DOSSIER : Cannes 2018 : Bilan et commentaire du palmarès : Don Quichotte et les femmes


Cannes 2018 : Bilan et commentaire du palmarès : Don Quichotte et les femmes

Le Festival de Cannes 2018 avait commencé avec un air de sinistrose: moins de stars, moins de films américains, moins de fêtes, pas de films Netflix sélectionnés, pas de projections prioritaires pour la presse qui, globalement, s'en est sentie fort vexée...Un Festival de Cannes d'un nouveau type allait commencer. En fin de compte, le Festival ne s'en est pas si mal sorti. Un Palmarès digne et plutôt réussi de la part du jury de Cate Blanchett a permis de recentrer le Festival de Cannes autour de vraies questions de cinéma. De l'avis général, la sélection officielle était largement supérieure à celle de l'an dernier. De plus, nous avons pu bénéficier de réels coups de cœur dans les sections parallèles (Girl, Leave no trace, Sauvage, En liberté, etc. ) Il manquait peut-être un peu de films américains pour rendre le Festival plus glamour mais cette variable peut facilement être rectifiée, l'essentiel étant que les propositions de cinéma se sont révélées très stimulantes, fort vivantes et particulièrement vibrantes.

#Metoo mais pas tant que cela

Vu la composition du jury (majoritairement féminin, ce qui est la 2ème fois depuis celui de Jane Campion), tous les festivaliers s'attendaient à ce que ce jury décerne la Palme d'or à une réalisatrice, pour rééquilibrer l'injustice et l'inégalité représentées par le nombre de 82 réalisatrices retenues en Sélection Officielle. Or Cate Blanchett avait déjà annoncé qu'elle ne jugerait aucunement les films en fonction du genre de leurs auteurs mais uniquement de par leur réussite intrinsèque. Elle a tenu parole et c'est tout à l'honneur de ce jury de ne pas avoir pris une décision d'ordre "politique" ou "féministe" mais d'avoir distingué le meilleur film de la Sélection Officielle, en l'occurrence Une Affaire de famille d'Hirokazu Kore-Eda. Il eût été facile de récompenser l'un des trois films signés par des réalisatrices ou les œuvres présentées en l'absence de leurs auteurs, assignés à résidence dans leur pays (Panahi, Serebrennikov), afin de se donner bonne conscience. Blanchett et son jury ont rejeté ces solutions de facilité : parmi les réalisatrices, seule Alice Rohrwacher pouvait être une lauréate valable alors que les deux autres réalisatrices en lice, Nadine Labaki et Eva Husson, ont eu la main un peu lourde question sentimentalisme de bazar et grandes envolées mélodramatiques.  Finalement deux réalisatrices sur trois se retrouvent au palmarès, ce qui représente un très bon score. Quand on a entendu Cate Blanchett vanter les mérites du film d'Eva Husson, on a même pu se dire que le jury n'est pas passé loin de primer toutes les réalisatrices en compétition, ce qui eût été bien abusif. Néanmoins, les féministes pourront se dire qu'il s'agit d'une nouvelle fois d'une occasion manquée et que Alice Rohrwacher aurait fait (presque) une aussi bonne lauréate qu'Hirokazu Kore-Eda, ce qui n'est pas entièrement faux.  

L'enfance toujours en danger

Comme l'année précédente, l'un des thèmes particulièrement sensibles est demeuré l'enfant menacé. La Sélection officielle a ainsi donné deux principales illustrations de ce thème auquel les festivaliers ne peuvent que se montrer très sensibles: Une Affaire de famille a montré comment une famille de bric et de broc pouvait davantage protéger et prendre en charge des enfants démunis qu'un système social aveugle ; en revanche, Capharnaüm a montré sans fards des enfants délaissés, livrés à eux-mêmes et essayant désespérément de ne pas sombrer dans la misère d'un bidonville. Même si ces deux traitements d'une thématique assez semblable se retrouvent tous les deux au palmarès, on ne peut s'empêcher de considérer que l'un, en montrant l'espoir et la débrouillardise, l'a définitivement emporté sur l'autre, certes poignant mais volontairement tire-larmes.

Des autoportraits en guise de films

La forme qui a prédominé certains films importants de ce Festival est sans nul doute l'autoportrait. Certes, très souvent, l'exercice de la mise en scène de cinéma confine au souci de l'autoportrait. Mais rarement cela le fut de manière aussi évidente et peu masquée que cette année. Au moins quatre films importants de la Sélection officielle en témoignent: Le Livre d'Image de Jean-Luc Godard, nouvel essai cinématographique du génial Franco-suisse, peut-être le plus abordable depuis Eloge de l'amour, The House that Jack built de Lars Von Trier, sombre histoire de serial-killer que LVT utilise pour s'auto-justifier et se faire pardonner ses vétilles, Trois visages de Jafar Panahi où Panahi se met lui-même en scène, dans une mise en abîme de son assignation à résidence, et enfin Le Poirier sauvage, de Nuri Bilge Ceylan, où ce dernier se projette dans le personnage d'un jeune écrivain débutant. Ici encore, le jury de Cate Blanchett semble avoir pris la bonne décision en distinguant au plus niveau par une Palme d'or spéciale Le Livre d'Image de Jean-Luc Godard, nouveau fragment d'une œuvre magistrale, cette fois-ci regardant l'histoire du cinéma et l'Histoire en train de se faire, en particulier du côté des peuples arabes. Mine de rien, cet essai énoncé en voix off par JLG lui-même est le seul à quitter la contemplation d'un ego nombriliste pour se confronter véritablement à l'Autre et terminer par l'espoir d'une utopie possible, alors que les trois autres butent sur diverses impasses (l'Enfer pour Lars Von Trier, le paysage iranien en plan fixe pour Panahi ou l'échec annoncé d'une vocation pour Ceylan).  

Un équilibre géopolitique

Contrairement à ce que certains journaux ont annoncé, la France n'était pas complètement absente du palmarès puisque Godard y a décroché une Palme d'or, certes spéciale mais néanmoins Palme quand même, récompensant à travers lui la Nouvelle Vague avec soixante ans de retard depuis le Prix de la mise en scène accordé aux Quatre cent coups de Truffaut...En revanche ni Honoré, Husson, Gonzales ou Brizé n'ont su tirer leur épingle du jeu. Parmi les favoris de la critique, Lee Chang-Dong s'était imposé avec Burning, son adaptation de Murakami mais ne remporta justement que le Prix Fipresci. Peut-être n'y avait-il pas de place pour deux cinéastes asiatiques au plus haut niveau. En revanche, le Grand Prix du Jury (2ème place officielle) allait comme un gant à Spike Lee qui effectuait un retour au plus haut niveau artistique avec Blackkklansman, tout en livrant un témoignage urgent sur la politique américaine d'un certain Donald Trump...

Retour vers le passé

En effet certains films se servaient ouvertement du passé pour témoigner sur le présent: Blackkklansman utilisait une affaire des années 70 pour s'exprimer librement sur Trump ; idem pour L'Eté de Serebrennikov qui, sous couvert de raconter un Jules et Jim rock n'roll dans les années 80, lorgne clairement sur le régime de Vladimir Poutine ; on retrouve le même décalage dans Cold War de Pawel Pawlikowski qui, suivant le fil d'une passion, traverse 25 ans de guerre froide, tout en montrant à quel point la pauvreté n'a guère changé pour les pays de l'Est face aux pays de l'Ouest. On pourra considérer le procédé facile et peu risqué mais il s'avère la plupart du temps efficace, donnant plus de liberté à l'auteur pour délivrer des critiques acerbes et sans indulgence.

L'Idiot de Dostoievski 

Néanmoins la figure centrale du Festival fut sans nul doute une figure intemporelle, celle de l'Idiot, personnage vaguement christique, illuminé et bienveillant. Comme si tout le Mal du monde ne pouvait trouver d'opposant ultime que l'innocence absolue. On le reconnaissait chez le Lazzaro d'Alice Rohrwacher, mais aussi dans le rat des champs de Burning de Lee Chang-Dong ou l'apprenti écrivain du Poirier sauvage. Dans ces trois cas, la naïveté se heurte à la fameuse lutte des classes qui n'a pas autant disparu qu'on le croit, rocher du réel contre lequel se fracassent les désirs et les ambitions. De même, dans la sélection de la Semaine de la Critique, Diamantino, personnage de footballeur inspiré par Ronaldo, et le prostitué de Sauvage, représentent également la figure de l'illuminé qui prône l'amour universel dans un monde rempli de haine. Ils tendent l'autre joue dans un réflexe de bienveillance, en espérant améliorer le monde, comme des Don Quichotte qui se battent contre des moulins à vent, ce qui donne finalement un sens à la sélection in extremis en clôture de festival de L'Homme qui tua Don Quichotte de Terry Gilliam. L'idéalisme solitaire, le rêve et la quête d'absolu face aux terribles et douloureux pépins de la réalité, telle est la leçon qu'il serait possible de retenir de ce 71ème Festival de Cannes.

 

Palmarès du Festival de Cannes 2018

 

  • Palme d'or : "Une affaire de famille" du Japonais Hirokazu Kore-eda
  • Grand prix du jury : "BlacKkKlansman" de l'Américain Spike Lee
  • Prix du jury : "Capharnaüm" de la Libanaise Nadine Labaki
  • La Palme d'or spéciale : le franco-suisse Jean-Luc Godard, qui présentait "Le Livre d’image"
  • Prix d'interprétation masculine : Marcello Fonte, dans le film "Dogman" de l’Italien Matteo Garrone
  • Prix de la mise en scène : le Polonais Pawel Pawlikowski pour le film "Cold War"
  • Prix du scénario : ex aequo "Heureux comme Lazzaro" de l'Italienne Alice Rohrwacher, et "3 Faces" de l'Iranien Jafar Panahi, co-écrit par le réalisateur et Nader Saeivar
  • Prix de l'interprétation féminine : Samal Yeslyamova, dans le film du Russe Sergey Dvortsevoy "Ayka"
  • Caméra d'or : "Girl" de Lukas Dhont
  • Prix Fipresci : "Burning" de Lee Chang-Dong
  • Prix œcuménique : "Capharnaüm" de Nadine Labaki

Par David Speranski

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