DOSSIER : Retour sur la saga Ghost in the Shell


Retour sur la saga Ghost in the Shell

A l'occasion de la sortie au cinéma du film Ghost in the Shell avec Scarlett Johansson, adaptation live du manga éponyme réalisée par Rupert Sanders, nous avons décidé de revenir sur une partie de la licence. Initialement publié en 1989 aux éditions Kodansha au Japon et Glénat en France et dessiné par Masamune Shirow, l'oeuvre a vite été déclinée. Mais c'est surtout en 1995, avec l'adaptation animée du manga par Mamoru Oshii que s'est vraiment développé l'univers. Rapidement devenue culte à travers le monde, cette licence a grandement influencé l'univers de la science-fiction durant toutes ces années. Véritable ovni sombre et intelligent, il paraît primordial de faire un petit retour sur une partie de la licence.

Avant de commencer, il est important de bien rappeler les oeuvres qui composent la licence et la chronologie de leurs événements.

Ghost in the Shell, c'est une série d'OAV et de films ainsi que 2 saisons d'une série, le tout découpé ainsi:

  • 2027 - Ghost in the Shell: Arise. Série de 5 OAV (Ghost Pain, Ghost Whispers, Ghost Tears, Ghost Stands Alone et Pyrophoric Cult) également accessible sous forme de 10 épisodes plus courts formant une version tronquée des OAV (sorti entre 2013 et 2015 pour les OAV et du 5 avril au 14 juin 2015 pour les épisodes).
  • 2029 - Ghost in the Shell: The New Movie. Suite de l'OAV Pyrophoric Cult (sorti en 2015).
  • 2029 - Ghost in the Shell (2.0). Le film d'origine et sa version remasterisée (sorti en 1995).
  • 2030 - Ghost in the Shell: Stand Alone Complex (S.A.C). Série de 26 épisodes dont l'OAV S.A.C: The Laughing Man est un résumé (sorti entre 2002 et 2003).
  • 2032 - Ghost in the Shell: S.A.C 2nd GIG. Série de 26 épisodes, suite de la première, dont l'OAV S.A.C : Individual Eleven est un résumé (sorti entre 2004 et 2005).
  • 2032 - Ghost in the Shell 2: Innocence (sorti en 2004).
  • 2034 - Ghost in the Shell: S.A.C Solid State Society. OAV formant une suite prévisionnelle à la série en attendant une saison 3 (sorti en 2006).

Nous avons décidé volontairement d'écarter les séries Stand Alone Complex (S.A.C) qui feront l'objet d'articles à part entière.

Ghost in the Shell - Y -12 avant le soulèvement des machines.

Il est des oeuvres qui surpassent leur existence intrinsèque pour devenir des phares permettant à l'humain de voir plus loin dans la nuit. Il est des films qui nous font voir le monde d'un oeil nouveau. Le manga Ghost in the Shell de Shirow Masamune fait partie de ces oeuvres et par extension le film Ghost in the Shell de Mamoru Oshii fait partie de ces films.

Nous sommes en 2029, un monde futuriste où les cyborgs sont devenus monnaie courante. Nous suivons les aventures de Motoko Kusanagi, dite "Major" et "Batou" respectivement doublés en français par Tania Torrens et Daniel Beretta, les voix françaises de Sigourney Weaver et Arnold Schwarzenegger. Major et Batou sont deux cyborgs appartenant à la section 9, une unité anti-terroriste du gouvernement japonais. Nous serons spectateurs de leur traque pour capturer le plus dangereux pirate informatique et le plus insaisissable, "Puppet master" (le marionnettiste en français). À quel point un hacker peut-il être dangereux lorsqu'il est possible pour les humains d'être augmentés technologiquement, voire de transférer sa "conscience", aussi appelée son ghost, d'un corps artificiel à un autre ?

En tant qu'adaptation d'un manga, le film Ghost in the Shell se suffit à lui-même. Bien que d'un point de vue strictement narratif, il pourrait être qualifié de pauvre. Les événements semblent se dérouler de manière un peu trop lisse. Pour arriver à la fin avec le sentiment qu'une partie du film a été amputée comme s'il manquait une fin véritablement prononcée. Ce premier film ne sert finalement que de pied dans la porte pour nous faire découvrir l'univers que Masamune Shirow a créé. Ainsi que les nombreuses déclinaisons faisant suite au film, comme Ghost in the Shell : Innocence, Ghost in the Shell : SAC Solid State Society ou les séries Ghost in the Shell : Stand Alone Complex et Ghost in the Shell : Arise.

Mais ce qui a fait du film Ghost in the Shell de 1995 ce qu'il est, réside essentiellement dans son propos et la philosophie qui en découle. Nous sommes face à un essai sur l'humain et notre unicité en tant qu'êtres humains. Le film aborde le sujet de manière très froide et mécanique. Des corps peuvent être créés de toutes pièces, des consciences déplacées d'un corps à un autre. Quelle est la limite infranchissable entre humain et humain artificiel ? La réponse est le ghost, cette notion indéfinissable resprésentant la conscience ou l'âme ou encore l'esprit. À cela s'ajoutent les modifications et améliorations sur un corps "naturel". Tant bien que Ghost in the Shell s'inscrit dans un mouvement de pensée qui n'a jamais été plus d'actualité qu'aujourd'hui, le transhumanisme.

Qu'est-ce que le transhumanisme ? Rapide digression.
Le transhumanisme est un courant culturel et intellectuel, à la convergence de plusieurs disciplines. Il s'agit de dépasser les limites biologiques de l'Homme à l'aide des progrès technologiques que nous faisons tous les jours. Autrement dit, construire la prochaine étape de l'humanité sur les technologies que nous développons hier et demain. Pour donner un exemple, les travaux sur la création et la greffe de coeur artificiel de la société CARMAT s'inscrivent dans le mouvement transhumaniste. Ou encore les liens qu'a Google avec le transhumanisme et ses branches.

Le film est un essai sur l'humain et notre unicité en tant qu'êtres humains et aborde le sujet de manière très froide et mécanique. Tant bien qu'il s'inscrit dans un mouvement de pensée qui n'a jamais été plus d'actualité qu'aujourd'hui, le transhumanisme.

En cela, Ghost in the Shell, comme Blade Runner sont des piliers culturels du transhumanisme. Ray Kurzweil, directeur de l'ingénierie chez Google, prévoit ce qu'il appelle la "singularité" pour 2029. Une date bien spécifique puisque c'est à cette époque que se déroule l'action de Ghost in the Shell. Il appelle singularité, le moment où les machines prendront l'ascendant sur l'Homme.

Mais Mamoru Oshii a su créé un jolie papier cadeau pour emballer le discours philosophique relativement en avance sur son temps. L'ambiance visuelle mise en place frappe dès les premières scènes. Il donne le ton dès le générique d'ouverture avec cette scène de création de cyborg. On peut même dire sans risque que cette scène a servi d'inspiration au générique de la série Westworld. Le tout sur une bande son époustouflante de Kenji Kawai et cette musique d'introduction toute droite sortie d'un temple. Nous donnant ce sentiment de vénération de l'Homme par l'Homme.

Ghost in the Shell a marqué son temps et a influencé une partie du monde SF à ce jour, notamment la saga Matrix. En France, la sortie du film s'inscrit entre Akira et les principaux films du studio Ghibli. À une époque où la France commençait à s'habituer aux mangas tout en les considérant comme enfantin. Ghost in the Shell s'est présenté dans la même lignée que Akira en montrant qu'il existe une catégorie entre l'ultra-violence comme on nous le décrivait dans les cassettes promos de Manga Entertainment et l'enfantin des séries destinées aux enfants justement. Des arguments de premier choix au classique "Les dessin-animés japonais ne sont pas soit remplis de violence et de sexe, soit pour les enfants". Même si finalement, Manga Entertainment était le distributeur de Akira, Ghost in the Shell et Perfect Blue.

Jérémy Derozier

Ghost in the Shell : Innocence - Un amour devenu scientifique

Ghost in the Shell Innocence fait directement suite au premier opus, Ghost in the Shell. Nous sommes face au même réalisateur et scénariste, Mamoru Oshii, au même compositeur, Kenji Kawai et au même studio de production, Production I.G. Alors pour quelle raison ce film n'est pas hissé sur le même piédestal que son prédécesseur ? La raison en est banale et presque surprenante quand il est question de la bulle Ghost in the Shell. Il s'agit d'une suite. Quand on essaie de recréer la magie du premier film et le reproduire, on y arrive que très rarement.

Nous suivons Batou, toujours avec la voix de Daniel Berreta, quelques années après les événements du premier film. Il appartient toujours à la section 9 et fait équipe avec Togusa. Les deux partenaires enquêtent sur un complot cybernétique. Des androïdes à apparence féminine, les gynoïdes, dotées d'organes sexuels et conçues pour assouvir les plaisirs humains, massacrent leurs propriétaires avant de se donner la mort.

Ghost in the Shell Innocence est un film policier et l'est même bien plus que le premier film. On ne peut que saluer l'effort après les événements majeurs qui se sont déroulés dans Ghost in the Shell de vouloir traiter de quelque chose plus ancré dans le quotidien. Cependant, l'ombre de ce dernier continue de planer. Innocence pourrait être un bon film, s'il se limitait à son intrigue policière déjà compliquée. D'autant plus qu'il s'ancre dans l'univers du premier film, le plus dur est fait dans la diffusion des idées. Mais le premier film avait une dimension philosophique, alors il faut faire pareil. À ce moment précis, on tombe dans le piège. Ghost in the Shell a fait réfléchir car il philosophait dans un angle très intime et personnel autour des questions existentielles que se posait le major Motoko Kusanagi qui s'étendait à la société à l'échelle mondiale. Ici, on nous balance de grandes phrases pour se donner un genre et on a basculé dans la philosophie de comptoir. Rien n'est vraiment connecté. Les personnages disent des choses intelligentes pour rendre le film intelligent. Malheureusement pour Innocence, ce n'est pas de cette manière que fonctionne l'ordre des choses. 

Si on fait le choix de voir un film qui traite de l'humanité, de la conscience et de l'intelligence artificielle avec intelligence et philosophie autant voir le premier, et non une pâle copie pompeuse et terre à terre

En revanche, Innocence se démarque de Ghost in the Shell en changeant de ligne artistique. Le film est sorti en 2004, à ce moment là, l'animation avait abandonné le celluloïd pour passer au numérique. Innocence ne fait pas exception. Les décors sont donc majoritairement en image de synthèse. Tandis que les personnages sont exclusivement dessinés à la main pour conserver leur design du précédent film. On en déduit qu'à l'écran on voit des personnages 2D sur un fond en 3D. Sur les décors, le pari est réussi, l'effet n'est pas désagréable. En revanche, les rendus 3D d'hélicoptères ou du grand bateau de l'acte final sont moches et étaient déjà datés pour l'époque. Brève remise en contexte, la même année on pouvait voir les premières apparitions d'un hypogriffe sur nos écrans, le château ambulant se mouvoir dans les montagnes (bon début 2005, mais pour 12 jours hein...) ou encore le pôle express de Robert Zemeckis faire escale au pôle nord. Néanmoins, le talent de Kenji Kawai est toujours présent dans cette refonte de son travail sur le premier film. Les musiques se ressemblent sans être identiques. Cela résume presque tout le film d'ailleurs.

Conclusion, ce film peut être évité. Il se suffit à lui-même. Mais si on fait le choix de voir un film qui traite de l'humanité, de la conscience et de l'intelligence artificielle avec intelligence et philosophie autant voir le premier Ghost in the Shell. Et non une pâle copie pompeuse et terre à terre, qui en fait un moment désagréable.

Jérémy Derozier

Ghost in the Shell : Arise + The New Movie - When the squad goes on an origin story

Déjà forte de trois films d’animation (Ghost in the Shell 1 & 2 puis Ghost in the Shell: SAC Solid State Society) et deux saisons de 26 épisodes chacune pour son anime (Stand Alone Complex), la licence Ghost in the Shell s’enrichit encore en 2013 d’une série d’OAV sous-titrée : Arise. Elle se compose de 5 OAVs se concluant par un film (The New Movie) et nous narre la genèse de l’escouade du major Motoko Kusanagi et ses coéquipiers. Pas de craintes à avoir donc, pour replacer la série dans une tentative de timeline globale, celle-ci arrive avant toutes les autres.

Difficile de dissocier la licence des deux adaptations filmiques de Mamoru Oshii, véritables monuments cyberpunk empreints de questionnements  métaphysiques sur fond de transhumanisme. Loin de s’en défaire totalement, Arise fait passer ces réflexions au second, voire au troisième plan. C’est une autre facette de l’univers de la licence que nous découvrons ici, en lorgnant davantage vers le thriller politique, avec des enjeux dont les ramifications sont parfois obscures, bien que la trame principale s’éclaircisse de manière limpide à mesure qu’on avance.

Alors que les deux premiers épisodes nous laissent croire que l’on a le droit à un format bouclé avec une enquête par épisode, on comprend assez vite que les événements sont reliés. Arise se rapproche dans son format d’une mini-série américaine avec ses épisodes de 50 minutes et son fil rouge ténu qui prend de l’ampleur au fil des résolutions de conflits plus mineurs. Que l’on se rassure tout de même en voyant les premiers opposants de l’épisode inaugural, avec leurs faux airs de membres de l’Akatsuki de Naruto accompagnés d’une flopée de soldats robots à l’allure d’idols : bien qu’aucun des ennemis rencontrés n’arrive à avoir le poids ou la présence du Puppet Master du premier film, ils arrivent tout de même pour certains, à capter notre attention via leurs actions.

Chaque personnage a son rôle bien défini, mais reste tout de même en retrait malgré quelques coups d’éclat, en comparaison de notre héroïne ou encore Batou et Togusa

Car, bien que l’on soit au cœur de machinations politico-économico-idéalistes, certains conflits se résolvent ici par la force brute via l’intervention de l’escouade de Motoko. Les scènes d’actions sont de bonnes factures, orchestrées et mises en scène comme il se doit et servies par un dessin et une animation de qualité. La petite équipe, dirigée par Motoko, nous fait une démonstration de travail en coopération appréciable, répondant aux attentes du fan qui n’attend que de voir l’escouade au complet. Chaque personnage — déjà connus des fans de Stand Alone Complex — a son rôle bien défini, mais reste tout de même en retrait malgré quelques coups d’éclat, en comparaison de notre héroïne ou encore Batou et Togusa (qui reste un des personnages les plus intéressants de la série par son désir de rester humain, là où ses frères d’armes sont presque entièrement cybernétisés).

Leur présence ne tient pas pour autant du fan service pur, même si le fan sera bien entendu heureux de voir son personnage préféré briller (il y en a pour tout le monde). Cet aspect reste discret, les clins d’œil à l’univers (le Mateba de Togusa, Motoko qui ouvre le couvercle d’un tank en manquant de s’arracher le bras) sont suffisamment succinct pour ne pas laisser le néophyte sur le carreau ou sombrer dans la référence creuse de bas étages. De la même manière, l’humour (les piratages récurrents de Batou par Motoko) se fait par petites touches facilement ignorables pour qui les trouveraient malvenues ou hors de propos. Les réflexions légères du Logicoma, machine de guerre à la voix enfantine, font ainsi corps avec un ensemble bien plus dur que l’apparente naïveté qui se dégage de ce personnage.

C’est sur cette discrétion qu’Arise joue et puise sa qualité. L’aspect réflexif sur la condition humaine, la conscience et le rôle des souvenirs, faute d’être prépondérant, est laissé au bon vouloir du spectateur. C’est au détour de certaines répliques ou certains choix de mise en scène (comme l’omniprésence de l’eau tout au long de la série) que peuvent s’amorcer des réflexions plus profondes sans que celles-ci, si on choisit de les ignorer, n'altèrent notre compréhension globale de l’œuvre. Sans qu’on soit grossièrement invité ou forcé de participer, la porte de la réflexion est laissée entrouverte pour qui veut la prendre et s’y engouffrer.

Cette impression est renforcée par la structure narrative globale (un petit groupe contre une institution qui les dépasse) qui pourrait se passer de son aspect cyberpunk. Les éléments apportés par ce thème tiennent avant tout de l’ambiance ou de la forme plus que du fond. Ainsi la réflexion apportée à l’action peut s’y superposer à la manière d’un filtre, changeant l’aspect du matériau de base tout en le laissant transparaître. C’est bien l’origin story, ses événements et son action qui sont le moteur principal d’Arise. L'OST aux sonorités électro bien rythmée appuie encore cette concentration sur l’action et son déroulement. Lors des accalmies, la mise en scène se permet même quelques détours vers l’imagé grâce aux passages dans le monde virtuel, comme les lobbies de discussions ou encore les recherches d’informations de Motoko.

Avec sa place dans la chronologie et son orientation vers l’action sans être décérébré, Arise fait office de point de départ idéal pour le néophyte qui veut entrer dans cet univers rebutant de prime abord

Rien d’étonnant puisque ce sont les studios I.G qui sont en charge du projet et qui continuent à exploiter à l’écran la licence Ghost in the Shell avec une certaine réussite. Plus linéaire que ses grands frères cinématographiques, Arise parvient toutefois à poser ses pions petit à petit pour nous entraîner vers un final sous forme de long métrage (The New Movie). Ce climax reste dans le ton des OAVs qui le précèdent, en gardant le soin apporté aux dessins, à l’animation et à la mise en scène avec des scènes d’action dignes de ce nom, et qui vient conclure comme il se doit cette saga honnête.

Avec sa place dans la chronologie et son orientation vers l’action sans être décérébré, Arise fait office de point de départ idéal pour le néophyte qui veut entrer dans cet univers qui peut rebuter de prime abord. On fait connaissance avec les personnages plus émotifs qu’à l’accoutumée, Motoko est plus souriante et se fend même d’une histoire d’amour. On ne perd pas son temps en présentation ou explication pseudo scientifique qui donneraient une fausse impression de compréhension au spectateur. On doit accepter les règles (comme la possibilité pour les cyborgs de lire dans les esprits des uns et des autres en se raccordant mutuellement à un câble) qui nous sont exposées ou les déduire au fur et à mesure que l’action se déroule sous nos yeux. Une écriture honnête qui a le mérite d'impliquer le spectateur plutôt que de faire dans l'illustratif.

En somme une entrée en matière réussie, certes posée sur des rails scénaristiques qui ne prennent pas ou peu de virages, mais qui nous amènent à bon port. Un tour de force respectable.

Ghislain Bidoux

Par Aymeric DUGENIE