DOSSIER : Lumière 2019 : Salon du DVD


Lumière 2019 : Salon du DVD

Le festival Lumière a depuis plusieurs années une section forcément moins connue du grand public car réservée aux profesionnels (éditeurs, cataloguistes, cinémathèque ou laboratoires de restauration) : le Marché International du Film Classique (MIFC). Pour cette 10e édition, le festival a cependant décidé de lancer son premier Salon du DVD, un événement prévu pour faire le pont entre professionnels et grand public avec deux éléments bien spécifiques : d'une part, la présence de plusieurs éditeurs (français) proposant leurs titres directement à la vente (ce qui permet aux flâneurs de discuter directement avec les équipes), de l'autre une conférence-débat sur la question de "L'avenir du DVD/BR : durable ou incertain ?".

Côté salon, 9 éditeurs français étaient représentés : Carlotta Films, ESC Editions, Malavida Films, Tamasa, Potemkine, Coin de Mire, PrelightArtus Films et Doriane Films. Soit une sélection assez vaste et représentative du marché français, même si on s'étonne de l'absence de poids lourds comme Pathé, Gaumont, Wild Side et Le chat qui fume. Peut-être l'année prochaine ? Cela offre cependant un espace et du temps pour pouvoir déambuler d'un stand à l'autre et échanger sur les différentes éditions proposées par chacun, en particulier avec Thierry Blondeau, récent fondateur des éditions Coin de mire.

Le grand événement cependant reste donc cette conférence-débat public sur, au fond, l'évolution du marché vidéo physique, et faisant intervenir 7 personnalités diverses (et internationales) du marché : Stefan Dröessler (Filmmuseum München/Edition Filmmuseum), Sungji Oh (Archives du film coréennes), Vincent Paul-Bonjour (Carlotta), Brian Jamieson (Red Jam LLC/Twilight Time/Redwind Productions Inc), Manuel Chiche (La Rabbia/The Jokers), Henri Moisan (Vidéosphère) et Benoît Danard, directeur des études, des statistiques et de la prospectives au CNC. Sur la forme, le gros de la conférence s'est avérée être plutôt une succession de présentation du travail de chacun.

Le CNC a ouvert le bal avec une toute nouvelle présentation (à paraître normalement aujourd'hui sur son site) et ciblée sur le cinéma de patrimoine et ses usages dans le grand public. La méthodologie laisse un peu à désirer puisqu'est considéré film de patrimoine tout film de plus de 10 ans, ce qui fait de Wall-E et la trilogie Seigneur des anneaux de Peter Jackson des films de patrimoine... Il ressort des chiffres, dans ces conditions, que la vidéo physique est le 2e moyen d'accès au "patrimoine", loin derrière la TV gratuite : 80% du public a vu du patrimoine via la TV, 30% via la vidéo physique. Le marché physique attire cependant un public plus âgé que la (S)VoD (35-49 ans contre 15-24 ans pour le dématérialisé) mais moins que la TV (50 ans et plus). Parmi les raisons d'achat physique, la collection revient très souvent, là où à l'opposé quasiment personne n'achète faute d'avoir trouvé le film ailleurs. La part du patrimoine dans le marché physique est plutôt stable depuis 10 ans voire en légère augmentation : 30% en 2018 contre 26-27% en 2009. Cependant, les ventes montrent un marché globalement bi-polarisé : parmi les films français vendus, 25% ont plus de 20 ans, mais 50% moins de 3 ans. La tendance est assez similaire pour les films d'autres origines, mais moins extrême. Au niveau des tops des ventes, en gardant qu'un film de plus de 10 ans est du patrimoine, le top 10 physique en France est principalement composé... de Harry Potter et Le seigneur des anneaux. Logique. Si on élargit à 20 ans, les plus grosses ventes sont les films d'animation Disney des 90s (La petite sirène et Le roi lion, par exemple). Même absence de surprise (quoique) pour les best sellers français : La grande vadrouille est #1 avec 29 000 ventes en 2018 (quand même), suivi du Corniaud (23 000 ventes) tandis que La soupe aux choux (15 000 ventes) clot le top 10. Les pics de vente pour ces films français sont chaque décembre, sans aucun doute pour les cadeaux de Noël. D'autres titres, moins populaires, profitent des ré-éditions pour mieux se vendre, comme Adieu poulet en 2018. Benoît Danard a aussi rappelé que ces chiffres s'inscrivent dans une culture française particulière vis-à-vis du cinéma, puisque la France est un des rares pays à avoir un tel parc de salles en activité et une telle fréquentation en parallèle. Il semble donc y avoir un attachement particulier à l'expérience du cinéma, notamment collective, qui va plutôt à l'encontre d'une expérience plus individuelle et individualiste du visionnage d'un film ou d'une série sur un écran individuel plus petit (le smartphone typiquement).

La place est ensuite laissée à Sungji Oh, du Korean Film Archives. Leurs premières éditions (DVD) remontent à 2004, où ils ont testé le marché sud-coréen avec 2 éditions DVD. Depuis 2014, ils se concentrent sur le Blu-ray plutôt que le DVD car le marché DVD s'est totalement effondré en Corée du Sud. Ils se concentrent aussi sur le cinéma des années 60 à 90, les films sud-coréens pré-1960 ayant la particularité de faire partie du domaine public. Les films édités n'étant pas toujours très connus, le KFA cherche tant que possible à faire intervenir dans les bonus des artistes sud-coréens très connus (comme Bong Joon-ho ou Park Chan-wook), ce qui fonctionnent bien dans les ventes, et à inclure des sous-titres anglais et japonais. Leurs meilleures ventes sont La servante (Kim Ki-young) et The Last Witness (Bae Chang-ho) (environ 1500 ventes chacun). Les tirages sont généralement de 1500 exemplaires (justement) mais les Archives en conservent la moitié pour eux (qui sont donnés à des invités prestigieux, aux participants des bonus, etc) et l'autre moitié est mise en vente au grand public. Une particularité du KFA : la mise en ligne volontaire sur You Tube de 200 films de leur catalogue, restaurés et sous-titrés en anglais. 

Vincent Paul-Boncour a pris le relais en rappelant le but premier de Carlotta : faire vivre les films, y compris en salles, mais tant que possible sans se reposer sur le film seul. L'importance du travail de l'éditeur est un travail d'éditorialisation, c'est-à-dire faire vivre le film en enrichissant le spectateur au-delà de son seul visionnage, d'où l'importance d'inclure des suppléments et qu'ils soient pertinents. Leurs éditions UCE visent les acheteurs qui VEULENT un objet et visent à donner envie d'acheter des films parfois déjà édités en se démarquant côté contenu. Cela demande cependant une énergie plus importante qu'il y a 20 ans, en plein boom du DVD. Il faut d'ailleurs noter que, même si cela fluctue d'un titre à l'autre, les ventes de Carlotta entre les deux sont en train de s'équilibrer, c'est à dire qu'ils vendent autant de DVDs que de BRs. Une différence de profil cependant : les BRs se vendent très bien à la sortie des titres, mais le DVD rattrape sur le long terme.

Manuel Chiche enchaîne en rappelant aussi que l'offre actuelle est cependant pléthorique, qu'il doute que quiconque arrive à suivre tout cela, et que ça encombre probablement un marché qui vend pourtant de moins en moins. Il rappelle aussi de façon amusée que le public est un public "de vieux", sous-entendu qu'il ne sera bientôt plus là, et qu'il faut donc penser à accompagner les cinéphilies des générations suivantes même si leurs modes de visionnage sont différents et notamment sont en dématérialisé. Pour lui, il faut peut-être moins éditer, ce qui va aussi dans le sens d'une décroissance en phase avec les préoccupations environnementales, mais prendre le temps de faire des éditions pertinentes et complètes.

Aux USA, c'est Brian Jamieson qui fait le constat d'un marché où les studios brillent par leur absence. La collection Twilight Time a justement été créée à un moment où lui et l'autre co-fondateur (Nick Redman) estimaient que le marché vidéo physique arrivait à son crépuscule (d'où le nom de la collection) mais que trop de film dormaient dans les catalogues des studios américains et qu'un indépendant pourrait peut-être les éditer à leur place. Fox furent les premiers à accepter de licencier leurs titres pour des durées de 3 ans, après lesquels les droits repartiraient chez eux, et pour des pressages limités à 3000 exemplaires (marque de fabrique de l'éditeur). Les droits sont cependant assez onéreux : de $30 à $60 000 selon les films et selon s'il ne faut pas, en plus, repasser derrière le studio pour compléter leur travail technique. La collection a connu un boom en 2016, et a édité à aujourd'hui environ 400 films, mais a connu une grosse chute de ventes en 2017, les forçant à faire de plus en plus de promotions (NdA : il faut dire que les tarifs de ces éditions sont élevés - et pas toujours justifiés vu les contenus éditoriaux - et qu'elles ne sont trouvables sur sur Screen Archives et le site de l'éditeur). En parallèle, il a vu les quelques grandes surfaces (Best Buy, Walmart, Barnes & Noble) rétrécir leurs rayons vidéo physiques, parfois réduits à de simples bacs à promos, genre 3€ le Blu-ray. Ce dont il est sûr quoiqu'il arrive, c'est que le rachat de Fox par Disney va totalement verrouiller leur catalogue, tandis que les studios américains dans leur ensemble sont de toute façon plus occupés à pousser les consommateurs à basculer vers le steaming, quitte à priver le marché physique de ses clients. Tout ceci rend plus difficile leur travail d'édition, puisqu'ils ont moins de revenus pour acheter les droits des films mais aussi pour compléter certaines restaurations. Ils ont eu, par exemple, de gros problèmes avec Sunshine : il aura fallu 6 ans pour qu'Universal se décide à vendre les droits, tout ça pour découvrir un négatif en pleine décomposition, avant que le studio ne se rende compte que les droits musicaux ne sont pas complètement libres... Heureusement, les frais engagés à ce moment étaient déjà suffisamment élevés pour que le studio accepte de finir le projet. Quoiqu'il en soit, l'éditeur en est à un point où il fait une pause dans les sorties afin de ré-évaluer le marché.

Henri Moisan prend la main et explique qu'il a vu lui aussi la chute du marché : -60% de location et -40% de ventes en 10 ans. Ses principales déconvenues : l'arrivée massive des box internet puis de Netflix. Cependant, la relative pauvreté des offres en terme de films fait revenir certains clients chez lui, sans compter les films parfois uniquement trouvables en VHS. Qui plus est, le facteur humain conserve une chaleur : un algorithme ne sera jamais capable des mêmes conseils personnalisés et, surtout, pertinents. Netflix, justement, a une particularité : beaucoup de programmes sont des séries qui, par leur durée plus importante, grève d'autant plus la disponibilité du public pour regarder autre chose. Ces abonnements ponctionnent aussi une partie du budget des spectateurs, mais surtout ne leur donnent pas forcément envie de se disperser en multipliant les dépenses. Tout cela en sachant que pendant que la vidéo physique vient avec une TVA de 20% et une taxe supplémentaire de 2%, que paient Netflix, Amazon et consorts ? Quid aussi de l'impact environnemental de leurs fermes à serveurs ?

Stefan Droessler a clot les interventions en présentant le travail des Editions Filmmuseum, pendant éditions vidéo du Filmmuseum de Munich. Historiquement, le musée éditait des livres, mais ils se vendaient extrêmement mal (100 ventes pour des tirages de 1000 exemplaires). Ils ont progressivement décidé de basculer plutôt vers la vidéo, d'abord avec des films plutôt connus puis plus méconnus (la Fondation Murnau ayant décidé de gérer directement les films plus populaires). Etonamment, les films plus populaires édités par Filmmuseum se vendent moins que les films plus étranges (500 ex contre 1000 environ). Ils vendent leurs éditions sur leur site web ainsi que sur le marché plus classique, mais ont vu que de plus en plus, les revendeurs comme Amazon cassent les prix, ce qui faussent auprès du consommateur le juste prix de ces produits. Cependant, chose remarquable dans le contexte actuel, l'éditeur vend plus d'exemplaires que par le passé, même s'il doit faire face à des contre-façons italiennes et espagnoles dont ils n'arrivent pas à se défaire (d'où leur choix de ne plus inclure de sous-titres italiens et espagnols sur leurs éditions). Il déplore aussi que malgré un travail éditorial conséquent (ndA : je confirme), les suppléments ne sont pas toujours reçus à leur juste valeur par le grand public. Certains, par exemple, déplorent l'absence de commentaires audio tout en fermant les yeux sur des livrets de 100 pages ou des compléments vidéo.

 

Après environ 1h30 de présentation, s'en est suivie une (très brêve) session de questions-réponses. Les thématiques ont principalement relevé d'un besoin de peut-être transitionner du marché physique vers autre chose mais qui permettra quoiqu'il arrive aux films de continuer d'être accessibles et mis en avant. Il serait ainsi finalement moins important pour le DVD et le BR de survivre que pour les films qu'ils contiennent de continuer à être accessibles. En arrière-plan, il faut aussi penser à comment continuer à ce que les films soient restaurés malgré un marché dont les revenus ont drastiquement chuté, mais où on voit que les jeunes générations continuent de consommer des films et en sont intéressées. Une question a aussi été posée sur la vie des éditions limitées une fois qu'elles sont épuisées et la spéculation et les prix délirants que cela peut générer.

Les réponses furent assez brêves, empêchant de saisir une réponse en profondeur à la question principale de cette conférence, mais ce qu'il en dégage reste un besoin d'adaptation de la part des éditeurs vers toujours autant de passion à transmettre le goût de ces films et vers une certaine curiosité, mais qu'il est évident que les obstacles sont nombreux et contraignants, que les modèles en cours ou à venir ne permettront probablement pas de toujours tout conserver en stock, et que cela va inviter à une prudence dans les films édités et la forme des éditions les contenant. Cependant, bien habile celui qui pourra avec certitude répondre si l'avenir du DVD/BR, en tout cas pour le patrimoine, est durable ou incertain...

 

A noter que Vincent Paul-Boncour a été interviewé par Philippe Rouyer pour la radio du festival en amont de la conférence, tandis que Benoît Danard (CNC), Pascale Cuenot (Prelight) et Stéphane André (RéZolution culturelle / ESC) ont été interviewés pour parler marché vidéo en général.

Par Rémy Pignatiello

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