DOSSIER : Cannes 2018 : cap sur une nouvelle forme de Festival !


Cannes 2018 : cap sur une nouvelle forme de Festival !

L'année dernière a eu lieu le 70ème Festival de Cannes. On ne s'en était peut-être pas rendu compte mais il s'agissait peut-être du dernier Festival de Cannes comme les festivaliers l'ont toujours connu. Après le changement de locaux qui eut lieu en 1983, abandonnant l'ancien Palais Croisette et se réfugiant dans ce que l'on appelait plus ou moins affectueusement le Bunker, nous entrons avec ce 71ème Festival dans une nouvelle ère complètement différente où le cinéma doit lutter pour réaffirmer son prestige face aux autres modes de divertissement, tels la télévision, les plateformes de streaming ou encore les jeux vidéos. Pour lutter contre une potentielle désaffection du public, Pierre Lescure et Thierry Frémaux ont décidé d'initier une véritable révolution dans la conception du Festival de Cannes, ce qui a pu se constater de manière effective dans la conférence de presse du 71ème Festival qui a eu lieu aujourd'hui.   

On tourne donc la page, et cela de plusieurs manières : 

1) Cannes s'est souvent vu reprocher la présence systématique de certains "abonnés", tels Michael Haneke, les Dardenne ou Ken Loach. Thierry Frémaux a sans doute entendu le reproche car, si cette année, certains cinéastes sont déjà venus en compétition (Asghar Farhadi, Matteo Garrone, Jia Zhang-ke, Hirokazu Kore-Eda, etc.), le nombre atteint à peine plus de la moitié des films sélectionnés (10 sur 18). De plus, dans le lot, on peut compter un certain nombre dont ce ne sera que la deuxième participation en compétition (Stéphane Brizé, Alice Rohrwacher, Christophe Honoré) et la plupart des autres ne sont venus que de manière sporadique, en tout cas, de manière moins automatique que les Haneke, Loach et consorts, certains étant, avec tout le respect qu'on leur doit, de vieux chevaux de retour (Jean Luc Godard, Spike Lee) qu'on n'attendait peut-être plus à ce niveau de la compétition. A côté de cette première moitié, l'autre moitié fait figure de véritable renouvellement: Ryusuke Hamaguchi, Eva Husson, Nadine Labaki, David Robert Mitchell, Jafar Panahi, Pawel Pawlikowski, A. B. Shawky, Kirill Serebrennikov vont donc fêter leur première sélection en compétition, ce qui représente une véritable bonne nouvelle pour le cinéma. 

Au-delà d'une légitime déception de ne pas voir une sélection plus riche en noms connus, on ne peut que féliciter Thierry Frémaux d'avoir eu le courage de sélectionner beaucoup d'inconnus pour le grand public et donc d'avoir préféré à une politique des noms celle des films. S'il l'a fait, c'est certainement en pleine connaissance de cause, parce que les noms ne suffisaient sans doute pas à masquer l'inanité des films et qu'il était plus gratifiant sur le long terme de miser sur la qualité des œuvres. Les journalistes ne peuvent pas reprocher à Frémaux de cultiver une politique des abonnés, ce qui était plus ou moins le cas les années précédentes, et le vilipender aujourd'hui lorsqu'il semble abandonner cette politique : ce serait une véritable contradiction intellectuelle dans laquelle ils seraient définitivement embourbés.

Le plus surprenant a été de ne pas compter parmi les sélectionnés Nuri Bilge Ceylan, Paolo Sorrentino ou Yorgos Lanthimos qui ont longtemps fait figure de préférés incontournables de Thierry Frémaux. Idem pour Xavier Dolan qui doit, paraît-il, retravailler le montage de son film, excuse qui semble très diplomatique. Le cas de Terrence Malick semble plus complexe et véridique, étant donné ses réels délais homériques de montage. Reste surtout le cas de Lars Von Trier pour qui la question a été posée si son film n'avait pas été retenu parce qu'il n'avait pas été visionné ou s'il était toujours persona non grata à Cannes, Frémaux bottant en touche en indiquant qu'il espérait "pouvoir répondre à cette question dans quelques jours". 

18 films ont été sélectionnés en compétition et il reste en effet deux places potentielles. Pour sa folie, son talent et son sens de la provocation, on espère que l'une d'entre elles sera pour Lars Von Trier, banni de Cannes depuis la conférence de presse de Melancholia. La deuxième place pourrait revenir à une femme, Frémaux signifiant de manière sibylline qu'une quatrième femme pourrait être sélectionnée en compétition. Donc qui, entre Claire Denis ou Mia Hansen-Love, voire une autre, sachant que les deux premières solutions signifieraient que Godard compterait pour la bannière suisse? N'oublions pas que ces deux films rajoutés en dernière minute peuvent être déterminants : The Square, la Palme d'or 2017, ne faisait pas partie des films retenus lors de la conférence de presse de l'année dernière. 

On espère malgré tout voir le nouveau De Palma à Cannes, même hors compétition, puisqu'il avait été retiré de Berlin pour une éventuelle présentation cannoise. En tout cas, si Domino est retenu, ce ne sera pas en film de clôture puisqu'il a déjà été annoncé que la Palme d'or occupera cette place.  

Il faudra surtout surveiller attentivement la sélection de la Quinzaine des réalisateurs qui sera révélée le 16 avril et pourra accueillir éventuellement un certain nombre de refusés, s'ils préfèrent figurer à tout prix à Cannes (quid de Jacques Audiard ou d'Olivier Assayas?) au lieu de chercher leur salut à Venise ou Toronto.  En revanche, la Semaine de la Critique, limitée aux premiers et deuxièmes films, ne pourra remplir cet office.

2) Lescure et Frémaux ont décidé pour inverser la courbe déclinante du cinéma de mettre enfin le public au cœur du dispositif, en s'inspirant de l'expérience du Festival Lumière. Les journalistes perdent ainsi leur droit de préséance en faveur du public et ne découvriront plus en premier les films en compétition. Au-delà des problèmes de susceptibilité épidermique de la presse, il s'agit d'un véritable renversement de perspective pour contribuer à faire ou refaire de Cannes un véritable évènement culturel populaire. Ne pas le comprendre c'est s'attacher à des privilèges élitistes d'un autre temps.  

3) Ensuite Thierry Frémaux a indiqué qu'il ne jugeait que les films et ne se laissait pas dicter sa sélection par la moindre ligne éditoriale venue d'ailleurs. Ce qui signifie en clair que les films ne sont pas sélectionnés en fonction du mouvement #metoo ou autre changement sociétal. Frémaux reste néanmoins attentif à ménager une place aux femmes réalisatrices, en fonction de la qualité de leurs films. En revanche, on pourra constater un réel engagement politique dans la thématique de certains films (la fermeture d'un site d'usine dans En guerre,  le conflit au Kurdistan pour Les Filles du soleil, l'amour gay dans Plaire aimer et courir vite, les rapports entre communautés noire et blanche dans Blackkklansman de Spike Lee, la réflexion sur le monde arabe dans Le Livre d'image de Jean-Luc Godard) ou la sélection de certains metteurs en scène (Jafar Panahi le dissident iranien, Kirill Serebrennikov l'assigné à résidence moscovite), ce qui représente une manière de signifier que l'art doit pouvoir s'exprimer, au-delà de toute contrainte politique. Certes, il est possible de regretter que les questions sociétales et politiques prennent nettement le pas sur l'esthétisme et le style qui sont les principales caractéristiques des chefs-d'oeuvre du cinéma. Seul David Robert Mitchell (voire peut-être Jia Zhang-ke ou Ryusuke Hamaguchi) paraît remplir le contrat des purs formalistes. Néanmoins cette dérive ne date pas d'aujourd'hui et privilégie les films "socio-politiques" au détriment des œuvres stylistiquement recherchées, aboutissement d'une inspiration formelle conséquente. 

4) Autrefois, l'adversaire de Cannes était un peu représenté par les majors hollywoodiennes qui renâclaient souvent à présenter leurs films sur la Croisette. Aujourd'hui l'adversaire a changé de nom et s'appelle désormais Netflix. Frémaux avait sélectionné quelques films produits par Netflix, Roma d'Alfonso Cuaron en compétition, Aucun homme ni Dieu de Jeremy Saulnier (Green Room), The Other side of the Wind d'Orson Welles et un documentaire sur le même Welles, à la condition sine qua non qu'ils sortent en salles. Devant le refus de Netflix, Frémaux a retiré de la compétition Roma, ce qui a eu pour effet en représailles de Netflix, de retirer les trois autres films retenus. Pour l'instant, le bras de fer concerne un nombre assez restreint de films mais la situation pourrait s'envenimer si la puissance de Netflix devient incontournable dans la production de films, ce qui n'est pas encore le cas. En jeu, se trouvent le prestige et le caractère sacré de la salle de cinéma, défendus par Thierry Frémaux, gardien de la magie du Septième Art, face à Netflix qui ne souhaite pas pour l'instant sortir ses films en salle, en même temps que leur diffusion sur sa plateforme. Qui a raison? Qui a tort? L'avenir le dira mais cela donne toute l'ampleur du défi de Lescure et de Frémaux, au-delà de cette conférence de presse, de vouloir maintenir le Festival de Cannes comme principal miroir de son temps.     

Films en compétition :

  • Everybody Knows (Todos lo saben) d’Asghar Farhadi (en ouverture)
  • En Guerre de Stéphane Brizé
  • Dogman de Matteo Garrone
  • Le livre d’image de Jean-Luc Godard
  • Netemo Sametemo (Asako I & II) de Ryusuke Hamaguchi
  • Plaire, aimer et courir vite (Sorry Angel) de Christophe Honoré
  • Les Filles du soleil de Eva Husson
  • Ash Is Purest White de Jia Zhang-ke
  • Shoplifter de Kore-Eda Hirokazu
  • Capharnaüm de Nadine Labaki
  • Buh-Ning (Burning) de Lee Chang-Dong
  • Blackkklansman de Spike Lee
  • Under the Silver Lake de David Robert Mitchell
  • Three Faces de Jafar Panahi
  • Zimna wojna (Cold War) de Pawel Pawlikowski
  • Lazzaro Felice de Alice Rohrwacher
  • Yomeddine de A. B. Shawky
  • Leto (L'Ete) de Kirill Serebrennikov

Films hors compétition :

  • Solo : A Star Wars Story de Ron Howard
  • Le Grand Bain de Gilles Lellouche

Séances de Minuit :

  • Arctic de Joe Penna
  • Gongjak (The Spy Gone North) de Yoon Jong-Bing

Séances spéciales :

  • Dead Souls de Bing Wang
  • O grande circo mistico de Carlo Diegues
  • Pope Francis – A Man of his Word (Le pape François – Un homme de parole) de Wim Wenders
  • 10 Years in Thailand de Aditya Assarat, Wisit Sasanatieng, Chulayarnon Sriphol & Apichatpong Weerasethakul
  • The State Against Mandela and the Others de Nicolas Champeaux et Gilles Porte
  • A tous vents (To the Four Winds) de Michel Toesca
  • La Traversée de Romain Goupil

Un Certain Regard :

  • Les Chatouilles (Little Tickles) de Andréa Bescond & Eric Métayer
  • Gräns (Border) de Ali Abbasi
  • Sofia de Meyem Benm’Barek
  • Long Day’s Journey into Night de Bi Gan
  • Mon tissu préféré de Gaya Jiji
  • Manto de Nandita Das
  • A genoux les gars (Sextape) d’Antoine Desrosières
  • Girl de Lukas Dhont
  • In my Room de Ulrich Kohler
  • El angel de Luis Ortega
  • The Gentle Indifference of the World de Adilkhan Yerzhanov
  • Die Stroppers (Les moissonneurs) d’Étienne Kallos
  • Gueule d’ange (Angel Face) de Vanessa Filho
  • Euphoria de Valeria Golino
  • Rafiki de Wanuri Kahiu

Par David Speranski

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