela pourra changer à l'avenir? 

LL : La banlieue, c'est un univers très masculin, que ce soit les flics, les musulmans, etc. C'est vraiment un univers de mecs. Donc ce n'était pas nécessaire de se focaliser sur un sujet différent.

GG : ce qu'on nous dit, c'est parce que tu fais un film sur la banlieue, tu devrais faire un film de témoignage, équilibré, sur tout ce qui se passe en banlieue, des choses positives, etc. C'est une fiction, il faut l'assumer, un film de flics, avec des personnages masculins tout le temps en conflit, ce qui fait qu'on arrive à ce drame. Pourquoi on ne parlerait pas du milieu associatif, des professeurs? Eh bien, cela fera d'autres films...Celui-ci décrit pour l'instant un milieu très urbain et masculin.

Est-ce qu'à l'avenir vous pensez faire autre chose que des films sur la banlieue? Je sais que vous avez un projet de biopic sur le maire de Clichy sous-bois.

LL : Oui c'est ça. Pour l'instant on peut dire ça. Après, pour d'autres films, l'avenir nous le dira. 

GG : ah il ne veut pas le dire, haha.

Même si vous n'êtes pas trop cinéphile, on se trouve à la fin de la décennie. Quels sont vos films et votre série de la décennie?

LL : Pour le film, je n'ai pas de réponse. En revanche, la série qui m'a le plus marqué, même aujourd'hui, même si elle n'est pas de cette décennie, c'est incontestablement The Wire. Elle reste la meilleure série à voir aujourd'hui.

Par David Speranski

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