DOSSIER : Lumière 2019 : le festival côté public


Lumière 2019 : le festival côté public

Le festival Lumière, ce n'est évidemment pas seulement un prix Lumière, des masterclass dont tout le monde se plaint que choper des places est devenu mission impossible (mais autour de nous, tout le monde avait bizarrement réussi à en choper plusieurs) et un salon professionnel, mais aussi et avant tout un lieu où le cinéma de patrimoine trouve une place sur les écrans de toute l'agglomération lyonnaise ! Cette année, et malgré l'ajout en salle permanente de l'UGC Confluence, le festival a de nouveau rempli les fauteuils tout du long, avec une pléthore de séances affichant rapidement complet (y compris du muet en semaine à 14h30). Voici un petit résumé de notre semaine festivalière, cuvée 2019, où le hasard total nous a amené devant de nombreux films aux tendances... désuètes.

Des gens commes les autres : Drame psychologique de 1980, première réalisation de Robert Redford, le film s'attache à la décomposition d'une famille suite à la mort de leur fils plus âgé. Entre psychanalyse et chronique de la bourgeoisie américaine des 80s, le film souffre d'un tempo un peu lent vu la teneur assez téléphonée des relations qu'il décrit. On reste notamment surpris par l'aspect presque caricatural du rôle de la mère, joué par Mary Tyler Moore, en mode "plus froide que le 0 Kelvin". Dommage que le rôle du père de famille, interprété par Donald Sutherland et bien plus nuancé, soit finalement un peu mis de côté. Cependant, l'ensemble reste de très bonne facture, notamment côté mise en scène et montage, ce qui est tout à l'honneur de Redford pour une première réalisation.

Présentation préparée et exhaustive de Jean-Paul Salomé, rappelant les récompenses reçues par le film alors qu'il s'agit de la première réalisation de Redford mais aussi que ces récompenses ont été gagnées face à... Elephant Man, Raging Bull et Tess !

Copie HD franchement limite, clairement datée, et à la précision laissant à désirer.

The Irishman : Un des méga giga événements du festival : la projection en avant-première de The Irishman, à l'Auditorium de Lyon, en présence de Scorsese. Evidemment, la billetterie du festival a sauté dès la mise en vente des places, qui sont parties en 30 secondes environ. Autant dire que cela a jasé sur le net sur l'aspect happy few de l'événement, d'autant plus qu'un nombre non négligeable de places ont été réservées pour des invités du festival (à vu de nez, on a compté environ 250 sièges inacessibles pour le grand public). Cela étant, relativisons en rappelant que le lieu n'est pas excessivement propice à une projection ciné techniquement à la pointe. D'ailleurs, sur les côtés, le son réverbérait notablement. On se consolera cependant par la présentation de Scorsese, à qui le festival et le public a réservé un accueil digne d'une rockstar (logique, après une vidéo-hommage montée sur la musique des Rolling Stones). Pour notre chronique détaillée du film c'est par ici.

DCP d'excellente facture et parfaitement sous-titré.

Drôle de drame : Comédie quasi-vaudevillesque et presque surréaliste autour d'un meurtre qui n'a pas eu lieu, Drôle de drame offre une tranche de rire formidable à qui apprécie ce type d'humour à la fois joliment écrit (les dialogues sont de Prévert) et décalé. Plus que Louis Jouvet, c'est Michel Simon qui bouffe l'écran à chacune de ses scènes avec un personnage gentiment niais mais finalement bien plus aguerri qu'il n'y parait. Le reste du casting est au diapason (malgré un tournage plus que chaotique, notamment entre les deux acteurs principaux), et l'intrigue file sans trop de détours superflus. Petit ventre mou arrivé l'heure de film cependant.

Présentation sobre mais pédadogique par Clovis Cornillac, principalement à l'attention des scolaires présents dans la salle.

Comme décrit dans notre test de l'édition Blu-ray, la restauration 4K effectuée par Vectracom est proprement honteuse. Clairement filtrée de partout, elle manque de précision, de propreté, de naturel. Le son fait à peine mieux et craque de partout. Incroyable que cela puisse être sélectionné en Lumière Classics parmi les "plus belles restaurations de l'année".

Le papillon meurtri : Mélodrame faisant fortement penser à une variation autour de Cendrillon (la pauvre orpheline, la marâtre, le doux "prince" - ici un pianiste), plutôt rythmé (sa courte durée de 58 minutes ne laisse de toute manière pas vraiment le temps de trainer) et joliment mis en scène, mais totalement ruiné par un acteur principal absolument nullissime. Tourneur ne l'aide pas en truffant le film de longs plans fixes sur ses réactions censées convoyer un peu d'émotion, mais l'acteur est tellement incapable qu'il semble figer, incapable de la moindre émotion faciale, déclenchant ainsi doucement les rires du public dans la salle. Franchement dommage, mais une illustration par l'exemple de la remarque de Coppola sur l'importance de l'interprétation au cinéma.

Très belle restauration 4K effectué en 2019 pour Pathé par L'immagine Ritrovata à partir d'un contre-type français (sous-titrée pour l'occasion en anglais). A noter que la musique prévue pour cette restauration a été composée par Donald Sosin. Dans le cadre du festival, c'est à la place le pianiste Didier Martel qui accompagna le film au piano en partition improvisée.

Leviathan : Drame policier où Louis Jourdan tient parfaitement la vedette face à une Marie Laforet ingénue. Le film prend cependant une tournure assez étrange quand on comprend que le protagoniste reste le protagoniste aux tendances glauques et troubles va continuer de rester le point d'attention du film et des personnages secondaires malgré des actes plus que répréhensibles. Difficile alors de croire à la suite du récit. Dommage car la mise en scène et la photographie soignées du film sont des atouts notables.

Jolie présentation du réalisateur Léonard Keigel, qui a fini en invitant les pouvoirs publics à ne pas arrêter les subventions publiques pour la restauration du patrimoine, rappelant que "si le numérique a tué le cinéma, il peut aussi le ressusciter".

Très probablement une restauration 2K, en provenance des laboratoires Eclair. Joli résultat qui respecte bien la photo plutôt sombre du film.

La femme insecte : Version 1972 signée Kim Ki-young et dépeignant un triangle amoureux asymétrique, où un homme marié se retrouve coincé avec une maîtresse de plus en plus envahissante, tandis que sa femme cherche à contrôler tout cela au maximum. Si la première moitié du film tient du drame psychologique assez classique, l'embardée dans le fantastique opérée plus tard laisse à la fois perplexe et pantois tant elle tient du délire grand-guignolesque plus hilarant qu'autre chose. Problème : étant censée représenter la maîtresse sombrant dans la folie, ce n'est pas vraiment la réaction que devrait provoquer cette embardée. La fin assez abrupte voire arbitraire du film ne fait qu'entériner un déséquilibre assez net du film.

Attention, c'est du lourd : copie "grindhouse" dans un état lamentable, couleurs variant de partout tout le temps, rayures, griffures, poussières et tremblements de cadre récurrents, avec en bonus un double sous-titrage espagnol et anglais non seulement partiel (6 lignes d'espagnol = 5 mots d'anglais) mais très mal écrit. Autant dire qu'à ce niveau-là, profiter correctement du film relève vite du défi personnel (une dizaine de personnes a d'ailleurs lâcher l'affaire au bout de 30 minutes) (bon, le film y était peut-être aussi pour quelque chose).

Moonrise : Magnifique film sur le poids de la société et son incapacité à compartimenter les fautes des uns avec la vie des autres. Ici, c'est un jeune homme qui n'arrive pas à échapper à son passé, son père ayant été pendu il y a des années suite à l'assassinat d'un médecin. Evidemment, les actes sont souvent plus complexes qu'il n'y parait, et Borzage offre ici un splendide drame psychologique sur le poids du passé mais aussi autour du destin (le sang de l'assassin coule-t'il dans les veines de son fils ?). Malgré une fin un peu parachutée, il s'agit là d'une perle qui mérite largement la (re)découverte.

Reprise de la spendide restauration 4K parue chez Criterion en mai 2018. L'image est absolument impeccable, et c'est probablement la plus belle copie que nous ayions vu cette année au festival.

L'ange blanc : Film Pre-Code commençant comme une comédie en milieu hospitalier puis vire vers le film policier un peu plus franc. Le film semble d'ailleurs souvent hésiter sur la tonalité à utiliser, ce qui donne une alternance pas toujours très fluide entre humour franc et situations plus dramatiques. Barbara Stranwyck est impeccable (sa complice Joan Blondell aussi, d'ailleurs, ainsi que Ben Lyon en bootlegger impayable), tandis qu'un encore jeune Clark Gable impose plutôt bien sa présence. Evidemment, le style particulièrement direct et sans chichis du film (durée d'1h15 oblige) est assez particulier à regarder, surtout quand il s'agit d'expédier qu'une infirmière prenant des torgnoles fait doucement partie du métier, mais ce style implique aussi une absence totale de mesure dans la punition des méchants (ce qui aura bien fait rire la salle). Autre élément typiquement Pre-Code : le nombre impressionnant de plans où les infirmières sont montrées en train de se déshabiller, s'habiller, se rhabiller... Tout cela offre cependant un ton très libre au film et dans l'ensemble permet de passer un bon moment.

Comme Moonrise, le film est présenté par Philippe Le Guay pour un résultat très brouillon et qui digresse énormément. A un moment, mes voisins se sont demandés quel film on allait voir...

Master HD utilisé par Warner pour leur coffret DVD Forbidden Hollywood. C'est donc foncièrement limité et aussi assez hétérogène par endroit (comme si deux sources avaient été utilisées pour créer ce master) mais cela reste très correct et plutôt naturel.

To You, From Me : Un écrivain relativement raté se retrouve accusé de plagiat, mais sa rencontre avec une jeune femme à la libido débridée va changer sa vie. Autre film, autres moeurs désuètes, les scènes porno softcore en plus (sur la première heure de film, elles arrivent de façon rythmique toutes les 10 minutes, façon cahier des charges à respecter). Le résultat est très étrange tant la psychologie des personnages peine à faire comprendre le fonctionnement supposé du couple, hormis qu'on suppose qu'il est bien plaisant pour le héros de voir une jeune femme pareille s'enticher de lui et vouloir aussi souvent faire l'amour avec lui. Sauf que la narration ne sait plus trop où donner de la tête, passant du héros à la jeune femme puis au meilleur ami impuissant du héros (mais heureusement, la jeune femme lui redonnera de la vigueur). A cela s'ajoute un segment animé complètement barré et arrivant subitement après 1h20 de film. Bref, un sacré foutoir pas très convaincant, pour un propos final particulièrement éculé (en résumé : "dans la vie, les choses changent au fil du temps").

Présentation décontractée mais efficace de Lionel Lacour (qui avait déjà présenté La femme insecte).

Jolie copie 35mm (hourra !) très saturée et à la colorimétrie assez équilibrée et dynamique (les blancs sont blancs sans empêcher le reste du cadre d'être bariolé - les peaux sont notamment très oranges). Sous-titrage anglais très correct.

Toni : Sec, rudimentaire tant à l'écriture que dans le style et l'interprétation, le film est plutôt efficace comme drame même s'il faut encore une fois s'extirper de rebondissements désuets parfois traités par-dessus la jambe (le viol de Josefa par Albert est simplement expliqué par Josefa à Toni par un "C'est comme ça" quasi blasé). Ce serait cependant faire offense à la peinture locale esquissée avec respect et mesure par Jean Renoir. Même si l'interprétation est tout de même assez variable d'une scène à l'autre, le mélodrame tendance tragédie fonctionne, et la mise en scène simple et la photo naturaliste du film parachève l'ensemble, sans pour autant en faire un chef d'oeuvre.

Il s'agit ici de la toute nouvelle restauration 4K effectuée par L'immagine Ritrovata en 2019 pour Gaumont à partir du négatif nitrate et d'un marron. Les différences entre les sources sont visibles (le marron donne une image et un grain bien plus épais, comme si on passait d'une restauration 4K à une restauration 2K) mais le résultat dans l'ensemble est plus que commandable et l'image très belle. On remercie cependant les sous-titres anglais présents lors de cette projection, les accents marseillais, italiens et autres rendant les dialogues toujours aussi difficiles à suivre par moments...

Dementia 13 : Première réalisation officielle de Coppola (autorisé par Roger Corman à tourner le film en ré-utilisant équipes et décors de The Young Racers, de Corman), le film tient évidemment plus de la production horrifique fauchée que d'autre chose. Et malheureusement, même si les interprètes s'en sortent assez bien et que Coppola offre une mise en scène carrée, le script totalement confus (et qui semble avoir été gonflé d'impasses et détours pour que le film atteigne une durée exploitable) finit rapidement par perdre le spectateur et le faire se désintéresser de ce qui se passe à l'écran. La fin particulièrement abrupte (mais aussi incroyablement prévisible) a d'ailleurs beaucoup fait rire dans la salle.

Restauration 4K 2017 American Zoetrope indiquée comme un "Director's Cut". Très belle restauration, naturelle et ciselée, mais avec un étalonnage un chouia gris dans les moyennes et hautes lumières. Pas particulièrement impressionnant du coup, mais plutôt réussi dans l'ensemble (de façon discrète, dira-t'on).

Âmes libres : Autre Pre-Code, plus dramatique cette fois, avec un drame policier autour d'un ancien avocat alcoolique et sa fille fricotant avec un mafieux. Le film jouit avant tout d'un casting absolument formidable, que ce soit Lionel Barrymore, Norma Sheerer ou Clark Gable (Leslie Howard s'en sort bien au début, moins à la fin). L'intrigue, elle, s'emmêle parfois les pinceaux et semble se retrouver à devoir mettre des gros coups d'accélérateur, qui à passer en quelques secondes sur des événements qui, en théorie, devraient être traités bien plus en profondeur que cela, pénalisant un peu le bon déroulé du dernier tiers du film. Cependant, comme pour L'ange blanc, la qualité générale de la production et l'efficace utilisation de sa liberté de ton offre un résultat plaisant, et clairement magnifié par le personnage principal et l'interprétation mémorable de Lionel Barrymore.

Présentation enthousiaste de Christian Carion, contextualisant le film dans le cadre des Pre-Code mais expliquant aussi la spécificité de ces productions et leur style général.

Comme pour L'ange blanc, la copie est un master HD créé par Warner pour leurs DVDs Forbidden Hollywood. Là aussi, le résultat est limité mais très correct, et perd les hétérogénéités vues sur L'ange blanc. Par contre, le son siffle sur les dialogues de façon particulièrement désagréable durant les 20 premières minutes et les 10 dernières.

Par Rémy Pignatiello

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