DOSSIER James Gray : Partir, revenir

James Gray : Partir, revenir

James Gray a souvent été considéré comme le mal-aimé du cinéma américain. Francis Ford Coppola, Claude Chabrol et quelques autres, l’avaient pourtant déjà adoubé comme faisant partie des plus grands. Farouchement indépendant, ne s’investissant que dans les projets qui l’obsèdent particulièrement, il est à part dans sa génération, préférant la vérité des sentiments à l’ironie mordante. Néanmoins ses six films en vingt-trois ans représentent autant de preuves de son immense talent. Dans ses cinq premières œuvres, il s’était surtout concentré sur New York et la famille, en digne héritier d’un Scorsese ou d’un Coppola. The Lost City of Z. semble ouvrir un nouveau chapitre de son travail passionnant, où il s’agit cette fois-ci à l’instar d’un Kubrick d’aller voir ailleurs des horizons insoupçonnés, aujourd’hui l’Amazonie, bientôt le voyage interstellaire. Partir, revenir, et essayer de se faire une place à soi, comme son personnage Percy Fawcett, en ne lâchant rien de ses obsessions personnelles, chaque projet de cinéma représentant pour lui le Saint Graal absolu. Retrouvons donc tous ses films dans ce dossier, regard rétrospectif sur une œuvre encore toute jeune mais déjà impressionnante.

David Speranski

Little Odessa : la déchirure fraternelle

Rare dans le cinéma moderne de pouvoir citer quelques coups de maître dès l'amorce d'une carrière d'un cinéaste. Les débuts se font à tâtons, l'imperfection ou les fautes de goût sont le lot de tout un chacun avec des premiers films brouillons, quelques maladresses, mais souvent une certaine maîtrise formelle annonciatrice d'une promesse pour les années futures. On sent le metteur en scène derrière les premières œuvres, leurs intérêts, leurs styles. Tous les grands y sont passés de Martin Scorsese à Steven Spielberg, de François Truffaut à François Ozon.

James Gray ne fait bizarrement pas partie de cette troupe. D'un simple court-métrage de fin d'études en poche, James Gray enchaîne à l'orée de ses 24 ans avec un premier long-métrage, un premier coup de poing. Little Odessa ou l'histoire de Joshua Shapira, un tueur à gages au sang-froid exécutant son boulot sans états d'âme. Jusqu'au jour où son commanditaire exige un contrat à Brighton Beach, quartier des Juifs russes appelé Little Odessa, où Joshua a passé son enfance. Il retrouve ses racines, sa famille et surtout son lien avec son petit frère, Reuben.

Little Odessa est un film noir glaçant. Un film empruntant toute son énergie à New York, plus précisément à Brighton Beach dont on aperçoit la station de métro en introduction du film. À l'époque, on ne le sait pas encore, mais New York va être le centre de tout le cinéma de James Gray. Le néo-réalisateur va utiliser la ville comme un personnage à part. Elle ne sera pas une simple toile de fond, mais plus communément le rôle principal de chacun de ses films jusqu’à The Immigrant. Sergio Leone l'a fait avec Il était une fois en Amérique, Martin Scorsese se noie dans l'antre de la ville dans ses plus grands films, James Gray la dompte en faisant le berceau de ses souvenirs, de son héritage passé et futur, mais surtout le tournant des vies de ses personnages.

James Gray construira son cinéma sur la déchirure fraternelle. Les coups du sort de la vie, des choix de chacun seront le motif principal de son cinéma.

Joshua, incarné par le magnétique Tim Roth, est un tueur à gages sans peur. Il exécute ses contrats sans états d'âme avec une minutie chirurgicale. Il doit sa haine à sa relation avec son père, homme fort au fond faible qui tient sa famille d'une poigne de fer. Joshua en veut à celui-ci n'hésitant pas à lui mettre son poing au visage dès le pas de la porte de l'appartement familial franchi. Une violence, une haine est présente entre les deux hommes, non résolue par les choix de Joshua devenu une petite frappe de la mafia russe/juive du quartier avant de devenir paria pour avoir abattu le fils du parrain local.

Little Odessa n'est jamais la proposition d'un jeune metteur en scène en quête de sensations, un défouloir pour démontrer sa passion et ses références multiples. Des références, il en a sans doute, mais James Gray n'en fait jamais réellement preuve. Le jeune réalisateur est dans la narration instinctive avec ce premier film au budget de 2,3 millions de dollars et tourné en 37 jours. Il est dans l'indépendance pure soutenue par un casting en or massif : Tim Roth ayant déjà tourné Reservoir Dogs et sortant tout juste du tournage de Pulp Fiction ; Edward Furlong à son plus haut niveau tout juste auréolé du succès de Terminator 2 et juste avant sa déchéance ; Vanessa Redgrave, grande dame du cinéma qui recevra la Coupe Volpi du meilleur second rôle féminin pour le film et Maximilian Schell, magnifique acteur des années 60 et 70, grande star devant l'éternel ayant tourné chez Edward Dmytryk (Le Bal des Maudits), chez Jules Dassin (Topkapi) ou chez Sam Peckinpah (Croix de Fer).

Pour ce quatuor en or, une histoire dramatique profonde. Le délabrement d'une famille entre la maladie de la mère sur le point de mourir d’une tumeur au cerveau, le père perdu dans une vie orgueilleuse et misérable entre la déception infligée par ses fils, un kiosque minable et une maîtresse. Puis les deux fils perdus dans une vie sans but. Reuben n'allant plus à l'école depuis deux mois traînant dans les cinémas à voir de vieux westerns et se promenant sans but dans le quartier. Alors il voit le retour tant espéré de son frère comme une chance à laquelle se raccrocher. Son frère, son modèle tenant tête à son père qui le bat. Reuben est un jeune garçon faible sans personnalité vivant sous le joug de l'autorité de son père et le charisme et la froideur de son grand frère. En secret, il se rêve comme lui, devenir un tueur sans âme. Il le suit, colle à ses basques, le regarde tuer ses cibles dans un terrain vague puis ramasse son arme. Plus qu'un drame familial, Little Odessa est un drame fraternel. Celui de deux âmes égarées au cœur d'un quartier enneigé et dangereux. La perspective d'avenir est bien pauvre avec un boulot simple, un appartement miteux. Reuben rêve d'autre chose aux côtés de son frère et Joshua rêve de partir loin pour lui éviter le malheur de sa présence. Sa tête est mise à prix, la mort rôde autour de lui. Joshua est la représentation de la mort comme le souligne James Gray dès son premier plan en clair-obscur. Une noble mise en bouche, un coup de maître dès le premier plan annonçant d'emblée la suite et le final de cette histoire déchirante.

James Gray construira son cinéma sur la déchirure fraternelle. Les coups du sort de la vie, des choix de chacun seront le motif principal de son cinéma. Le point d'orgue de ses thèmes sera La Nuit nous appartient se terminant aussi dans un terrain vague humide, voire enneigé au cœur de New-York. Little Odessa est le grand dessein du cinéma d'un homme voguant sur les thèmes infinis de la famille, de l'ordre, des choix de vie. James Gray possède la profondeur d'un Michael Cimino et la majesté d'un Martin Scorsese. Il s'en distingue néanmoins en permanence pour affirmer son propre cinéma, une indépendance louable nous faisant profiter d'oeuvres grandioses, parfois restées obscures, mais profondément nobles. Little Odessa, pour un premier film, est déjà tout cela, simple, divin, magnifique

Mathieu Le Berre

The Yards : la volupté de la mort

Quand on demande aux cinéastes quel est leur film préféré de leur œuvre, la plupart répondent qu’il s’agit d’un film qui a bien marché au box-office et a recueilli des opinions critiques fantastiques. Pas James Gray. Au lieu de célébrer Two Lovers ou La Nuit nous appartient, James Gray choisit systématiquement The Yards qui est sans doute son film maudit, abreuvé de critiques nullissimes et de résultats commerciaux désastreux. Comme disait François Truffaut, parfois les cinéastes préfèrent leurs enfants les plus fragiles, ceux qui ont besoin de plus de protection mais qui recèlent les trésors les plus précieux. C’est le cas de The Yards, film à redécouvrir, démoli par la critique en 2000 et largement réhabilité depuis, certains en faisant même rétroactivement l’un des meilleurs films de la décennie en question.

Cela avait pourtant fort mal commencé. Les frères Weinstein étaient les producteurs du film et eux, si enthousiastes et collaboratifs avec Quentin Tarantino, se sont évertué à mettre des bâtons dans les roues de James Gray. Ils avaient une vision différente du projet, laissaient un budget ridicule à Gray pour réaliser le film et lui ont imposé une fin catastrophique, essayant de faire passer le personnage de Leo Handler pour un héros alors qu’il trahissait ses amis et sa famille pour sauver surtout sa peau. Cette fin a minima très maladroite a ruiné la réputation du film lors de sa présentation à Cannes en 2000, lui faisant récolter une avalanche de critiques toutes plus mauvaises les unes que les autres.

Mais que raconte The Yards ? Leo Handler (Mark Wahlberg) sort de prison, bien décidé à rester dans le droit chemin. Il trouve du travail chez son oncle Frank (James Caan), nouveau mari de sa tante, patron de l'Electril Rail Corporation, qui règne dans le métro du Queens. Willie (Joaquin Phoenix), son fidèle ami l'initie aux méthodes de la société. Mais Léo découvre vite la face cachée des florissantes opérations de son oncle. Témoin de chantage, corruption, sabotage et même d'un meurtre, il est au centre d'une situation explosive. Il détient alors un secret qui fait de lui la cible de la plus impitoyable famille de la ville : la sienne.

The Yards, film à redécouvrir, démoli par la critique en 2000 et largement réhabilité depuis, certains en faisant même rétroactivement l’un des meilleurs films de la décennie en question.

The Yards est donc une histoire de traîtrise et de dénonciation, ce qui n’a absolument rien d’héroïque. D’ailleurs Leo, depuis qu’il est sorti de prison, ressemble bien davantage à un mort-vivant amorphe (Wahlberg dans un étonnant contre-emploi) qu’à un joyeux fêtard. Il revoit New York avec un regard neuf et sans concessions et ne souhaite plus se compromettre dans un système économico-financier corrompu jusqu’à la moelle. D’un autre côté, Willie s’acclimate au contraire très bien au système et fait le gai luron dans les boîtes de nuit. Le tandem Wahlberg-Phoenix fait des étincelles et rappelle le fameux duo Keitel-De Niro dans Mean Streets de Scorsese. En effet, The Yards joue un peu le même rôle dans l’œuvre de James Gray, celui du centre névralgique de toute son œuvre, le film à partir duquel il s’est véritablement trouvé. Little Odessa était un coup d’essai-coup de maître mais c’est réellement à partir de The Yards que Gray a développé son style, ses thèmes, ses séquences récurrentes (boîtes de nuit, ralentis dramatiques dans les scènes d’action, côté opératique des scènes familiales). The Yards lui a permis de définir son cinéma ; c’est certainement la raison pour laquelle il y tient particulièrement.

Avec Little Odessa, James Gray rendait hommage à sa mère, morte d’une tumeur au cerveau. The Yards lui a permis de célébrer cette fois-ci son père qui a travaillé dans ces entreprises de maintenance de métro. Cinématographiquement, The Yards représente également une forme de double hommage, d’une part au cinéma de Francis Ford Coppola et à toute une génération d’acteurs du Nouvel Hollywood des années 70 (James Caan, Faye Dunaway, Ellen Burnstyn), d’autre part au cinéma italien de la grande époque (Fellini de la première période, celui des Vitelloni, mais surtout Rocco et ses frères de Luchino Visconti, l’une des idoles cinématographiques de James Gray) et à l’opéra italien (Verdi, Puccini). Car The Yards est filmé comme un opéra, les personnages révélant une dimension digne de tragédies grecques, avec la relation quasi-incestueuse entre Leo et sa cousine Erika, et le poids de cette famille dysfonctionnelle, digne des Atrides, baignant dans le sang, le mensonge et la corruption.

Parmi les séquences très marquantes du film, on retiendra évidemment celle des entrepôts qui lui donne son titre, la tentative d’agression au ralenti par un homme de main sur Leo, la confrontation Erika-Willie, le procès et enfin cette réconciliation familiale hallucinante. Il ne faut évidemment pas oublier dans le lot la bagarre entre Leo et Willie, filmée de loin, alors qu’ils se battent comme des chiffonniers, montrant que James Gray a une véritable morale de cinéaste, en ne cautionnant d’aucune manière la violence inutile. L’ensemble du film baigne dans une ambiance tamisée, inspirée des tableaux de Georges de La Tour, où les personnages sont plongés dans une certaine obscurité, éclairée uniquement par une seule bougie. James Gray appelle ce style esthétique « la volupté de la mort », ce qui définit bien l’atmosphère zombiesque de ce film.

Dans sa version Director’s cut qui fait aujourd’hui référence, The Yards est encadré par deux plans au début et à la fin du film, montrant Leo Handler assis, songeur dans le métro aérien de New York. Et s’il n’était jamais descendu de ce train ? Et si toute l’histoire que l’on vient de voir n’était qu’un rêve ? The Yards se referme sur ce mystère irrésolu.

David Speranski

La Nuit nous appartient : revisiter les codes du polar

Suite à l’échec commercial de The Yards et aux démêlés houleux entre James Gray et ses producteurs, il faudra sept années avant que le réalisateur ne puisse se pencher sur son nouveau projet. La Nuit nous appartient décrit des tensions similaires à celles perçues dans The Yards. Abandonnant le milieu des métros new-yorkais au profit des services de police de la même ville, on y fait la connaissance de Bobby, jeune manager d’une boîte de nuit très en vogue en fin des années 80. Son club est connu pour être le repère d’un illustre trafiquant de drogue russe, Vadim, neveu du propriétaire de ce dernier, et patron de Bobby. Voilà pourquoi Bobby cache à ses patrons qu’il est le fils du chef de la police et le frère du capitaine. Seule Amada, la petite amie de Bobby, connaît la vérité sur la vie de son amant. Ayant pris ses distances avec sa famille, Bobby va apprendre que Joseph, son frère, est sur le point de démanteler le réseau tenu par Vadim. Tiraillé entre l’envie de venir en aide à sa famille et de vivre son rêve américain par le biais d’une association avec les mafieux Russes, Bobby va devoir faire des choix, non sans douleur.

À partir d’un postulat de départ assez typique, James Gray offre un thriller sombre, torturé et diablement efficace. La force de son scénario réside dans l’accumulation de détournements des stéréotypes du genre. En effet, Gray n’essaie pas de changer les codes du polar. Des personnages comme les siens viennent sans cesse embellir les fondations de tous les bons films policiers. Mais là où Gray se démarque, c’est par sa propension à retravailler les codes du genre. Ses personnages n’offrent jamais les réactions habituelles qu’on pourrait attendre d’eux. La Nuit nous appartient va de surprise en surprise au fil des séquences, on ne peut jamais deviner vers où Gray cherche à amener le spectateur. Preuve en est avec Amada, interprétée par la sublime Eva Mendes, qui possède le profil type de la jeune bimbo écervelée tout juste bonne à jouer de ses atouts charmes. Amada est tout sauf une simple "bomba latina". Amada est le liant, le personnage le plus fort du film, celle qui pousse les héros à prendre en main leur destin (et en particulier Bobby). Eva Mendes forme un couple prodigieux avec Joaquin Phoenix. Leur histoire d’amour transpire la tendresse, elle fait plus vraie que vraie, on y croit réellement. Le duo marque par la sincérité qu’il dégage. De ce fait, Amada devient vecteur d’un aspect féministe assumé par son réalisateur. En dépit des horreurs engendrées par les hommes, et toute l’armada d’armes derrière eux, ils ne sont rien sans l’appui d’une grande femme. Amada va jusqu’à s’oublier totalement dans le but de protéger son bien-aimé. Une image de femme forte de très bon aloi comme on aimerait en voir bien plus souvent.

La Nuit nous appartient est un immense roller coaster épatant qui surprendra même les plus avertis. Et ne serait-ce que pour son ouverture torride autour des courbes généreuses de la sublime Eva Mendes, il est impossible de passer à côté de ce film.

James Gray ne s’évertue pas seulement à détourner les codes du genre pour offrir la maestria nécessaire à son projet. La Nuit nous appartient offre une immersion totale dans le milieu du grand-banditisme. En dépit de l’histoire de famille particulière inhérente à son héros, Gray ne fait pas de traitement de faveur. Il dépeint une image peu reluisante autant du monde de la police que de celui des truands. Gray n’affirme pas de conviction ni de parti pris, il laisse libre choix au spectateur de se ranger d’un côté ou de l’autre de la balance, à l’instar de Bobby en proie à de terribles doutes pendant près de la moitié du film. Comment vivre entre deux mondes diamétralement opposés ? Voilà la seule et unique question posée par Gray. Tel un homme aux portes de son purgatoire, Bobby va devoir faire des choix radicaux entre les liens du sang et ceux des affaires. Et en termes de radicalité, Gray n’y va pas de main morte. La Nuit nous appartient offre des séquences chocs, d’une violence inouïe, très proche du style viscéral d’un Martin Scorsese (un réalisateur admiré par Gray). D’ailleurs, le réalisateur cherche véritablement à marquer le spectateur lorsqu’il fait basculer ses personnages dans l’animosité. Que ce soit l’infiltration des entrepôts de drogue ou encore la course-poursuite entre les truands et les policiers à la sortie de l’hôtel, on ne dénotera peu voire aucune ambiance musicale. Gray coupe court à toute artificialité pour renforcer l’énergie du moment. Accentuant la rage qui habite les mafieux par un montage dynamique, il met tout en œuvre pour impliquer directement les émotions du spectateur au sein des enjeux de ces séquences. Voilà pourquoi La Nuit nous appartient a été justement reconnu autant par le monde des critiques que le grand public : après avoir pris le temps de nouer des relations fortes entre les personnages (il peut remercier son casting cinq étoiles au passage), James Gray peut, à sa guise, jouer au yo-yo avec la destinée de ces derniers. Tant qu’il s’est assuré que l’implication du spectateur est totale, Gray s’offre des séquences à faire pâlir les pires tragédies survenues dans Game of Thrones, la perte de certains personnages risque d’en affecter plus d’un.

La Nuit nous appartient est un thriller d’une intensité hors-norme. Avec une galerie de personnages bien étoffés et aux antipodes de ce qu’on pourrait attendre d’eux, James Gray confirme à la fois ses talents de scénariste que de metteur en scène. Son film frise la perfection. Il attrape le spectateur à la gorge dès les premières minutes et ne le laissera respirer qu’à l’apparition du générique de fin. La Nuit nous appartient est un immense roller coaster épatant qui surprendra même les plus avertis. Et ne serait-ce que pour son ouverture torride autour des courbes généreuses de la sublime Eva Mendes, il est impossible de passer à côté de ce film.

Anthony Verschueren

Two Lovers : humain, tout simplement

De nos jours à New York. Léonard, employé dans le pressing de son père et photographe à ses heures perdues, se remet difficilement d’une rupture. Dépressif, il songe parfois à se suicider. Or, deux jeunes femmes vont modifier sa vie : l’une, Sandra, aux goûts sages et ordinaires, est issue d’une famille amie de ses parents ; l’autre, Michelle, drôle et fantasque, entretient une relation adultère avec un avocat des beaux quartiers. Il s’éprend des deux successivement et alternativement, chacune des deux représentant un des choix fondamentaux qui s’offrent à lui : la tendresse et la sécurité, la folie et le romantisme…

Commençons par dire l’essentiel : Two lovers est un film qui respire l’humanité à chaque plan, les personnages existent comme si nous les avions toujours connus : ce Léonard, vieux garçon vivant toujours chez ses parents, à qui Joaquin Phoenix, tout à fait exceptionnel, prête une étrange grâce maladroite, cette Sandra aux goûts simples et à la vocation d’infirmière morale qui panse les bleus au coeur, cette Michelle, belle et inconstante, qui traîne un désespoir aussi profond que son goût pour la fête, pour finir par la mère de Léonard à qui Isabella Rossellini donne toute la mesure de sa sollicitude inquiète.

James Gray montre la vie avec une perfection cinématographique totale et cette vie-là nous bouleverse sans rémission.

Le film respire naturellement et rares sont ceux qui procurent cette impression, le style ou l’histoire se mettant souvent au cinéma en travers des personnages pour nous empêcher de les percevoir. Rien de tout cela ici, les personnages existent sans fards et le film se déroule comme le réel, sans que rien ne semble mis en scène de façon artificielle. Tout coule de manière fluide et cette perfection dans l’enchaînement des plans a sans doute demandé à James Gray beaucoup d’efforts qui, avec l’élégance du style, ne se perçoivent pas.

Certains, mal intentionnés, pourraient croire que James Gray s’est renié, abandonnant sa trilogie de polars mafieux dont La Nuit nous appartient semble être le point culminant. Rien n’est moins vrai : il prouve au contraire la grandeur de son talent de metteur en scène, en se réinventant dans un genre qui n’est pas a priori son registre de prédilection et qui, pourtant, lui va comme un gant : la comédie romantique. Cependant cette étiquette recouvre mal le caractère tragique de l’histoire qu’il souhaite nous raconter, et auquel les précédents films de Gray nous avaient déjà habitués : cette lutte incessante entre la passion et le devoir, ce conflit meurtrier entre le véritable amour et la simple tendresse, la folie et la raison, évoque bien davantage Corneille, Racine ou les tragiques grecs que les comédies insipides dont Hollywood se repaît.

James Gray travaille à l’évidence sur les archétypes et sur la manière de les revivifier à partir de simples détails. Le moindre plan est ainsi pensé avec une méticulosité et un goût de la perfection qui ne cessent d’impressionner tout au long du film. Autant dire que le pari est réussi : non seulement Gray réussit la performance de faire presque oublier son précédent film, mais il fait vibrer au fond de nous la corde romantique qu’on croyait parfois ne plus pouvoir exister.

La déclaration de Léonard à Michelle est l’une des plus belles récemment entendues au cinéma et la séquence qui suit, par son lyrisme et son romantisme absolus, où les deux protagonistes s’adressent l’un à l’autre, d’une fenêtre à l’autre, mène le film à des hauteurs stratosphériques desquelles il ne redescendra plus. James Gray montre la vie avec une perfection cinématographique totale et cette vie-là nous bouleverse sans rémission.

David Speranski

The Immigrant : fade to Gray

« Les chants du rossignol sont encore plus doux aux heures les plus sombres »

On sait à quel point le sujet de l’immigration tenait à cœur à James Gray, ses grands-parents étant arrivés à Ellis Island dans les années 20, porte d’entrée de tous les immigrés qui voulaient goûter au rêve américain. Sans être directement autobiographique, ce film est donc extrêmement personnel. James Gray se frotte également au film d’époque et change de point de vue, le film étant raconté par le regard de Marion Cotillard, dans le rôle d’une jeune immigrée polonaise. James Gray a délibérément choisi la voie du mélodrame opératique. On peut se demander en l’occurrence si « qui trop embrasse, mal étreint », le rythme finissant par devenir hiératique et languissant même si, globalement, le film demeure d’une très grande beauté esthétique.

Dès l’apparition du titre au générique, on pense à Charlie Chaplin et cette impression est renforcée par la musique qui évoque les bandes originales du génial Charlie, en particulier un film méconnu où il ne joue pas, L’Opinion publique, histoire de jeune femme sombrant elle aussi dans la prostitution. Contrairement à ce qu’on pouvait penser à la lecture du sujet, The Immigrant n’évoque donc pas tant les grands films sur l’immigration (America, America, Golden Door, Le Parrain 2) que les grands mélodrames classiques et plus particulièrement les opéras de Puccini où la surenchère des situations permettait d’atteindre une intensité dramatique sans équivalent.

Un rêve de vie, un rêve d’avenir aux Etats-Unis qui tourne au cauchemar, même si des lueurs d’espoir subsistent, un rêve de film auquel la cinquième œuvre de James Gray aurait aimé ressembler de bout en bout et qu’elle ne fait qu’évoquer somptueusement, de loin en loin.

Le cinéma muet et l’opéra servent donc ici de principale inspiration à James Gray, débarrassé (pour toujours ?) du carcan du film de genre et Marion Cotillard semble avoir un visage idéal pour exprimer les émotions de ce cinéma disparu. Utilisant de façon splendide une voix méconnaissable, du fait d’un accent polonais appris pour l’occasion, elle est parfaite en héroïne éplorée d’opéra. Le film tourné en pellicule (peut-être pour la dernière fois ?) a la patine des films et de la photographie des années 20, par la grâce de l’image de Darius Khondji. Au début, le rythme du film est extrêmement assuré et équilibré, confirmant les qualités inestimables de conteur de James Gray : Ewa Cybulski (Marion Cotillard) se retrouvera, prise en étau entre Bruno Weiss (Joaquin Phoenix), son souteneur qui la maintient dans l’enfer de la prostitution et le cousin de ce dernier, Orlando (Jeremy Renner), magicien de son état, qui lui fait miroiter un futur plus radieux en Californie. Deux amoureux comme dans le précédent film de James Gray et pourtant c’est ce qui va faire dériver très près de la ligne d’arrivée son cinquième film.

Car le conflit dramatique ne va pas s’exprimer chez le personnage de Marion Cotillard : elle n’aura pas vraiment à choisir entre les deux hommes du fait d’une tragique fatalité. A partir de là, l’on s’aperçoit que le véritable enjeu dramatique aurait dû être porté par le personnage de Joaquin Phoenix qui va exprimer la « morale » de l’histoire : aucun être n’est jamais complètement mauvais ni bon ; tous ont droit à leur moment de rédemption, qu’ils peuvent laisser passer ou non.

Avouons-le, James Gray s’est laissé un peu engoncer dans sa reconstitution historique et surtout son projet opératique qui, à force de schématisme émotionnel, devient un peu caricatural, ce qui n’empêche pas son film d’être extrêmement brillant et de s’inscrire dans la continuité d’une œuvre incroyablement cohérente : décrire l’envers du rêve américain (ce n’est pas un hasard si Marion Cotillard est filmée très souvent en train de dormir, de rêver ou de se réveiller brutalement). Un rêve de vie, un rêve d’avenir aux Etats-Unis qui tourne au cauchemar, même si des lueurs d’espoir subsistent, un rêve de film auquel la cinquième œuvre de James Gray aurait aimé ressembler de bout en bout et qu’elle ne fait qu’évoquer somptueusement, de loin en loin.

David Speranski

The Lost City of Z. : la jungle dont les rêves sont faits

Cinéaste plutôt habitué au genre urbain, James Gray s'est lancé dans une folle aventure avec The Lost City of Z. Une folle aventure qu'il rêve de faire depuis déjà plusieurs années alors que Brad Pitt était attaché au projet en tant qu'acteur. Désormais producteur, Pitt laisse sa place à Charlie Hunnam (et heureusement car on a beau adorer Brad Pitt, on le voyait mal dans le rôle) pour jouer Percy Fawcett, major de l'armée britannique, cartographe et explorateur obsédé par la cité de Z, une cité qu'il s'imagine exister au fin fond de la jungle amazonienne, une cité qui permettrait d'en découvrir plus sur une civilisation perdue.

Sublimé par la photo de Darius Khondji, The Lost City of Z ne cesse de surprendre dans le déroulement de son scénario qui ne va jamais où on l'attend et ce jusqu'à sa toute fin, aussi sublime que déroutante.

La jungle donc, nouvel environnement pour James Gray qui a choisi de tourner directement sur place pour vivre l'enfer vert tel qu'il a été vécu par Fawcett et ses compagnons de voyage à trois reprises. Mais si The Lost City of Z a tout du film d'aventure, ce n'est clairement pas cet aspect qui intéresse James Gray. Le cinéaste a beau filmer la jungle avec talent et nous offrir quelques moments de tension qui font parfois penser à Werner Herzog, il semble se désintéresser de tout ce qui fait le sel de la globalité des films du genre. Il l’a dit lui-même, le genre ne l’intéresse pas plus que ça et il va chercher les références de son film plus du côté du Guépard de Visconti que du Aguirre de Herzog. Ici, le cinéaste va donc chercher plus loin que l’aventure, la thématique principale de son récit s'articulant autour de Fawcett, personnage qui cherche à trouver sa place dans une société qui l'a longtemps rejeté et qui se jette à corps perdu à la recherche de cette cité, devenant drogué par la perspective de la découverte qui l'attend et dont il est persuadé d'en avoir vu des preuves. C'est donc dans tout le traitement du film que l'on reconnaît bien James Gray qui glisse en Fawcett ses préoccupations habituelles : personnage qui cherche à sortir de la case dans laquelle on l’a rangé, luttant jusqu’au bout pour éviter d’apparaître comme un loser. Le tout est emballé dans un récit d'aventure se déroulant sur plusieurs décennies mais le point central du récit est bien en Fawcett, un rêveur qui ne sombre pas dans la folie mais dont l’obsession l’éloignera de son foyer pendant de nombreuses années et causera peut-être sa perte dans le fin fond de la jungle.

Sublimé par la photo de Darius Khondji, The Lost City of Z ne cesse de surprendre dans le déroulement de son scénario qui ne va jamais où on l'attend et ce jusqu'à sa toute fin, aussi sublime que déroutante. Parfois frustrant, le récit n'en demeure pas moins passionnant par toutes les thématiques qu'il développe, allant du goût de l'aventure au besoin de reconnaissance sociale. Toujours sublime et toujours subtil, le film est dominé par la présence charismatique de Charlie Hunnam qui trouve ici son meilleur rôle au cinéma, celui qui devrait définitivement l'imposer comme une valeur sûre. Remarquons aussi la présence plus discrète d'un Robert Pattinson barbu qui poursuit sa carrière de façon intéressante et qui trouve ici un solide second rôle étonnant tandis que Sienna Miller se retrouve une fois de plus dans le rôle de l’épouse laissée à la maison (après American Sniper) malgré son envie de suivre son mari.

Saluons donc la prise de risque de James Gray qui s'impose définitivement avec ce film comme l'un des cinéastes les plus brillants de sa génération dont chaque film, même les moins bons (The Immigrant) regorgent d'éléments passionnants. Et Dieu que la jungle lui a réussi !

Alexandre Coudray

David Speranski

Laissez un commentaire

Connectez-vous ou inscrivez-vous afin de laisser un commentaire.