DOSSIER : Conférence de presse des membres du jury et des lauréats : "Choisir et non pas juger"


Conférence de presse des membres du jury et des lauréats : "Choisir et non pas juger" (Cate Blanchett)

Comme chaque année, nous étions curieux de connaître les motivations du jury après la révélation du Palmarès du Festival de Cannes. Nous attendions donc de pied ferme Cate Blanchett et son jury en salle de presse. La première question allait de soi, étant donné ce jury à majorité féminine, et concernait la représentation féminine à Cannes. Cate Blanchett expliqua qu'elle a pu admirer des jeux d'actrices formidables et déplora le manque de réalisatrices en compétition (3 seulement sur 21), en insistant sur le fait que plus de diversité apporterait plus de perspectives. 

Au sujet de la prise de décision, elle précisa qu'il n'y a "pas eu d'effusions de sang" et que les décisions furent collégiales, même si aucune ne fut prise à l'unanimité. Elle expliqua que, malgré leurs différences de goûts et de personnalités, tous les membres se sont bien entendus pour produire une décision collégiale. Elle ironisa en prenant par l'épaule Robert Guédiguian, disant qu'ils n'avaient pas vraiment de goûts en commun. On imagine sans peine que leur point de désaccord fut surtout le film de Nadine Labaki, Capharnaüm,  Guédiguian ne l'applaudissant même pas lors de la remise de son prix alors que Cate Blanchett et Kristen Stewart sont sorties en larmes de la projection. 

Il fut alors demandé à Cate Blanchett le choix de l'attribution de la Palme d'or au film d'Hirokazu Kore-Eda, Une Affaire de famille. Elle répondit qu'un film obtenant la Palme d'or devait répondre à un grand nombre de règles et critères, le jeu d'acteurs, la mise en scène, la photographie, le scénario, etc. , et que le film de Kore-Eda les cochait absolument toutes de manière extraordinaire. Ce film a globalement bouleversé le jury, ce qui fut confirmé par Denis Villeneuve. Cate Blanchett portait d'ailleurs le soir du palmarès tout à fait volontairement une robe en forme de kimono en hommage à ce film. 

Sur le fait que Nuri Bilge Ceylan n'ait rien obtenu au palmarès, elle botta un peu en touche en indiquant que le jury avait décidé "de regarder chaque film comme une œuvre d'art, certains films nous plaisaient mais ne restaient pas, d'autres, on y pensait sans cesse, il fallait mettre de côté toute question politique car la réalisation n'est pas par nature politique". On imagine que L'Eté de Kirill Serebrennikov faisait partie des films qui ont plu mais dont le souvenir s'est évaporé au fur et à mesure des projections....A moins que Andrei Zviaguintsev ne se soit pas montré très enthousiaste pour défendre son collègue russe ou que son assignation de résidence pour détournement frauduleux de fonds ne soit un argument suffisant...

Denis Villeneuve renchérit en expliquant "notre rôle est de choisir les films, de les défendre et non pas de les juger".  "Il s'agissait de vivre chaque film comme une expérience unique. Le problème consistait à savoir comment choisir". Il précisa qu'il a remporté certaines batailles dans les discussions et en a perdu d'autres mais que "toutes les décisions furent collégiales". 

Sur Jean-Luc Godard, Cate Blanchett développa en disant "que c'est un film qui nous a impressionné, surpris, étonné, parfois mis en colère mais qui est resté en nous. Ce n'est pas une Palme d'or honoraire. C'est vraiment le film qui nous a tous remué et remis en question. Godard ne cesse d'inventer et de repousser les limites du cinéma". Par conséquent le jury a demandé à déroger au règlement en lui accordant une Palme d'or spéciale "car ce film se situait en-dehors du temps et de l'espace". Elle précisa que le jury ne prenait pas du compte les questions de budget des films et restait très ouvert en la matière. Denis Villeneuve, encore lui, indiqua que le plus important, c'était "la puissance des images, surtout la poésie et l'impact". 

Cate Blanchett a trouvé formidable que le jury brasse des générations différentes et a trouvé par exemple que le point de vue de Kristen Stewart fascinant. Au sujet du film Les Filles du soleil se passant au Kurdistan, Blanchett a surpris en prenant la défense de ce film particulièrement décrié par la critique. Elle l'a beaucoup aimé en raison de ses performances d'actrices et de son brillant scénario et l'a qualifié de "film puissant, merveilleux". Elle a particulièrement regretté qu'il n'existe pas davantage de prix, et que certains prix (Palme d'or, grand prix du jury, prix de la mise en scène) ne pouvaient être remis ex aequo, sinon ce film aurait pu obtenir un prix. 

Au sujet du film de Spike Lee, Léa Seydoux précisa qu'"il était important de récompenser ce film, par les temps qui courent". Ava Duvernay a expliqué qu'elle était depuis toujours une grande admiratrice du travail de Spike Lee mais qu'elle s'est volontairement tue et a laissé les autres parler pour ne pas les influencer. Tous les membres du jury ont apprécié le film car c'est une œuvre qui dépasse les frontières des U.S.A. pour toucher à l'universel. Ava Duvernay a mis à l'honneur le rôle de Andrei Zviaguintsev dans le jury, en le qualifiant de "professeur" et en le remerciant: "il m'a beaucoup appris". On peut supposer que Zviaguintsev s'est sans doute livré à quelques cours d'analyse de film, pour expliquer comment certains films étaient fabriqués et réussis. 

Cate Blanchett a précisé que, en dépit du planning chargé du jury, elle a tenu à voir à Un Certain Regard Rafiki et qu'elle l'a beaucoup apprécié. Khadja Nin a surenchéri sur le sujet. 

Enfin Ava Duvernay a remercié au nom de l'ensemble du jury, Cate Blanchett, qui est "vraiment une femme de classe, qui nous a dirigé avec beaucoup de leadership, en nous donnant toujours la parole". Tous les membres du jury ont donc applaudi leur présidente. On remarquera tout de même que deux membres du jury n'ont strictement rien dit, Kristen Stewart et Chang Chen. 

Nous passâmes ensuite aux différents lauréats du palmarès. Voici quelques extraits choisis. Spike Lee expliqua qu'il ne pouvait "imaginer meilleur lancement pour son film que ce prix à Cannes. Le film pourra nous faire sortir du désastre mental dans lequel nous vivons". Il justifia le mélange des genres dans son film (la comédie pour traiter de choses graves) par l'utilisation que d'autres metteurs en scène en ont fait, par exemple Kubrick dans Docteur Folamour. Il mit néanmoins une nuance en précisant qu'il s'agissait plus pour lui d'humour que de comédie (ce n'est pas un type qui glisse sur une peau de banane). Il évoqua le fait que, dans un an, ce serait le 20ème anniversaire de Do The Right Thing et estima que "les choses changent mais il y a encore beaucoup à faire. Nous vivons une époque dangereuse.

Pour Pawel Pawlikowski, Prix de la mise en scène pour Cold War, son film "se raconte davantage par les images que par les dialogues". On lui a demandé s'il n'avait pas été déçu de ne pas avoir remporté la Palme d'or. Il répliqua : "non, vraiment pas, ce prix, c'est déjà au-delà de toutes mes espérances. Ce n'est pas du tout un film qui a été réalisé pour passer en festival. L'important, c'est qu'il n'y a pas eu depuis longtemps de film polonais à Cannes, depuis Kieslowski et que cela rompt une période de disette. "

Alice Rohrwacher, Prix du scénario pour Heureux comme Lazzaro, expliqua qu'elle souhaitait tourner avec ce film "quelque chose de vivant et simple" et s'est réjouie de la possibilité de "faire encore des films libres".

Pour les producteurs de Jean-Luc Godard, ils ont trouvé incroyable la manière de JLG de réaliser son film: " la pièce dans laquelle il travaille est très petite. C'est incroyable de penser qu'on travaille avec un génie".

Pour Lukas Dhont, Caméra d'or avec Girl, "comme l'a montré Victor [son acteur], la principale qualité d'un artiste, c'est l'empathie. Il fallait quelqu'un qui sache danser, jouer et représenter l'identité du personnage. Seul Victor pouvait le faire."

Les enfants de Jafar Panahi l'ont représenté pour son Prix du Scénario. On leur demanda si "la situation pouvait changer si Panahi recevait un prix à Cannes". Ils répondirent que "tout est très complexe mais la situation n'a pas changé, en espérant qu'il puisse venir la prochaine fois et répondre lui-même aux questions". 

Nadine Labaki, Prix du jury pour Capharnaüm, expliqua qu'elle a demandé un miracle à l'équipe du casting pour trouver les enfants adéquats pour leur rôle et qu'elle a réussi à l'obtenir. Selon elle, "chaque jour est une découverte" et elle est constamment surprise par la sagesse de son jeune acteur principal, son intelligence, sa maturité, alors qu'il n'est jamais allé à l'école et s'est formé à l'école de la vie. Elle en apprend tous les jours avec lui. 

Enfin, à Hirokazu Kore-Eda, Palme d'or pour Une Affaire de famille, il fut demandé ce qu'il y avait de spécifiquement japonais et de personnel et/ou intime dans son nouveau film. Souriant modestement, il expliqua que son film renvoyait à tout un contexte social japonais actuel car il était inspiré par quelques faits divers, et que d'un point de vue intime, il était influencé par sa propre histoire personnelle. 

Par David Speranski

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