DOSSIER : Sean Penn : l'Amérique des destins brisés


Sean Penn : l'Amérique des destins brisés

''Grotesque'', ''ridicule'', ''gâchis monumental''… S’il y a bien un film qui a fait une unanimité de critiques négatives lors du festival de Cannes 2016, c’est The Last Face, cinquième réalisation de Sean Penn. On l’attendait pourtant au tournant. Peut-être qu’on l’attendait trop. Il faut dire que Sean Penn avait placé la barre très haut, des acteurs américains ayant passé le cap de la réalisation, c’est l’un de ceux avec la carrière la plus intéressante. A l’instar de Mel Gibson, Sean Penn a construit une œuvre forte, cohérente, faite de peu de films mais de beaucoup de moments mémorables.

Qui aurait cru d’ailleurs que le bad boy d’Hollywood, celui qui tirait sur l’hélicoptère des paparazzis survolant son mariage, ferait preuve d’une telle sensibilité une fois le cap de la réalisation passé ? Car loin de la réputation sulfureuse qu’il a pu se construire à une époque, ses films sont des drames puissants, sensibles et profondément humains. Avec ses films, Sean Penn témoigne d’une humanité à laquelle il aspire et dans laquelle il s’est engagé depuis, comme en témoigne The Last Face et ses bons sentiments décriés par la critique.

Les bons sentiments, Sean Penn cinéaste n’en a pourtant jamais manqué. Au long de la carrière qu’il s’est construit petit à petit, il a brodé des thématiques très fortes sur l’Amérique et ses destins brisés, parfois inspirées par des chansons (Highway Patrolman de Bruce Springsteen à l’origine de The Indian Runner), parfois par des romans qu’il a su s’approprier (notamment The Pledge, basé sur un roman de Friedrich Dürrenmatt). Histoires vraies (Into the Wild), histoires fantasmées, nées de son imagination ou non, les récits que Sean Penn raconte sont ceux de l’Amérique et de ses laissés pour compte, ces gens qui tâchent de vivre (John Booth dans Crossing Guard, Christopher McCandless dans Into the Wild) ou de survivre (les frères Roberts dans The Indian Runner ou encore Freddy Gale dans Crossing Guard) sans fioritures, loin de l’image de l’Amérique glorieuse souvent véhiculée dans le cinéma américain.

Les films de Sean Penn sont donc des drames à la dimension intime, touchant au cœur des plus grandes tragédies (la difficulté du retour à la vie après la guerre ou la prison, la perte d’un enfant, l’obsession d’un policier autour de la mort d’une fillette). Ses trois premiers films (The Indian Runner, Crossing Guard, The Pledge) constituent d’ailleurs une trilogie de l’Amérique à la fois magnifique et déprimante, élégiaque et pleine d’espoir, parcourue de mélancolie et parfois, de beauté. Cette trilogie, pouvant être vue comme la pierre fondatrice du cinéma de Sean Penn réalisateur, en dit long sur l’Amérique, celle des sans espoir. Relativement méconnus par le grand public qui préfèrera porter (à juste titre également) Into the Wild aux nues, ces trois films forment non seulement une pierre angulaire du cinéma de Sean Penn mais aussi du cinéma américain. Entre 1991 et 2001, on a du mal à imaginer films parlant avec plus de justesse du drame humain, de ses espoirs et de ses vies brisées.

L’Amérique des destins brisés donc. Dans The Indian Runner, c’est deux frères qui s’aiment mais qui ne peuvent plus se comprendre. Le Vietnam a changé Frank Roberts qui est devenu bouillant, imprévisible et en proie à des pulsions violentes. Son frère aîné, Joe, est devenu policier parce que la ferme familiale a du être vendue mais il ne se destinait pas du tout à ce métier. Métier qui le force à abattre un homme en légitime défense mais qui le pousse aussi à poursuivre son frère pour l’arrêter sans y parvenir, il ne voit qu’en lui le petit garçon qui jouait au cow-boy dans la ferme de son enfance. Dans Crossing Guard, la vie de Freddy Gale a basculé depuis la mort sa fille, renversée accidentellement par John Booth. Le mariage de Freddy a volé en éclats, sa vie est à la dérive et il ne vit que pour se venger de John Booth quand il sortira de prison. Seulement John Booth, lui, cherche à se reconstruire en vivant avec sa culpabilité. On n’imaginait pas Sean Penn capable de nous émouvoir autant en renversant les tables, faisant de ses personnages à la fois victimes et coupables mais, surtout, victimes d’un drame qu’ils n’ont pas demandé. Dans The Pledge, Jerry Black est un policier qui part à la retraite sans avoir résolu une affaire de viol et de meurtre sur une fillette. Suivant le serment qu’il a fait aux parents de l’enfant, il passe sa retraite à construire un nouveau couple mais aussi à poursuivre jusqu’à l’obsession le coupable à partir d’un dessin de la victime.

Ces trois films sont cependant lourds à regarder. La bouffée d’air pur se fait avec Into the Wild en 2007. L’histoire d’un drame également, celui d’un homme qui rejette tous les principes de la société moderne pour vivre dans la nature, loin de tous. Avant qu’il ne réalise que le bonheur n’est réel seulement quand il est partagé. Mais il ne reviendra jamais parmi les siens, il mourra d’une intoxication alimentaire en confondant une plante comestible avec une autre, toxique. Malgré cette tragédie, Into the Wild apparaît comme le film le plus léger de son réalisateur, une bouffée d’air frais qui nous fait partager le calvaire de son personnage principal mais aussi de ses nombreuses rencontres. La tragédie humaine se joue cette fois-ci en solo et s’avère moins pesante dans le sens où Christopher McCandless a tout de même trouvé le bonheur sur son chemin. Sean Penn voit peut-être les choses de façon moins noire. Entre-temps, l’acteur-réalisateur (qui d’ailleurs, n’a jamais joué dans ses propres films) s’est retrouvé engagé sur des causes humanitaires et s’est montré plus ouvert au monde. En témoigne sa participation au film collectif 11’09’’01 où plusieurs réalisateurs de nationalités différentes racontent les attentats du 11 septembre 2001 avec un point de vue personnel.

Notons également un point essentiel dans la carrière de Sean Penn cinéaste : son rapport aux acteurs. En ne jouant jamais dans ses films, il laisse à d’autres acteurs l’opportunité d’exprimer leur talent. C’est Viggo Mortensen dans The Indian Runner qui crève l’écran dans le rôle de Frank Roberts, dix ans avant son explosion dans Le Seigneur des Anneaux. C’est David Morse, qui n’a jamais été aussi bon et impressionnant que dans The Indian Runner et Crossing Guard. C’est Emile Hirsch dans Into the Wild dont la carrière n’a toujours pas eu l’envol espéré. C’est Robin Wright, jamais aussi bien filmée que dans Crossing Guard et The Pledge. C’est Jack Nicholson aussi, monstre sacré auquel Sean Penn se frotte à deux reprises : il est impérial dans Crossing Guard, il impressionne tout autant par sa sobriété dans The Pledge. Du côté des coups de génie de Penn cinéaste, il y a la réunion sur grand écran du couple que fut Jack Nicholson et Anjelica Huston. Leur déchirante scène dans Crossing Guard y trouve un écho particulier. Il y a également le respect des aînés : la présence de Charles Bronson (sans moustache !) et Dennis Hopper dans The Indian Runner, celles de Harry Dean Stanton, Vanessa Redgrave et Sam Shepard dans The Pledge ou encore Hal Holbrook dans Into the Wild pour des rôles significatifs. Mais c’est aussi Benicio Del Toro au tout début de sa carrière dans The Indian Runner (puis plus tard, alors que sa carrière décolle, dans The Pledge) et Kristen Stewart déjà pleine de charme dans Into the Wild.

Un sens du casting qui permet d’apprécier de façon encore plus profonde ses films et qui donne envie de découvrir The Last Face, réunissant tout de même Charlize Theron, Javier Bardem, Adèle Exarchopoulos, Jared Harris et Jean Reno. Cinéaste devenu engagé, Sean Penn délaisse donc l’Amérique avec The Last Face, histoire d’amour entre la directrice d’une ONG et un médecin humanitaire en pleine guerre civile africaine. Le cinéaste ayant déjà raconté la misère et la tragédie de l’Amérique, cette fois il se tourne vers l’international. Un sujet plein de bonnes intentions mais qu’il maîtrise peut-être moins bien que l’Amérique dont il n’a jamais cessé de parler auparavant. Un tournant dans sa carrière de réalisateur donc, en témoigne l’amas de critiques négatives se déversant alors que ses œuvres précédentes avaient la tendance inverse. Espérons donc que nous n’attendrons pas neuf ans avant de voir son prochain film, connaissant le bonhomme, il pourrait encore avoir deux ou trois choses à nous dire…

Par Alexandre Coudray