DOSSIER : Entretien avec Rebecca Zlotowski Partie 1 : "Une Fille facile n'est pas destiné à choquer".


Entretien avec Rebecca Zlotowski :

C'est par une lumineuse après-midi d'été que nous avons rencontré Rebecca Zlotowski, réalisatrice du film-événement de la rentrée, Une Fille facile, une charmante et cordiale jeune femme, aussi brune que son héroïne est blonde. Pourtant, sa douceur et son côté avenant cachent en fait une volonté de fer. On ne réalise pas quatre films et une série en dix ans seulement, sans en être largement dotée. Cultivée, fine d'esprit et particulièrement apte à répondre à toute question, y compris les plus imprévues, (elle est normalienne et agrégée de lettres), frondeuse et impertinente,  Rebecca Zlotowski s'affirme comme l'une des plus brillantes représentantes de la nouvelle génération du cinéma français, en particulier de l'émergence incontestable d'un cinéma venant de la gent féminine, depuis les années 2000. 

Avez-vous eu l'impression de subir un bashing particulier par rapport à la sortie de votre nouveau film? 

Ah non, pas du tout. Je ne sais pas quel est votre point de vue là-dessus. Mais au contraire je n'ai pas eu de mauvais retours, c'est plutôt l'inverse qui s'est passé. J'ai peut-être eu une crainte au moment de la fabrication du film parce que j'ai vu les réactions des financeurs autour du film qui étaient méfiants à l'égard du personnage de Zahia Dehar. Et cette méfiance-là, cette peur qui représentent un rejet du personnage, qui sont des peurs anticipées et finissent par devenir en vrai la peur des financiers. Je me suis donc un peu inquiétée avant Cannes. Mais depuis les premières projections de montage, Cannes et la réception critique actuelle et les réactions des spectateurs en avant-première, c'est plutôt l'inverse qui surprend. Le projet du film, sa douceur, son projet féministe et de pop culture, les spectateurs et la critique le comprennent très bien. C'est cela qui m'a surprise, c'est l'intelligence du spectateur et de la critique. 

Je pense que le film est très bien reçu par ceux qui le voient. En revanche pour ceux qui ne le voient pas, ils en restent à des idées reçues et adoptent parfois des réactions très violentes. 

Bah oui mais c'est plutôt bien. Chacun a le droit de se faire sa propre opinion, de choisir de voir ou de ne pas voir. Je comprends très bien que certains puissent avoir des entraves morales, politiques ou religieuses qui les empêchent d'aller voir des œuvres d'art. Mais je ne m'adresse pas à eux. Je ne peux pas lutter contre l'obscurantisme. Mais ils sont moins nombreux. Ils sont très présents sur les réseaux sociaux car ils peuvent y exister et cela les rend visibles mais ils n'existent pas tant que cela, en tout cas pas parmi les cinéphiles et les spectateurs. Et je pense que le fait que le film soit ensuite sur Netflix, car il a été acheté par Netflix Monde, va créer d'autres réactions car justement des gens qui auront des préjugés vont les déconstruire en voyant le film. 

Pour ma part, j'avais quand même l'impression que le puritanisme qu'on critique souvent, venant des Etats-Unis, était largement présent aussi en France. 

Votre conscience des choses n'est pas forcément la même que la mienne. Car je ne suis pas sur les réseaux sociaux donc je n'ai pas à traiter avec ces réactions-là. Et je trouve qu'elles sont plutôt minoritaires par rapport à d'autres que j'ai vues. Pour ma part j'ai regardé un peu sur Allociné et sur Instagram. Vous êtes sur Twitter?

Sur Twitter ou même sur Facebook...Ce qui m'a surpris, ce sont justement des réactions violentes de personnes très cinéphiles qui ont des goûts pointus par exemple en cinéma asiatique...

Et qu'est-ce qui les choquait?

Surtout par rapport au personnage et l'exemple donné à la jeunesse...

Pour moi, ce personnage, c'est la raison pour laquelle j'ai voulu faire ce film. C'est une sorte de miroir pour ceux qui la regardent. C'est drôle que vous me disiez cela. Il existe des spectateurs que j'imaginais, très ouverts sur tous les registres et là, on en voit une limite. Une limite de puritanisme. Ils se révèlent plus puritains qu'ils n'étaient ou qu'ils ne voulaient. C'est intéressant, ce questionnement sur soi-même. Après, un bon film pour moi doit susciter des questions, peut-être un peu choquer de temps en temps. Mais j'ai l'impression qu'Une Fille facile, pour vous qui l'avez vu, n'est pas destiné à choquer comme une transgression ou une provocation. Il se trouve que Zahia Dehar se situe à un point névralgique du contemporain qui fait qu'on va se poser des questions sur son corps, sur la créature qu'elle est, sur la prostitution éventuellement, sur le matérialisme,  la circulation du désir, la bisexualité, très différente, très moderne, dans laquelle elle peut prendre son plaisir. Tant mieux si les gens se posent toutes ces questions. Et si le puritain se dévoile, tant mieux aussi. 

Toutes ces questions sans vouloir apporter de réponses définitives, c'est cela qui est intéressant (elle approuve). On peut même dire que cela discrédite totalement la question du "male gaze". Dans votre film, vous montrez Zahia sous toutes ses coutures mais lorsqu'on regarde La Collectionneuse d'Eric Rohmer, qui a inspiré votre film et que j'ai revu à cette occasion, on s'aperçoit que Rohmer fait à peu près la même chose dans le premier prologue à l'égard d'Haydée Politoff. Le premier prologue, c'est exactement la même chose que la première séquence de votre film. Et personne ne va critiquer Eric Rohmer pour cette séquence...

Bien sûr! Car l'intelligence du projet fait que personne ne va critiquer Rohmer. C'est fait dans un projet extrêmement pertinent et très cohérent intellectuellement. Il établit dans le prologue la présentation d'Haydée Politoff qui est fétichisée par des bouts de son corps, c'est-à-dire réifiée sous forme de blasons littéraires : la nuque, l'arrière des genoux, le ventre. Par ailleurs, il choisit des endroits du corps qui sont ultra-fétichisés de son érotique personnelle, qui n'appartiennent qu'à lui. Ce n'est pas son corps, son cul, son sexe, mais des parties un peu plus inattendues du corps d'une femme qui peuvent séduire et troubler un homme. On en reparlera après dans Le Genou de Claire. Mais c'est inattaquable parce que c'est bouleversant et beau. Parce qu'il raconte comme Pasolini dans Théorème, "voilà l'objet du conflit, je vous désigne en plein soleil l'objet-sujet, qui sera au cœur de mon film". Moi j'adore quand ça commence comme ça. Pareil pour Desplechin dans Esther Kahn. L'une des premières scènes d'Esther Kahn, c'est Summer Phoenix qui est pesée, mesurée pour son tour de taille, on vérifie ses canines comme pour un petit animal. Ces scènes-là , de brutalité de la caméra, du regard porté sur le corps d'une femme, quand elles se trouvent au service d'un projet qui le prend en compte, c'est formidable que ce soit filmé par un homme ou par une femme. C'est quand cela échappe au regard du cinéaste, quand sa libido lui échappe, que cela devient problématique. Une libido qui est consentie, acceptée par l'actrice, le metteur en scène, homme ou femme, qui la filme, tout est acceptable. Tout, jusqu'à la pornographie, pour moi. 

Chez Rohmer, c'est vraiment le goût de la beauté qui est mis en avant. Chez les contemporains qui feraient quelque chose du même ordre, par exemple Tarantino ou Kechiche, est-ce que vous pensez que cela peut être défendable de la même manière? 

Oui. Pour moi, oui, mais cela n'engage que moi. Il ne s'agit pas de défendre d'autres que Rohmer ; il s'agit d'augmenter ce regard par d'autres. Je suis très admiratrice du travail de Kechiche, j'ai vu Mektoub my love mais pas le dernier. On sent qu'il y a une espèce de psychose autour de ce nouveau film. Il a suscité le débat par son excès, une overdose de plans de fesses en gros plan. C'est peut-être ce que je vous disais, quand la libido du metteur en scène lui échappe et qu'il ne l'a pas intégrée dans son projet artistique, que cela commence à se voir et cela peut déranger et mettre mal à l'aise. Mais je n'aurais même pas envie de le combattre, ça existe, ça lui appartient, ceux qui aiment, ceux que ça dérange, qu'ils détournent le regard. Et c'est formidable que ça existe, avec à côté le film de Céline Sciamma à Cannes. Cela doit se tempérer, dialoguer avec d'autres regards. Moi, ce qui m'intéresse, c'est la multiplicité des regards, ce n'est pas d'en effacer un pour en mettre un autre. Ce serait un autre puritanisme, ce serait raconter qu'il existe une seule façon de regarder. Il n'y en a pas une, il y en a mille mais il ne faut pas que ce soit toujours la même, justement. Que ce soit seulement celle de la même libido, celle d'un homme de type hétérosexuel. Voilà, ça, c'est mon point de vue. Après, quant au Tarantino, j'ai vu le film avant-hier, je n'ai pas du tout compris le bashing par rapport au féminin, aux rôles de femmes. Ce n'est pas ça qui m'a séduite dans le film. Il est attaquable sur d'autres registres mais pas du tout là-dessus. Cela ne m'a pas choquée. De la même manière, cela ne me choque pas que dans le cinéma d'Audiard, il y ait peu de femmes. Ce sont ses limites, éventuellement. Cela peut paraître dommage de ne pas mettre ce talent-là au service de personnages féminins. Mais ce n'est certainement pas critiquable politiquement. 

Oui, mais vous, vous avez commencé par un premier film très autobiographique, très proche de vous, Belle Epine, et puis vous avez réussi à vous projeter dans un monde d'hommes, dans Grand Central, qui est un peu votre film à la Kathryn Bigelow (même si y retrouve également des éléments de mélodrame du cinéma français, comme Toni de Renoir ou Casque d'Or de Jacques Becker, ndlr).

C'est une réalisatrice que j'aime beaucoup. J'aime les univers d'hommes au travail et même Belle Epine traite aussi de bandes de motards. Il y a pas mal de garçons autour. 

Mais ils sont plus en arrière-plan. 

Oui, bien sûr. Mais est-ce que cela voudrait dire que lorsqu'on est réalisatrice, il faut s'intéresser aux hommes pour exister dans l'industrie? Peut-être?

Certaines réalisatrices ne s'intéressent pas du tout à mettre des hommes au centre de leurs films (par exemple Jane Campion, ndlr). 

Moi j'aime l'altérité. J'apprécie la littérature et les personnages masculins me séduisent tout autant que les personnages féminins. C'est hyper intéressant de réinventer les archétypes masculins comme féminins. Après, c'est peut-être plus facile de me projeter dans une femme de mon âge, et encore. Beaucoup de réalisateurs peuvent se projeter plus volontiers dans des figures qui leur ressemblent, mais même si ce n'est pas le cas, cela peut aussi être pour moi le personnage de Benoît Magimel dans Une Fille facile. Cela peut être aussi le personnage d'Emmanuel Salinger dans Planétarium. Je me reconnais autant dans le masculin que dans le féminin. Parce que le masculin était si présent dans ma vie de cinéphile, qu'il existe peu de portraits de femme aussi proches de moi, ou du moins aussi précis, du fait du patriarcat qui était au pouvoir. Donc j'ai aussi construit ma cinéphilie par rapport à des visages d'hommes, je me suis identifiée à des hommes et aujourd'hui je suis donc ouverte à ce que racontent aussi les hommes.

Chez Zahia, ce qui vous a intéressée, c'est son arabité? 

Pas vraiment, c'est plutôt sa prosodie. C'est plutôt sa voix. Mais j'étais aussi touchée que ce soit une française d'origine algérienne. Ce n'est pas vraiment entré en ligne de compte dans notre rencontre. 

Cela vient un peu de votre ascendance, comme votre mère était marocaine.

Oui, on peut en tout cas dire que j'ai des affinités avec des physiques méditerranéens, des modes de vie méditerranéens. J'ai fait une série Les Sauvages, avec essentiellement des Français d'origine kabyle, qui va sortir sur Canal Plus dans deux ou trois semaines. Je me suis rendu compte d'une prise de conscience politique. Alors que je venais de là, je ne le filmais pas. Et que je ne filmais que des blancs. A un moment, je me suis dit que ce n'était pas possible, que cela ne ressemble pas au monde dans lequel je vis. C'est une prise de conscience collective qui s'est transformée chez moi en projet artistique, sans que je ne me dise, par opportunisme, qu'll faut vraiment parler de Français d'origine arabe. Pas du tout. Mon désir me portait vers là, comme un territoire vierge, inconnu pour moi. 

Car, en plus de ce que nous avons déjà évoqué, (une franchise dans la mise en scène du corps féminin, voire du sexe, un intérêt certain pour les personnages masculins), vous avez la particularité par rapport aux autres cinéastes femmes de la même génération d'avoir évoqué l'arabité dans vos films. 

Bah légèrement. J'ai en effet fait appel à des acteurs arabes, par exemple Tahar Rahim dans Grand Central mais il n'est pas vraiment question de son arabité dans le film. 

Je me trompe peut-être mais je ne vois pas tellement d'autres cinéastes femmes en France qui représentent l'arabité dans leurs films. 

Céline Sciamma, dans Bande de Filles, a fait un film avec exclusivement des françaises noires. Si la question est: y a-t-il une endogamie, un embourgeoisement du cinéma d'auteur français qui mettrait principalement en scène des blancs, la réponse est oui et il est temps que cela change. Il est certain que je me fais l'écho de ce changement mais je n'en suis pas le chef de file -sur ce terrain-là, je suis plutôt mauvaise élève, je m'intéresse assez récemment à d'autres physiques, d'autres visages. Alors que je peux constater que Abdellatif Kechiche, Houda Benyamina, Ladj Ly, Mati Diop filment des noirs et des arabes mais le sont eux-mêmes. Je me fais juste la caisse de résonance de l'impossibilité de rester confinée dans cet entre-soi. 

Vous essayez de résister à votre niveau individuel contre cet embourgeoisement. 

J'essaie de triompher de ce manque d'inclusion en m'y intéressant. J'essaie d'enrichir mon cinéma de cette diversité. Ce sont des sujets différents, des corps différents, des jeux différents car je rencontre de jeunes acteurs d'une nouvelle génération. 

Ce qui est très intéressant, c'est que vous vous êtes lancée des défis à chaque film. On a déjà parlé de vos deux premiers. Le troisième, Planétarium, était un film international à gros budget avec une grande star (Natalie Portman, ndlr). Pour le quatrième, Une Fille facile, c'était vraiment inattendu de vous retrouver sur ce projet-là.  

Qu'est-ce qui vous semblait inattendu? Pourquoi c'était inattendu? Cela m'intéresse car, même si cela paraît différent, j'ai l'impression d'être obsessionnelle, de faire toujours le même film. 

Une Fille Facile apparaît un peu comme le jumeau inversé de Belle Epine, par rapport à l'aspect initiatique. Mais pour l'instant, on a surtout vu l'aspect sombre de votre filmographie. Donc on ne vous attendait pas sur un terrain plus léger, a priori lumineux,  solaire, estival.

Le côté carte postale, en apparence. Oui, j'en avais envie. On essaie de faire toujours un film contre le précédent. On essaie de sortir de sa névrose, en quelque sorte. 

Personnellement j'ai eu l'impression qu'avec ce film, vous vous réconciliez avec votre passé littéraire (Rebecca Zlotowski est agrégée de lettres modernes, ndlr). Dans vos autres films, vous ne vous reposiez que sur des capacités cinématographiques. Tandis que dans celui-ci, vous écrivez des commentaires lus en voix off, des dialogues qui sonnent plus écrits que d'habitude...

Oui, des dialogues qui sont plus artificiels volontairement. 

Des leçons de vie qui sont données par Zahia ou Benoît Magimel au personnage de Mina Farid. On sent donc une sorte de réappropriation de votre passé littéraire pour en faire une force de votre cinéma. 

Oui, tout à fait. Je trouve ça assez juste. En fait, à partir du moment où j'assume une certaine artificialité, peut naître une vérité simple du récit d'apprentissage dans Une Fille facile. On ne se trouve pas dans un récit d'apprentissage sexuel mais plutôt de destin professionnel. Et c'est vrai que les monologues un peu solennels, les leçons de vie, comme vous les appelez, sont des pivots du récit, assumés comme tels, avec leur littéralité, leur artificialité, le côté très écrit. C'est un peu l'héritage de Rohmer, un cinéaste dont j'aime une grande partie des films mais pas forcément tout. Cela me permet d'assumer mon côté littéraire, académique, et du coup de l'effacer. D'être plus léger, d'être moins scolaire, curieusement. En épousant pleinement ma nature, cela me ressemble plus et en même temps, cela la fait oublier. 

Néanmoins il y a nettement moins de commentaires que chez Rohmer, il voulait même en retirer beaucoup...

Oui, c'est beaucoup moins bavard. Parce que cela me tient à cœur d'avoir quelque chose que Rohmer ne possède pas forcément, une érotisation libidinale premier degré, alors que chez Rohmer, cela apparaît de manière très inattendue, mentale et masculine. Dans mon cas, cela me tenait à cœur d'avoir des moments -on est quand même en 2019 - de sexualité pure, de sensation pure. Quand le personnage de Sophia (Zahia) dit "c'est la sensation qui m'intéresse, ce n'est pas le sentiment", on va le vivre avec le film, alors que Rohmer nous fait vivre le désir de la sensation par la phrase. Moi j'ai un désir de basculer dans une soirée d'été, autour d'une piscine, avec de la musique. C'est vraiment le rapport à la musique qui va prendre le relais sur cette sensation de plaisir. Le film essaie de créer du plaisir lui-même avec les outils modestes d'une soirée d'été. 

Suite de l'entretien passionnant avec Rebecca Zlotowski, dans sa partie 2, à venir. 

Remerciements à Hassan Guerrar et Julie Braun.

Par David Speranski

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