DOSSIER David Lynch : The Art Life : entretien exclusif avec son réalisateur Jon Nguyen

David Lynch : The Art Life : entretien exclusif avec son réalisateur Jon Nguyen

Jon Nguyen nous attendait dans le hall de son hôtel. Affable, souriant et observateur (il a tout de suite remarqué notre sac La La Land), il a devisé de choses et d'autres, son admiration pour Pauline à la plage d'Eric Rohmer, les films qu'il a préférés pour les Oscars (Premier Contact, Moonlight, La La Land car "personne ne peut détester La La Land") et son choix personnel pour l'Oscar de la meilleure actrice (Isabelle Huppert, même s'il aime aussi beaucoup Natalie Portman). Il nous a surtout confié ses souvenirs sur quelques années de compagnonnage avec David Lynch, le temps de créer David Lynch : The Art Life, le film le plus passionnant existant sur ce grand metteur en scène.

Quand vous avez projeté de faire ce film, avez-vous pensé au livre de Chris Rodley « Lynch par Lynch » où David Lynch raconte ses films mais aussi son enfance et sa période de formation ? Comment pensiez-vous faire pour obtenir davantage de David Lynch ?

Oui, bien sûr. Cela a pris longtemps, au moins quatre ans. Nous avons mené beaucoup de projets avec lui. Jason qui a initié ces interviews nous a conduits à la maison de David, souvent les week-ends, une heure ou une demi-heure. On allait à son atelier et David s’asseyait et parlait, on l’enregistrait. Nous avions la chance que Jason le connaissait depuis longtemps et on restait donc en toute confiance pour le filmer dans le cadre de son travail.

Votre film est un peu comme un film de David Lynch où Lynch représente une énigme, un mystère, dans le cadre d'une atmosphère très lynchienne. Pourquoi l’avez-vous réalisé à trois, vous, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm ?

Tous ceux qui sont concernés par l’art devraient voir ce film. C’est l’art non pas comme une carrière mais comme une raison de vivre, une passion.

Tout d’abord c’était juste moi et Rick. Je travaillais sur le montage de l’ensemble et à la fin du processus, on a préféré signer tout ensemble car on a travaillé de manière très proche. Rick a posé les questions, moi j’ai dirigé le film, tout assemblé, les images, les sons et Olivia était ma monteuse.

Comment avez-vous trouvé David Lynch dans la vie quotidienne ? Avez-vous été déçu ?

Oh non. Beaucoup de gens pensent que David doit être bizarre, à cause de ses films qui sont étranges. Mais le vrai David est très loin de tout ça, affable, à l’aise et très terre-à-terre.

Dans votre film, on le voit tout le temps en train de travailler.

Oui, tout à fait. Tout le temps, tous les jours du matin au soir, dans son atelier.

Vous êtes sûr que ce n’était pas pour la caméra ?

Ah non, il travaillait tout le temps, soit à peindre ou à écrire sur Twin Peaks, du matin au soir. C’est sa maison et il y avait aussi sa petite fille, Lula, qui traînait parfois dans le coin, qu’on aperçoit plusieurs fois dans le film.

J’ai rencontré une fois David Lynch à la masterclass qu’il a donnée à Paris lors de la sortie d’Inland Empire. Il parle assez lentement, de manière très précise, à la fois abstraite et concrète.

Oui car il pense beaucoup avant de parler.

On sait qu’il est très rétif aux interprétations, aux explications sur son œuvre. Dans les interviews, pensez-vous qu’il était possible de le pousser jusqu’à ses limites ?

Non, ce n’était pas possible. A propos de son art, il n’aime pas se livrer à des interprétations. Il n’aurait pas arrêté l’interview mais il n’aime pas donner des choses trop intimes sur lui et son œuvre.

Cela fait maintenant dix ans qu’il n’a pas tourné au cinéma. Mais il suffit qu’il soit inspiré. Si David est inspiré, rien ne pourra l’arrêter pour faire un film.

Pourquoi a-t-il alors accepté de parler de son enfance et de sa période de formation ?

Je pense qu’il a voulu le faire pour sa fille, pour lui laisser ses souvenirs, afin qu’elle ait cela, quand elle sera plus grande. Il a voulu partager pour elle les histoires de son passé. C’est pour ça que le film lui est dédié. Elle est très jeune, trois-quatre ans ; il est beaucoup plus âgé, soixante-et-onze ans. C’est sa seule chance de lui transmettre ses histoires.

Quand avez-vous décidé d’éliminer les questions de la bande-son ?

Dès qu’on l’a vu parler. Cela suffisait. Il parlait, il ne s’arrêtait plus. Nos questions étaient superflues.

Oui. C’est beaucoup mieux car on a l’impression que David Lynch nous parle directement.

Vous savez, tout ce qui se trouve dans le film, toutes les images, les photographies, les musiques, les vidéos privées, tout vient de David, de son esprit. Quand on dit que c’est un film très lynchien, en effet, tout vient de David. Son art, sa voix, etc.

Quand il parle de son père ou de sa mère, pensez-vous qu’il préfère l’un ou l’autre ou que l’un ou l’autre a été plus important pour son œuvre ? Il ressemble beaucoup à sa mère. Quand on regarde les photos, c'est frappant.

Non, non. Parce que, pour son art, les deux ont joué un rôle déterminant. Sa mère lui a donné sa liberté créative, elle a vu quelque chose de spécial dans David. Quant à son père, il lui a montré la réalité cachée sous l’écorce des arbres, quand ils se promenaient souvent dans les bois. Dans son œuvre, on retrouve le fait de montrer les deux aspects de la vie, un apparent, un autre plus caché.

Quand il raconte qu’il a dû aller à l’université et qu’il est resté deux semaines sans sortir de sa chambre, après avoir dit au revoir à ses parents, c’est la preuve que David est très sensible.

Oui, il est très sensible. Sans cette sensibilité, son œuvre ne serait pas la même. C’est son expérience d’être perdu seul dans une grande ville, pour lui, venant de la campagne.

Quel est votre film favori de David Lynch ?

Cela dépend beaucoup de l’humeur. Cela change beaucoup. Lost Highway, pour moi, cela a été le premier film que j’ai vu de lui, cela a été un choc total. Je ne pouvais pas croire que j’avais vu une chose pareille. Mulholland Drive fait plus réfléchir en raison de toutes les interprétations. J’étais plus mûr quand je l’ai vu.

Vous savez, tout ce qui se trouve dans le film, toutes les images, les photographies, les musiques, les vidéos privées, tout vient de David, de son esprit. Quand on dit que c’est un film très lynchien, en effet, tout vient de David. Son art, sa voix, etc.

Quand vous le filmiez, il travaillait sur la saison 3 de Twin Peaks mais je suppose qu’il ne vous a rien montré ?

Je savais qu’il travaillait dessus et j’avais la possibilité matérielle de lire ce qu’il écrivait. Mais je ne voulais rien lire, je ne voulais pas me spoiler Twin Peaks !

Je pense que beaucoup n’auraient pas résisté… Quand ses parents viennent le voir pour lui dire d’abandonner Eraserhead, c’est un moment dramatique du film, un des grands moments du film.

Il savait qu’il avait raison de persévérer. Quelque chose dans David le poussait à faire ce film. Pour lui, c’était impossible de l’abandonner. Il savait que ce serait probablement la meilleure chose qu’il pouvait faire de sa vie.

C’est sans doute la réelle différence entre les artistes et les velléitaires qui ne vont pas jusqu’au bout. Le film s’adresse sans doute au-delà du cas de David Lynch à tous les artistes et à tous ceux qui s’intéressent à l’art.

Oui, tous ceux qui sont concernés par l’art devraient le voir. C’est l’art non pas comme une carrière mais comme une raison de vivre, une passion.

Votre film s’arrête avant la sortie d’Eraserhead. Pourquoi pas un autre film sur la suite de son œuvre, sur les histoires des tournages d’Elephant Man, Blue Velvet, Twin Peaks ?

Non, le projet concernait seulement ses années d’enfance et de formation, avant qu’il ne devienne cinéaste et célèbre. En interrogeant ses premières années, cela permet peut-être de trouver la clé de son œuvre dans son passé. Parler du reste de son oeuvre aurait complètement changé la nature du film, en le rendant moins intime.

Je pense qu’il a voulu le faire pour sa fille, pour lui laisser ses souvenirs, afin qu’elle ait cela, quand elle sera plus grande. Il a voulu partager pour elle les histoires de son passé. C’est pour ça que le film lui est dédié.

Peut-être dans le futur, alors…

Pourquoi pas…

Avez-vous fini un scénario pour en faire un film ?

Oui je viens d’en terminer un. J’admire David Lynch pour son tempérament d’artiste et sa manière de structurer la narration mais ce que j’écris n’a rien à voir. David a une vraie vision, très puissante. Il vaut mieux rester personnel, c’est le meilleur moyen de trouver son chemin artistique.

Pensez-vous que David Lynch tournera un prochain film ?

Je ne sais pas. Je l’espère. Mais cela prend beaucoup de temps pour faire un film. Cela fait maintenant dix ans qu’il n’a pas tourné au cinéma. Mais il suffit qu’il soit inspiré. Si David est inspiré, rien ne pourra l’arrêter pour faire un film.

 

 

Entretien réalisé à Paris le 14 février 2017.

David Speranski

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