DOSSIER : Bilan du Festival Lumière 2018


Bilan du Festival Lulmière 2018

De battre nos cœurs se sont arrêtés

Mon précieux…

Si un chiffre devait résumer à lui seul l’enthousiasme suscité par le Festival Lumière 2018, les dix-mille personnes ayant assisté aux deux rétrospectives de la trilogie “Le Seigneur des anneaux” dans la très belle Halle Tony Garnier (la plus grande salle de cinéma du monde dans sa configuration festivalière) constituent à n’en pas douter le meilleur indicateur de l’attachement des passionnés de cinéma aux salles obscures et au patrimoine cinématographique. Thierry Frémaux n’a, en effet, cessé de le répéter à chaque présentation, avant-première ou master class ayant émaillé la manifestation : le cinéma de répertoire n’a rien de confidentiel puisqu’il constitue une part non-négligeable des recettes guichets des exploitants et distributeurs (contrairement à une idée reçue, sur les 7899 films projetés en salles en 2017, seuls 693 étaient des inédits). C’est dire son importance, son poids économique et la nécessité de continuer à en restaurer les chefs-d’œuvre et inédits, souvent méconnus du grand public. A ce titre, la projection du long métrage restauré de John Ford, Les Raisins de la colère (The Grapes of Wrath, 1940) présentait plusieurs intérêts : premier choix de Jane Fonda dans l’hommage rendu à son père, il ne manquera pas de ranimer une envie de lecture du roman classique de Steinbeck ; il rappelle opportunément à ceux qui en douteraient encore à quel point le cinéma est un art de l’abréviation visuelle, de la réécriture et de l’ellipse ; la fin de l’histoire devant justifier les moyens investis, la précision documentaire qu’on lui prête relève de la pure mythologie ; la narration biblique enfin (Fuite hors d’Egypte, Exode, arrivée au pays de Canaan) structure la trame des deux récits tandis qu’un passage de l’Apocalypse (14:19-20) a probablement inspiré le titre du roman.

Les fins connaisseurs de la mythologie américaine le savent : les raisons du départ des “Okies” (les habitants de l’Oklahoma), l’absence de figurants rappelant la présence des Mexicains, Noirs et Philippins dans les “Hoovervilles” (bidonvilles insalubres situés à la périphérie des agglomérations), la sagesse pastorale de “Ma” Joad, la mère de Tom Joad (remarquablement interprétés par Jane Darwell et Henry Fonda), en décalage certain avec la méconnaissance de la Bible de son alter ego romanesque, le couvercle posé sur la lutte des classes aux Etats-Unis font partie des nombreux “manques” et omissions relevés par les historiens depuis vingt ans. Les mêmes se souviennent aussi du contexte de publication du roman : en octobre 1936, Steinbeck avait rédigé sept articles dans le San Francisco News sous le titre “The Harvest Gypsies” où il décrivait l’effroi ressenti face à la désespérance des migrants (son travail documentaire sera republié en 1938 dans un recueil illustré des photos de Dorothea Lange, le produit de la vente servant à alimenter des aides aux travailleurs saisonniers).

Si la route 66 y a gagné son surnom de “Mother Road”, le répertoire folk une chanson (“The Ghost of Tom Joad” de Bruce Springsteen), l’histoire un énième autodafé (le roman de Steinbeck a été brûlé en place publique dans plusieurs grandes villes américaines) et les féministes une figure tutélaire (au moment de la sortie du film, les journaux américains avaient offert des cadeaux aux deux cents plus belles lettres des femmes ayant répondu à la question : “Comment une mère peut-elle aider à garder une famille unie face à toutes les épreuves?”), les spectateurs retiendront les superbes décors, le réalisme des scènes en extérieur, le sublime chant révolutionnaire de Tom Joad contre les derniers reflets d’un rêve avorté - l’American Way of Life - et sans doute l’une des premières évocations littéraires de ce qu’il est de coutume d’appeler aujourd’hui des réfugiés climatiques. Quelqu’un pour envoyer le DVD du film à Donald Trump ?

 

Peur sur la ville

Lors de la conférence de presse organisée deux jours plus tôt au village du Festival devant la presse internationale, la militante Jane Fonda n’a pas beaucoup laissé voix au chapitre à l’actrice. Au détour de questions portant sur sa carrière et ses projets, elle a profité de cet exercice généralement très convenu pour évoquer les élections de mi-mandat aux Etats-Unis le 6 novembre prochain, en particulier celle au poste de gouverneur de l’Etat de Géorgie, et faire part de ses craintes sur l’issue d’un scrutin qu’elle considère comme historique pour l’avenir de son pays. Reprenant la célèbre apostrophe de Martin Luther King “I don’t have to like you but I have to love you”, elle n’a pas manqué de fustiger les conduites non-rationnelles du président Trump, à qui elle prête un syndrome de stress post-traumatique (par analogie avec les réactions de l’un de ses ex-époux). Lutter aux côtés des femmes, des métiers précaires et non-syndiqués, résister aux dérives patriarcales d’une société en quête de sens, défendre l’Obamacare, rester curieux d’apprendre chaque jour, fréquenter des personnes différentes de soi, écouter avec le cœur, ne jamais céder à la violence (même si elle reconnaît être parfois tentée par cette issue) restent ses leitmotivs. Le tout dit avec un sourire désarmant qui ne doit rien à L’Oréal mais à sa grandeur d’âme. Point d’orgue des échanges avec les journalistes, cet adage, superbe, que toute femme harcelée dans la rue ou dans la sphère intime, devrait s’approprier : « “No” is a complete sentence ». ”Non” est une phrase complète. A bon entendeur, Messieurs. Elle manque déjà au ciel lyonnais…

Par Jean HARTLEYB

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