DOSSIER : Entretien avec Bertrand Bonello : "Je suis passionné par le geste."


Entretien avec Bertrand Bonello : "Je suis passionné par le geste."

Rétro-HD a eu la chance de s'entretenir avec Bertrand Bonello pendant le FIDMarseille 2019 où un hommage lui était consacré. Nous revenons sur les obsessions d'un réalisateur plein de mystères, en se concentrant sur sa dernière pépite Zombi Child, présenté à la dernière Quinzaine des Réalisateurs...

Premièrement, félicitations pour votre travail très justement récompensé au FIDMarseille par un grand prix d'honneur, cela vous fait quoi?

Au-delà du grand honneur évident, c’est la rétrospective qui me plaît particulièrement. Cela permet un recul sur ce qu’on a fait et se situer pour voir où on va.

Au Festival de Cannes 2019, le thème du zombie s'est imposé comme le thème majeur du Festival, un peu comme le cannibalisme trois ans auparavant. Avec The Dead Don't Die, Atlantique, Sick sick, sick... Zombi Child était sans doute le meilleur film de zombies du Festival.

Oui, c’est une figure récurrente dans le cinéma mais plus axé sur l’épouvante habituellement. Mon envie était de prendre la figure du zombi (au sens haïtien du terme ndlr) pour en revenir à son origine historique.

On sent un grand aspect documentaire dans ce dernier film. Pourquoi avoir choisi une dimension "historique" et ce montage dit "éclaté" pour lier passé, présent, ici (France) et là-bas (Haïti)?

La partie ressentie comme documentaire s’ancre plus dans le film historique. Même si j’aime beaucoup le documentaire, je préfère bien trop la maitrise pour en réaliser un. Enfin, qui sait peut-être un jour ! Et le montage parallèle permet de diffuser certains éléments dans les autres parties, c’était mon intention première.

Narrativement vous aimez bien raconter des histoires où vous mélangez passé et présent (Saint Laurent, Zombi Child, et même L'Apollonide, avec sa conclusion au présent, après son récit au passé), est-ce pour vous un procédé de musicien qui s'appelle "l'art du contrepoint" qui consiste en la superposition organisée de lignes mélodiques distinctes? 

Complètement, j’aime bien cette analogie. J’écris souvent la musique quand j’écris les scénarios. J’ai fait beaucoup de musique classique quand j’étais petit, je pense que cela m’a marqué, j’avais même un désir d’être chef d’orchestre.

D'où vous est venu l'idée du Zombi originel? D'autres œuvres vous ont-elles inspiré? Avez-vous vu L’emprise des ténèbres de Wes Craven? Zombi Child semble s’en démarquer…

J’ai vu L’emprise des ténèbres quand j’étais jeune et il s’inscrit aussi dans l’adaptation d’un livre The Serpent and The Rainbow et le cas de Clairvius Narcisse mais il se concentre vraiment sur la poudre de zombi et part plus dans une veine horrifique voire de série B. Même s’il est intéressant, je ne le trouve pas très abouti, voire un peu raté…

Ce qui est assez surprenant avec votre travail et particulièrement Zombi Child, c'est votre obsession de la féminité en collectif... Le film évoque les sœurs Lisbon de Virgin Suicides ou des films tels que Mustang, c'est assez surprenant et agréable de se dire que c'est un homme qui est à l'origine de cette histoire touchante.

Il y a forcément une différence car je suis un homme face à des femmes mais je ne crois pas qu’il y ait une dissemblance fondamentale entre femmes et hommes. C’est simplement la question du positionnement face à mes actrices qui se pose. Je ne suis ni leur père, ni leur ami, il faut trouver la place juste. Je discute beaucoup pendant le casting et avant le tournage. Et puis, je suis père d’une fille de 15 ans, cela aide certainement à la compréhension.

Une autre notion récurrente qui vient à l'esprit en regardant vos films, c'est la sensation de la matière...Vous avez une manière très organique de la mettre en scène. Que ce soit le corps (et ses entrailles dans Zombi Child en l’occurrence), la terre d'Haïti, les tissus de Saint Laurent, la sexualité brute de l'Apollonide... Qu'est-ce qui vous pousse à filmer ainsi?

Je suis passionné par le geste. Le fait de couper le poisson dans Zombi Child ou le tissu de Saint Laurent. Cela relève d'une certaine sensualité et dans la manière de filmer, cela peut être filmé de façon "brute" effectivement, parfois crue...

Le terme qui me vient en premier pour qualifier votre cinéma, c'est "envoûtement" : dans le fond comme dans la forme. Vous envoûtez votre spectateur consciemment?

Disons qu'à l’écriture ou au tournage, je ne pense pas à l’effet précis que je veux déclencher. C'est seulement lors des premières projections que les spectateurs me partagent la sensation éprouvée. Ce qui m’intéresse le plus, c'est la sensation et non l’intellect, je ne suis pas du tout théoricien.

Les liens entre la musique et l'image sont primordiaux dans chacun de vos films. À titre personnel, je trouve les musiques de Zombi Child parfaitement bien dosées (dommage qu'il n'y ait pas la B.O. sur Spotify !) J'ai entendu dire que pour certains films, la musique (que vous composez pour presque tous vos films) vous vient souvent en amont, pendant le scénario...Vous avez d'abord été musicien avant de devenir cinéaste... Pourriez-vous faire une hiérarchie entre vos deux passions, la musique et le cinéma? Est-ce que faire de la musique sans images créerait un manque ou inversement?

Je les considère vraiment comme un tout, je ne vois pas l’un sans l’autre… La musique sert de narration, elle dit quelque chose du film et c’est très compliqué pour moi de laisser la construction à un autre compositeur. J’ai l’impression qu’on m’enlève un bout de la narration.

Pensez-vous que ce soit facile d'assumer un si univers singulier dans le cinéma français aujourd’hui? Avez-vous voulu jouer avec le cinéma de genre? Quelle est votre relation avec des films comme Grave de Julia Ducournau par exemple?

Zombi Child serait un film de genres avec un S. Le Teen movie, le film historique, le film de possession… Je préfère naviguer entre les genres que me contenter d’étiquettes. J’aime bien le film de Julia, c’est une amie, son film est totalement réussi mais il manque un certain trouble dans Grave à mon goût.

Zombi Child est un projet extrêmement personnel. Il a sans doute été difficile de le soumettre à des financeurs car il ne dispose pas de vedettes ou de pitch a priori vendeur. En plus de le réaliser, vous l'avez également produit. Comment réussir à faire exister un projet aussi fragile et personnel?

J’ai mis un an entre l’idée et la projection à Cannes (Quinzaine des Réalisateurs ndlr), cela s’est fait assez naturellement. Néanmoins, je dois reconnaître que c’est assez compliqué à la diffusion, non pas qu’il y aurait des fragilités au niveau des distributeurs mais disons que c’est difficile de faire exister un film d’auteur aujourd’hui, surtout auprès d'un public jeune. En général, les jeunes vont plus voir Avengers et ce sont des personnes plus âgées qui se rendent dans les salles d’art et essai. Je crois que c'est complexe de faire vivre du cinéma d'auteur à notre époque.

Dans Zombi Child, on entend que le vaudou permet de réaliser que la vie et la mort sont indissociables. C’est quelque chose que vous souhaitez démontrer avec votre cinéma?

En tout cas, c’est quelque chose que la culture occidentale, depuis les Grecs, a complètement dissocié. Il y a la vie et il y a la mort. Le film fait le pont entre les deux. Cela m’intéressait de traiter ce lien. D’ailleurs, être un « zombi », contrairement aux zombies classiques qui sont des morts qui reviennent sur Terre, c’est vraiment se trouver entre la vie et la mort.

Par touches, Zombi Child se reçoit comme très dramatique, on retrouve des scènes profondément dévastatrices capturant des personnages en souffrance… Il y a vraiment un bel équilibre entre le Teen Movie, le drame historique et le film de possession. Comment avez-vous trouvé le bon dosage?

Je ne sais pas ! (rires) C’est du tâtonnement, c’est comme quand on fait de la musique. On fait ça, on fait ça (il mime du pianotement). Difficile de donner une réponse à cela, je pense que les réalisateurs qui vous en donneraient mentiraient. Il y a des réalisateurs qui sont des théoriciens, pas moi. On peut fabriquer des théories, c’est facile mais je pense que c’est un peu trop simple.

Zombi Child est-il une charge plus ou moins cachée contre le libéralisme économique (l'esclavage à Haïti, la notion de libéralisme annihilant la subversion de la Révolution dans le cours de Patrick Boucheron) ?

À souligner que c’est un vrai professeur d’histoire ! Je lui avais simplement donné le thème et tout son cours entrait parfaitement en cohésion avec le film. Ce qu’il dit, c’est le film. J’aurais presque pu m’arrêter à son discours et ne plus continuer le film…

Par écho au monde invisible visité dans le film : croyez-vous au sixième sens, aux intuitions ?

Oui, j’y crois totalement… Dans l’ordre, je dirais qu’il faut se mettre en accueil d’accueillir ces intuitions-là et les idées, surtout sans les intellectualiser. Et après, je pense qu’il faut se fermer complètement et se remettre dans un endroit qui est celui du travail, de la structure mais avec ces intuitions-là. C’est d’abord un accueil.

Vous diriez que le travail vient d’abord du corps? On peut avoir parfois l’impression que les idées nous « tombent » dessus…

Il n’y a rien de plus mystérieux qu’une idée. Des fois on en a une et on sait qu’elle est bonne et c’est un truc extraordinaire, cela n'arrive pas tous les jours. On se sent dans un état de plénitude, c’est assez proche de la jouissance. C’est là où le travail commence, c’est qu’il faut la transformer. L’important c’est qu’est-ce qu’on en fait.

Qu’est-ce qui vous influence en terme de structure, de cinéma? Vous avez quand même un univers très singulier.

C’est vrai que le jour où j’ai découvert le cinéma de Bresson, cela a changé quelque chose. Après, il faut également savoir oublier ses inspirations, ce n'est pas facile. Donc, Bresson et Pasolini bien sûr (il a réalisé un moyen-métrage en hommage à Pier Paolo Pasolini ndlr).

Quels sont vos projets en cours ou en prévision, des idées?

Pour l’instant, tout est ouvert !

Par Justine VIGNAL

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