DOSSIER : Bilan et décryptage du 70ème Festival de Cannes: l'enfance perdue


Bilan et décryptage du 70ème Festival de Cannes: l'enfance perdue

A l'évidence, le cru du 70ème anniversaire ne fut pas bien fameux: beaucoup de déceptions, quelques rares bonnes surprises. Nous fûmes loin du niveau extraordinaire de compétition de l'année dernière, malheureusement gâché par un palmarès piteux, ou des années exceptionnelles 2011 et 2013 qui surent allier sélection de haut niveau et Palmarès à l'unisson. Pourtant il serait fondamentalement injuste d'en imputer la responsabilité à Thierry Frémaux et à son équipe. Comme indiqué dans son excellent livre, Sélection officielle, relatant les tribulations tragi-comiques pour édifier une sélection de films, Frémaux doit faire avec ce qu'on lui présente. Certaines années, les cinéastes sont moins inspirés et il peine alors à construire une sélection qui se tienne. Cette année, il manquait ainsi un ou deux films par rapport aux années précédentes (19 films sélectionnés au lieu de 20-21). De plus, beaucoup de films moyens se pressaient au portillon. Cependant aucun film n'était véritablement catastrophique et ne faisait pas honneur au 70ème anniversaire du Festival.

Dans cette configuration, Pedro Almodovar a choisi l'option de Tim Burton en 2010: à sélection très moyenne, excellent palmarès. Certes il comporte incontestablement des scories, résultat de tiraillements entre les membres du jury 2017 (le palmarès parfait n'existe pas hormis peut-être en 2011, 2013 et en 2002, année de présidence de David Lynch), mais de manière générale, il a garanti une certaine cohérence entre les différents prix.

Si Pedro Almodovar avait été seul, la Palme d'or serait allée à Robin Campillo pour 120 battements par minute car il s'agissait du film le plus proche de ses thématiques en général. De plus, Pedro a sans doute vécu douloureusement cette époque maudite où les compagnons d'amitié, voire d'amour, se sont retrouvés décimés progressivement, un par un, par la maladie. Il a même avoué avoir pleuré à ce film mais comme il l'a reconnu, il ne représentait qu'un neuvième de ce jury, façon élégante d'énoncer qu'il a été mis en minorité.

Avec The Square, le jury a préféré le politiquement incorrect à l'émotion. Il a délibérément choisi l'insolence, le talent et la provocation d'un cinéaste qui a tourné son film comme un miroir de notre époque. Or, dans ce film comme dans beaucoup d'autres vus à Cannes cette année, court un fil rouge, celui de l'enfance perdue. Les cinéastes semblent s'être donné le mot pour se poser une question cruciale : quel monde va-t-on donc laisser à nos enfants? On la perçoit dans le regard inquiet que lancent ses filles au conservateur de musée de The Square, éberluées par sa pusillanimité. Elle se trouve également chez la petite fille d'Okja, effrayée par l'égoïsme du monde moderne, ou celle de Happy End, déjà contaminée par le cynisme et le désespoir. Idem chez les adolescents esseulés de Mise à mort du cerf sacré qui s'éliminent les uns les autres. Comment protéger ce qui peut encore l'être? Sauvegarder une innocence perdue comme dans The Florida Project de Sean Baker ou You were never really here de Lynne Ramsay, où la prostitution plane comme un vautour autour de ses proies.

Les enfants sont parfois kidnappés (Les Filles d'Avril de Michel Franco) ou oubliés, tant les parents sont indifférents à leur sort (Faute d'amour d'Andrei Zviaguintsev). Ils ne savent pas vraiment ce qui leur arrive, ils sont perdus. Cette thématique de l'enfance perdue traverse aussi Twin Peaks : The Return, de Mark Frost et David Lynch, peut-être l'œuvre artistique la plus importante vue au Festival de Cannes cette année. Laura Palmer est morte, ne se remettant jamais d'une enfance vampirisée par ses parents et vingt-cinq ans plus tard, le monde s'est décomposé en multiples pièces de puzzle (New York, Twin Peaks, Las Vegas, Buckhorn dans le Montana, etc.), comme si l'identité de Laura Palmer ou la centralisation de l'intrigue à Twin Peaks s'était peu à peu brisée en morceaux a priori impossibles à recoller. Dans Top of The Lake : China Girl, Jane Campion pose d'une certaine manière la même question dans cette œuvre tenaillée par l'obsession de la maternité.  

Que reste-il aux enfants abasourdis par tant de cruauté ou d'absurdité dans notre monde? Il leur reste leur vaillance, leur courage, leur détermination, comparables à ceux de Jean-Pierre Léaud dans Les Quatre cents coups, des qualités que l'on peut observer chez la petite fille d'Okja de Bong Joon-ho, celle de Good Time des frères Safdie, les enfants à cinquante ans de distance de Wonderstruck de Todd Haynes ou encore exemple encore plus éclatant la petite Jeannette de Bruno Dumont, destinée à devenir Jeanne d'Arc. Face aux désordres du monde, faisons donc confiance pour les déjouer et les redresser. 

Par David Speranski

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