DOSSIER : Quelques raisons de ne pas aimer (aveuglément) Quentin Tarantino


Quelques raisons de ne pas aimer (aveuglément) Quentin Tarantino

 A l’heure d’écorner l’image du bad boy d’Hollywood m’est revenue la tirade drôlissime de Bernard Blier dans Les Tontons flingueurs : « Mais il est complètement fou ce mec. Mais moi les dingues, je les soigne. On va lui faire une ordonnance. Et une sévère. Je vais lui montrer qui c’est Raoul. Aux quatre coins de Paris qu’on va le retrouver éparpillé par petits bouts, façon puzzle. Moi quand on m’en fait trop, je correctionne plus. Je dynamite, je disperse, je ventile. » Je vois d’ici les mines hargneuses des inconditionnels de la filmographie du trailer trash le plus célèbre de South Bay, bien décidés à laver l’affront en envoyant Hans Landa (Christoph Waltz dans Inglourious Basterds), M. Blonde (Michael Madsen dans Reservoir Dogs), Ordell Robbie (Samuel L. Jackson dans Jackie Brown) ou le Gimp (Stephen Hibbert, l’être masqué de cuir, mi-homme mi-bête, dans Pulp Fiction) me régler mon compte. Que les Vipères Assassines ravalent toutefois leur venin : le moteur du Dodge Charmer tourne, Black Mamba et Aldo l’Apache patientent sur la banquette arrière prêts à en découdre. Si cette dernière phrase vous semble absconse, bienvenue dans l’univers pyrotechnique, érudit, coloriste, POP ! ZIP! SHEBAM! POW! BLOP! WIZZ! de “Q” (le surnom donné par sa mère).

 “Il était une fois…”

Préférant astucieusement la plausibilité fictionnelle à la véracité historique, Tarantino égrène les grandes pages de l’histoire (Inglourious Basterds, Django Unchained, Once Upon a Time in ...Hollywood) en prenant un malin plaisir à gommer toute forme de subtilité et de mise à distance factuelle : entre manichéisme à 2 sous et stéréotypes culturels, ses personnages ont l’épaisseur psychologique de leurs alter ego dans les comic books, la tchatche en plus. Si la morale est presque toujours sauve (les “gentils” massacrant avec maestria les tueurs lancés à leurs trousses), n’attendez pas de son cinéma qu’il éduque votre vision du monde : pour survivre dans ses films, la maîtrise du sabre, des armes à feu, des arts martiaux, de la conduite automobile ou du black thang (argot black) est fortement conseillée, sauf à vouloir écourter son temps d’apparition à l’écran en finissant torturé(e) dans un hangar par un descendant du Dr Szell (Laurence Olivier dans Marathon Man).

Tarantino a beau jeu de répondre aux reproches qui lui sont faits par l’entourloupe du “Il était une fois” (avertissement avant Inglourious Basterds ou dans le titre même de Once Upon a Time in...Hollywood). Car si les libertés qu’il prend avec les faits relèvent de la grammaire cinématographique et de la toute-puissance de l’imagination, sa relecture des mythes américains frise par moments l’exercice de style parodique pouvant passer pour une forme de complaisance grand-guignolesque. Quitte à rendre hommage aux genres et sous-genres du cinéma de son enfance (Blaxploitation, kung-fu, films d’infirmières et de pom-pom girls, giallo, chanbara, western, polar, mélo, wu xia pan, japanimation et j’en passe), l’équation “flingues – gonzesses – bagnoles – clopes – action – dialogues – rock’n’roll - alcool” devrait logiquement se suffire à elle-même, d’autant que “Q” n’est manifestement pas le rejeton illégitime d’un philosophe, même télévisuel.

Symptomatique de son manque de finesse, la place faite à la “clique” Manson dans Once Upon… A moins d’adhérer au poncif médiatique totalement puéril consistant à présenter l’assassinat sauvage de Sharon Tate comme la fin “officielle” du Summer of Love, rien ne justifie, si ce n’est son goût malsain pour les figures de dégénérés et de tortionnaires, de redonner vie à cette immense actrice pour lui faire revivre son calvaire post mortem dans l’esprit de chaque spectateur. Après tout, si “Q” s’est souvent permis d’insulter les amoureux des genres cinématographiques qui ne trouvent pas grâce à ses yeux, je peux bien m’accorder le droit de lui dire qu’on peut s’amuser de tout mais que la fiction permet justement de dire la même chose en moins mauvaise compagnie. Quant aux accusations d’esthétiser la violence en tombant systématiquement dans l’outrance visuelle et verbale, il répond par les arguments de l’humour, de la fonction cathartique de l’image et de l’exagération régressive. Soit. Appelons d’autres témoins à la barre. 

Le 7ème art pour les Nuls

Reconnaissons au natif de Knoxville un art consommé de la geste filmique et de la dynamique narrative, une science du recyclage adossée à une culture cinéphilique sans faille. Sa maîtrise des codes et de la grammaire fictionnelle finit pourtant par devenir pesante à force de redites et de digressions purement formelles. A la différence de ses figures tutélaires (le quintette Hawks, Leone, Scorsese, De Palma, Fuller) et de ses innombrables sources d’inspiration (Argento, Cassavetes, Godard jeune, Melville, Aldrich, Lubitsch, Dassin, Tony Scott, Truffaut, De Toth, Willeford, Elmore Leonard…) dont la prétention naturelle (chez certains) les ferait presque passer en comparaison pour des apprentis sorciers à Poudlard, Tarantino récite à la perfection le bréviaire cinématographique en élevant la citation, le sample et le collage au rang de figures de style.

“Q” a un savoir encyclopédique, les fauteuils élimés dans les salles du Carson Twin (multiplexe fréquenté durant son adolescence) en témoignent. Son imaginaire foisonnant, ses ellipses et sauts temporels, sa science du flash-back, ses dialogues servant de contrepoints à la violence, ses vrais-faux raccords et ses inserts inattendus font autorité, sans compter l’idée des marques fictives (cigarettes Red Apple, céréales Fruit Brute et autres trouvailles), le Mexican standoff dans Reservoir Dogs, l’excellence de sa playlist (soul, rock’n’roll et bubblegum pop), son fétichisme du pied qui enluminent chacun de ses films. Le problème, c’est que sa boîte à outils finit par trop se voir à l’écran et à s’entendre en interviews, master class et conférences de presse. Relever toutes les références codées et les emprunts, reconnaître le sous-texte et les allusions, repérer les acteurs sortis de la naphtaline sont des leviers qui font partie de l’immersion tarantinienne. Le génie de Tarantino tient précisément dans cette dissonance apparente : offrir un spectacle empruntant au cinéma bis (donc facile d’accès) pour tester l’érudition du spectateur. Why not, mais l’exercice peut lasser. Un exemple ? Dans Inglourious Basterds, avez-vous eu la perspicacité d’établir un parallèle entre l’incendie du cinéma et les fours crématoires, l’inflammation de la pellicule de nitrate et les autodafés, la croix gammée “taggués” sur les fronts des nazis et l’étoile jaune ? Non ? Rassurez-moi, vous vous étiez au moins fait la réflexion que le cinéma a la puissance de feu d’une armée pour venir à bout d’une dictature ? Toujours pas ? La curiosité pré-visionnage du spectateur, entretenue par les spoilers, indiscrétions et premiers commentaires sur les forums du web, ôte de plus en plus une grande partie de sa pertinence à la démarche.

Tarantino le dit lui-même, il existe deux types de longs-métrages : les films du “monde du cinéma” (pour cinéphiles capables d’identifier les références) qui n’ont pas de liens intimes avec le vécu ou la vraisemblance et les films dits “réalistes” (dont les séquences dans l’ensemble de sa filmographie se comptent sur le doigt d’une main : tête-à-tête Pam Grier/Robert Forster dans Jackie Brown, Kerry Washington/Jamie Foxx dans Django Unchained, épreuves vécues par Uma Turman dans Kill Bill (liste non-exhaustive mais forcément succincte)). Il a beau se fendre d’un argument imparable _ « Comme Uma assure l’aspect humain, réel, tangible, je peux me permettre de faire le trapèze volant avec le reste du film. Je peux tout exagérer, tendre à fond vers l’abstraction cinématographique parce que, grâce à elle, je sais que le film a toujours un cœur humain qui bat » _ le bilan n’est pas à l’avantage du réalisme, tant l’exagération a la part belle sur la “vraie vie”.

Et les femmes dans tout cela, me direz-vous ? Superbes, divinement mises en scène, charismatiques et félines mais malmenées à l’égal des hommes (à son actif, “Q” a l’intelligence de n’avoir jamais cédé à la facilité des scènes sexuellement explicites). Petite parenthèse gossip, Uma Thurman lui en veut toujours de ses mésaventures sur le tournage de Kill Bill, quoique la présence de sa fille Maya Hawke à l’affiche de Once Upon a Time…in Hollywood oblige à remettre quelque peu en perspective ses propos publiés dans Libération en février 2018. Le féminisme dans le cinéma de Tarantino est une rengaine qui plaît beaucoup dans les dîners en ville mais qui ne résiste guère au (re)visionnage de son œuvre, à moins de considérer le fait de survivre en se transformant en tueuse(s) de masse comme une avancée pour la cause des femmes…

Bon, puisque après tout seuls Les Huit Salopards n’ont pas provoqué une envie irrépressible de suspendre mon incrédulité, je continuerais à le laisser “jouer à Rashômon” avec moi, tout comme je persiste benoîtement à aller dans les salles obscures voir “le dernier Woody Allen” alors que les logorrhées verbales de ses personnages m’ennuient au plus haut point. La magie du cinéma, sans doute.

Au fait…Rashômon, ça vous parle ? 

Par Jean HARTLEYB

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