DOSSIER Sense8 épisode de Noël

Sense8 épisode de Noël

2016 s’est achevée de manière catastrophique pour le monde du spectacle, nous privant en moins d’une semaine de Carrie Fisher, Debbie Reynolds et George Michael. Paradoxalement, elle s’est terminée de façon somptueuse pour l’univers des séries avec le retour inattendu de Sense8, la série des Wachowski, pour un épisode de Noël exceptionnel. On prévoyait le retour de Sense8 seulement en mai 2017. Aussi, cet épisode-surprise de deux heures fut-il une divine surprise, permettant de finir l’année et de passer de joyeuses fêtes avec nos sensitifs préférés.

Au vent de haine et de discrimination, Lana Wachowski oppose l’amour et la tolérance, ce qui fait de cet épisode peut-être la plus belle chose apparue dans le monde des séries en 2016.

Pour ceux qui ne connaissent pas encore Sense8 (la série n’étant absolument pas éditée en vidéo et n’étant visible que sur Netflix), elle présente l’existence de huit personnes, réparties à travers le monde, qui deviennent soudainement connectées sur les plans intellectuel, émotionnel et sensoriel, du fait du suicide d’une femme dans les ruines d’une église à Chicago, aux Etats-Unis. Ces personnes n’ont a priori rien à voir les unes avec les autres, exerçant des métiers aussi divers que D.J., policier, acteur, cambrioleur, blogueuse et hackeuse, femme d’affaires, etc. Pourtant Nomi, Will, Riley, Capheus, Sun, Lito, Kala et Wolfgang partagent désormais des expériences intellectuelles, émotionnelles et sensorielles communes et se retrouvent même capables d’intervenir dans leurs réalités respectives. Néanmoins ils ne sont pas les seuls à disposer de ces capacités et sont recherchés par une organisation aux desseins obscurs, dirigée par un certain Whispers.

A l’heure de la mondialisation galopante, Sense8 est sans doute la première série à l’échelle mondiale, présentant des personnages se trouvant à des endroits disséminés dans la planète, de Nairobi à Berlin, de Mumbai à Chicago, en passant par Séoul, Londres, Mexico ou San Francisco. Contrairement à la saga James Bond, il ne s’agit pas d’un simple décor touristique pour des scènes d’action interchangeables mais du cadre de vie quotidien de personnages qui sont éloignés par la distance mais proches par la pensée. L’idée principale de Sense8, tellement simple qu’elle en devient géniale, est en effet que ses personnages vivent à des milliers de kilomètres les uns des autres mais peuvent intervenir dans les vies respectives de chacun, les uns prenant la place des autres en fonction de leurs compétences respectives. Par exemple, pour se battre, le cambrioleur berlinois Wolfgang va utiliser les talents de Sun, la championne de lutte coréenne.

L’autre caractéristique importante de la série est sans nul doute la place privilégiée faite à des couples LGBT, par l’intermédiaire de Lito, l’acteur mexicain de télénovelas qui dissimule son homosexualité, ou Nomi la blogueuse et hackeuse trans, interprétée par une réelle actrice trans, la troublante Jamie Clayton à la voix subtilement grave. Cette marque de fabrique est due aux Wachowski, les seules réalisatrices qui étaient auparavant des réalisateurs, Andy et Larry ayant tous les deux subi une opération pour devenir Lilly et Lana. Sense8 n’abolit donc pas seulement les distances et le temps, entremêlant souvenirs, rêves et visions, mais également les préjugés, en s’affirmant comme un hymne à la tolérance et contre la discrimination.

Sense8 serait ainsi une sorte de croisement hybride entre Lost pour l’interrogation de destins multiples et Twin Peaks, pour la dimension surréaliste assumée.

Dans cet épisode de Noël, qu’est-ce qui a changé dans Sense8 ? Principalement deux choses, d'un point de vue factuel. Tout d’abord Aml Ameen, l’interprète de Capheus, le conducteur du bus Vandamn à Nairobi, a quitté la série, officiellement en raison de divergences artistiques avec Lana Wachowski. Il a été remplacé par Toby Onwumere qui tire davantage le personnage vers un registre comique, assumant de fait la place de second rôle du personnage. Ensuite, Lilly (ex-Andy) Wachowski s’est mise volontairement en retrait. Faisant son coming out de trans en mars 2016, Lilly a préféré prendre de la distance, avant de rejoindre éventuellement les plateaux pour la saison 2, laissant seule Lana (ex-Larry) aux commandes de la réalisation de cet épisode spécial. L’écriture demeure partagée entre Lana et Joseph Michael Straczynski, le créateur de Babylon 5. Or il est manifestement impossible de se rendre compte de l’absence de Lilly, tant les Wachowski ont développé ensemble une identité commune d'écriture et de réalisation.

En ce qui concerne les personnages, [ATTENTION SPOILER], Sun, la femme d’affaires coréenne, championne de kickboxing, va passer l’épisode en prison mais va enfin réussir à la quitter ; Capheus va perdre son bus dans une explosion mais en gagnera un autre, en cadeau d’anniversaire ; Nomi, la blogueuse trans, sera toujours en cavale avec son amie Amanita, pourchassées par l’agent Bendix qui rappelle d’assez près l’agent Smith de la Saga Matrix ; Kala, la pharmacienne de Mumbai, mariée à un homme qu’elle n’aime pas, va finalement consommer son union et se prendre d’affection pour son mari, tout en maintenant un lien romantique avec Wolfgang ; ce dernier, cambrioleur berlinois, assistera à la sortie du coma de son ami Felix et sera sollicité pour prendre le pouvoir de la mafia locale ; Lito, l’acteur de telenovela, fera enfin son coming out, ce qui aura des conséquences catastrophiques sur sa carrière et son existence matérielle, tout en restant soutenu par son amant Hernando et sa fausse petite amie Daniela ; enfin Will, le flic américain et Riley la DJ londonienne se sont réfugiés en Islande, où ils ne sont pourtant pas complètement à l’abri de leurs suiveurs, Will étant étrangement hanté par Angelica et Whispers dans ses rêves et/ou visions.

Sense8 n’abolit donc pas seulement les distances et le temps, entremêlant souvenirs, rêves et visions, mais également les préjugés, en s’affirmant comme un hymne à la tolérance et contre la discrimination.

Depuis Cloud Atlas, chef-d'oeuvre de plus en plus reconnu, les Wachowski sont passées maîtresses dans l’art narratif polyphonique. Aidée par un sens du montage hallucinant, Lana Wachowski mêle et croise ainsi huit histoires qui vont traverser pendant cet épisode exceptionnel des moments de liesse et de réunion lors de l’anniversaire des sensitifs puis des fêtes de Noel et enfin du Nouvel An (l'épisode s'appelle Une p...de bonne année à tous). Elle va mélanger rêves, visions et souvenirs, par-delà les continents et les histoires individuelles. Sense8 serait ainsi une sorte de croisement hybride entre Lost (cf. la présence de Naveen Andrews dans le rôle de Jonas) pour l’interrogation de destins multiples et Twin Peaks, cité explicitement au générique, pour la dimension surréaliste assumée. Par rapport aux épisodes normaux, celui-ci se distinguera par des moments musicaux qui largueront à chaque fois pendant cinq minutes l’intrigue pour privilégier la communion envers une sorte d’amour universel unissant les sensitifs. L’épisode commence ainsi de façon sublime au fin fond de l’océan où les sensitifs s’éveillent au son de Feeling Good de Nina Simone. Il se poursuivra lors d’une danse échevelée des sensitifs sur une musique passant de la techno à Buena Vista Social Club pendant leur fête d’anniversaire. Enfin pendant la première heure de l’épisode, un troisième moment musical suivra la déclaration de Sun « on existe par le sexe » où tous les sensitifs participeront à une séquence d’orgie géante, sans que jamais cela ne paraisse graveleux ou gratuit. C’est tout simplement beau et émouvant, tout comme l’hommage remarquable au regretté Leonard Cohen, récemment disparu, à travers un Hallelujah qui unira les sensitifs à travers le monde, au moment des fêtes de Noel. Certes, certains pourront chipoter et dire que toutes les histoires sont loin d’être aussi passionnantes (celles de Capheus et Riley sont très en retrait dans cet épisode ; celle de Wolfgang est peut-être trop présente lors de la deuxième heure, après être quasiment absente lors de la première ; celles de Lito, Nomi, Sun et Will prennent nettement le dessus sur les autres) mais en retirer une ou deux pour constituer un Sense6 appauvrirait sans doute la force globale de la série.

Lana Wachowksi reste toujours aussi pertinente dans ses références à l’actualité : l’Amérique est décrite comme un pays où les banquiers sont épargnés alors que des petits délinquants sont pourchassés, pendant que le Mexique poursuit de son acharnement les homosexuels revendiqués. A ce vent de haine et de discrimination, elle oppose l’amour et la tolérance, ce qui fait de cet épisode peut-être la plus belle chose apparue dans le monde des séries en 2016. La mère de Lito lui pardonnera son coming out; Kala apprendra à vivre avec son mari. Comme l’enseigne Hernando, « l’art, c’est l’amour rendu public ». Cet épisode ne pouvait en être une meilleure illustration.

David Speranski

Laissez un commentaire

Connectez-vous ou inscrivez-vous afin de laisser un commentaire.