DOSSIER : Francis Ford Coppola, lumière de 2019


Francis Ford Coppola, lumière de 2019

"Remember : it's what got you fired when you were younger that will get you lifetime achievement awards when you're older"

Pour cette nouvelle édition, c'est Francis Ford Coppola que le festival Lumière a choisi de récompenser. Si l'actualité du moment, avec la ressortie en grande pompe d'Apocalypse Now (nouveau montage, nouvelle restauration 4K / Dolby Vision / Dolby Atmos / triple Big Mac), parait toute trouvée, le réalisateur se fait pourtant de plus en plus rare au cinéma, avec seulement 3 films en 20 ans. Son projet Megalopolis semble se remettre doucement en mouvement, mais Coppola semble actuellement plus souvent affairé à son vignoble californien (très bon vin rouge Zinfandel, proposé au Café Lumière face à l'Institut, d'ailleurs) que derrière la caméra.

Il n'empêche que l'événement de sa venue à Lyon fut plus que notable, amplifié par la visibilité toujours plus grande du festival. Le Théâtre des Célestins a notamment vendu l'intégralité des places de la masterclass en 32 secondes. Les cérémonies d'ouverture et de clôture n'étaient pas loin derrière, heureusement aidées par des lieux d'accueil bien plus importants. A côté de ces quelques séances-événements, le festival est venu avec quelques exclus surprises pas piquées des hanetons non plus. Sur 22 réalisations principales signées Coppola, 17 ont été projetées au festival, dont 5 nouvelles restaurations pour l'instant inédites au moins en France (Dementia 13, Les gens de la pluie, Rusty James, Tucker et Cotton Club) tandis que Le parrain 3 a été projeté dans un nouveau montage qui pourrait ne pas sortir avant 2022 (pour l'anniversaire du premier film) (Cotton Club cumule nouveau montage ET nouvelle restauration, d'ailleurs).

Pour autant, Coppola n'est pas foncièrement le plus explicatif pour ses films, mais, visiblement ému de l'hommage du public l'accueillant, il s'est avéré généreux dans ses réponses plutôt générales sur son travail et le cinéma dans son ensemble. Une thématique courait de la masterclass à sa conférence de presse : celle d'un réalisateur humble et attaché à faire de son travail des oeuvres personnelles, même dans le cas de films de commande. Malgré Apocalypse Now, Le parrain, Conversation secrète, Outsiders, etc, il se considère encore à 80 ans en apprentissage, tel un étudiant du cinéma, d'où la volonté de faire non pas une "masterclass" mais un échange d'étudiant à étudiant, demandant au public plus jeune de lui poser des questions sur la direction d'acteurs, le montage, l'écriture ou la réalisation. Malgré 5 générations de Coppola dans le cinéma, Francis Ford reste éminemment modeste. Malheureusement pour lui, les questions du public ont été d'une platitude confondante, depuis "A-t'il été difficile de diriger votre famille dans Le parrain 3 ?" à "Est-ce que vos conflits avec votre producteur Bob Evans sur Le parrain ont aidé à la réussite artistique du film ?" Thierry Frémaux aura eu le nez fin en passant plutôt le micro à "l'étudiant Alain Chabat" pour demander à Coppola si lui aussi a "des matins où il arrive sur le tournage sans savoir où poser la caméra" (la réponse est "oui, mais dans ces cas-là, se demander ce qui serait le plus sympa à montrer au public donne de bonnes bases pour repartir"). On aurait aimé savoir s'il n'est pas impatient que ses vins soient aussi célébrés que ses films... Cela ne l'aura pas empêcher d'élagir ses réponses et de nous expliquer que les 2 piliers du cinéma pour lui sont l'écriture et l'interprétation, que l'apprentissage est un des rares plaisirs de la vie qui ne "donne ni diabète, ni choléresterol, ni risque de vous faire engueuler par votre femme", mais aussi qu'au final, mine de rien, le groupe de cinéastes de San Francisco auquel il appartient fut à l'origine de 2 révolutions majeures du cinéma : la prise en compte plus poussée du son (avec le 5.1 d'Apocalypse Now) et la poussée du numérique (avec Lucas et Star Wars).

L'autre thématique est une vision profondément humaine, personnelle et optimiste de l'inscription de son travail dans le monde actuel. La mise en sommeil de Megalopolis ? "Comment faire un film sur l'utopie alors que le 11 septembre vient d'avoir lieu ?" Le cinéma commercial ? "Chaque humain a eu 1 chance sur 1 million de naître, pourquoi alors faire des films tellement impersonnel que quelqu'un d'autre aurait pu le faire à votre place ?" Il reste pour autant conscient que le cinéma actuel de son pays ne prend plus assez de risque et préfère laisser ses ressources à des productions comme Marvel, même si les indépendants, eux, continuent de prendre des risques mais dans des productions plus petites aux budgets plus serrés. Cela risque d'ailleurs d'être difficile pour Megalopolis de se concrétiser : même si le script est achevé et les scènes de la seconde équipe ont en fait été tournées en 2001 ("je peux vous les montrer si vous voulez" a-t'il dit en conférence de presse, et les journalistes de hurler "OUI !"), Coppola voit dans ce film un projet plus grand et plus cher encore qu'Apocalypse Now. Mais le projet tient semble-t'il encore à coeur pour le réalisateur qui pourrait y exprimer sa volonté "d'une utopie, un monde débarrassée de l'accumulation de richesses injuste et qui se fait au détriment de toute une partie de la population." C'est notamment de là que part le constat de Coppola dans la main-mise des studios sur le box office à travers notamment les productions Marvel, dont il se demande si "on retire de ces films qui se ressemblent tous l'enrichissement culturel et intellectuel que le cinéma devrait nous offrir. Mais ces productions accumulent les richesses pour le seul but d'accumuler les richesses, et c'est méprisable de faire ça. Martin Scorsese a été gentil avec ces films, ce qu'ils font est méprisable."

Plus encore que lors de la "conversation", son point de vue déployé lors de la conférence de presse s'est avéré profondément optimiste et émouvant sur le sujet. Il est dommage, même si Frémaux sembla ravi d'anticiper le buzz qu'une phrase pareille allait générer, que Coppola ait résumé de la sorte son intevention, car elle s'inscrit dans un contexte plus large de l'industrie cinématographique américaine et de son inscription dans un média qui semble dominer le box office par des films se contentant de n'être que des "fils électriques et des ampoules" (comme écrivait Heslov et Clooney dans Good Night & Good Luck) faisant tourner la planche à billets et contentant des actionnaires toujours plus enrichis. Cela ne l'empêche pas de rester profondément optimiste sur la capacité de l'humanité à se rendre compte un jour que "l'enfer n'existe pas, et que le paradis est ici, donc si nous ne vivons pas actuellement dans un monde bien, c'est que nous nous y prenons bien mal." Souhaitons-lui d'avoir raison...

Enfin, on ne pourra pas ne pas noter l'ironie du monde qui fait qu'un casse-cou comme FFC, réalisateur aussi des Gens de la pluie, s'est retrouvé à être le premier Prix Lumière à devoir tourner le remake des sorties de l'usine... sous la pluie. Après une conférence de presse légèrement entrecoupée par un déluge empêchant de bien entendre les paroles du réalisateur, il semble bien que les aléas météorologiques lui collent à la peau...

PS : on en profitera pour tirer notre chapeau à Massoumeh Lahidji, la traductrice ayant officié à la "conversation" et la conférence de presse, et dont les performances et la mémoire ont beaucoup impressionné.

Par Rémy Pignatiello

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