DOSSIER : "Pastorale Américaine" de Philip Roth


‘’Pastorale Américaine’’ de Philip Roth

Notons en cette fin d’année l’ambition assez folle de Ewan McGregor qui, pour son premier film en tant que réalisateur, a décidé de s’attaquer à "Pastorale Américaine", roman en béton armé (et auréolé du prix Pulitzer) de Philip Roth. Là où le cinéma américain s’est souvent montré en berne en 2016, Ewan McGregor laisse tomber les œuvres franchisées et tièdes pour s’attaquer à un monument de la littérature américaine. Pas étonnant que les critiques se soient parfois montrées dures avec lui, lui reprochant, et à juste titre, de ne pas atteindre l’ampleur du roman adapté avec son American Pastoral.

N’en voulons cependant pas à Ewan McGregor qui a livré avec son film une œuvre sincère et poignante, totalement fidèle à l’esprit du roman. Que les lecteurs du roman s’agacent devant cette adaptation, on peut le comprendre mais il est certain que la lecture du livre ouvre des clés pour mieux saisir le film. Et il faudra demander à ces lecteurs agacés comment ils auraient vu ce roman adapté sur grand écran tant son style, sa complexité et sa fluidité laissent admiratifs.

Pour resituer l’histoire, "Pastorale Américaine" nous conte l’histoire de Seymour Levov dit Le Suédois. Dans l’Amérique des années 60, tout semble lui réussir : ancien athlète de son lycée, il a gardé une forme olympique et un sourire qui laisse rêveur. C’est un homme comblé, que ce soit au niveau professionnel (il a repris avec succès la ganterie de son père) comme au niveau personnel. Il est en effet marié à Dawn, ancienne Miss New Jersey et il a même la joie absolue d’être le père d’une petite fille blonde nommée Merry, bègue mais férocement intelligente. Le tableau est parfait, on dirait du Norman Rockwell. Jusqu’au jour où Merry, encore adolescente, fait sauter le bureau de poste local pour protester contre la guerre. Après quoi, la voilà qui disparaît dans la nature et la vie du Suédois, si belle et si parfaite, se délite peu à peu. Mais ce drame, l’écrivain Nathan Zuckerman, fervent admirateur du Suédois depuis sa tendre enfance (il était ami avec le petit frère de Seymour) ne l’apprendra que bien plus tard, après la mort du Suédois, lors d’une réunion d’anciens élèves de son lycée. Nathan, frappé par cette histoire, tâchera alors de reconstituer ce qui a bien pu se passer pour que la vie du Suédois prenne une tournure aussi tragique.

"Pastorale Américaine" est, comme bon nombre des œuvres de Philip Roth, un roman d’introspection. Au cours de ses 592 pages, on pourra compter sur les doigts de la main les moments où les personnages sont actifs. La plupart du temps, le roman laisse place à des souvenirs dont on ne saura jamais vraiment la nature puisqu’ils sont amenés par le biais de Nathan, narrateur de la première partie du roman qui n’a jamais été avec le Suédois au moment où il vivait tout ce drame. "Pastorale Américaine" n’est donc qu’un amas de souvenirs, de fantasmes et de longs moments où l’auteur s’attarde sur l’intériorité de ses personnages, sur leur ressenti de l’histoire. On y découvre des personnages qui sont loin de la perfection qu’on imaginait. Le rêve américain de Seymour Levov est parti en fumée avec le bureau de poste local, lui révélant au passage la futilité et l’absurdité de son bonheur et de son confort. Mais Seymour n’est pas la seule victime dans l’histoire. Lui qui rêvait de filer une vie parfaite doit subir le chagrin de Dawn, sa superbe femme qui n’a jamais assumé d’être une Miss et qui a eu du mal à communiquer avec Merry dès le début. Cette même Merry, diablement intelligente ("La vie n'est qu'une courte période de temps pendant laquelle on est vivant", écrira-t-elle dans une de ses rédactions alors qu’elle n’est qu’une enfant) qui n’a pas su faire face à autant de perfection et qui a tout fait péter : la poste, la vie de ses parents et la sienne, condamnée à être en cavale pour le restant de ses jours.

Profondément mélancolique, "Pastorale Américaine" est un roman qui fait réfléchir. L’histoire du Suédois n’est pas la nôtre mais elle pourrait le devenir. Les personnages du livre sont, comme nous, à la merci d’un destin qu’ils ne contrôlent pas entièrement et les questionnements ne cessent de les tourmenter : et si Dawn n’avait pas épousé cet homme ? Et si Seymour ne s’était pas moqué du bégaiement de sa fille par colère ? Et s’ils avaient éteint la télé au moment où un moine s’immolait ? Tant de si, les mêmes si qui régissent notre vie et que Philip Roth met en évidence à travers des vies brisées. Des vies qui avaient tout pour être parfaites mais qui sont rattrapées par la violence de l’Amérique des années 60, rattrapées par la colère, la rancœur, le destin. Le grand moteur du roman, énoncé assez tôt dans le livre mais venant conclure le film est qu’on ne connaît jamais les gens. Nathan Zuckerman, qui avait rencontré le Suédois quelques jours avant sa mort, pensait avoir tout compris de lui. Mais il ne s’était jamais autant trompé sur quelqu’un, aveuglé par l’admiration encore juvénile qu’il avait pour lui : "Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle, dans la vie. L'histoire de la vie, c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. C'est même comme ça qu'on sait qu'on est vivant : on se trompe. Peut-être que le mieux serait de renoncer à avoir tort ou raison sur autrui, et continuer rien que pour la balade. Mais si vous y arrivez vous... alors vous avez de la chance." La grande force du roman, c’est de nous offrir cette constatation inévitable, assénée au travers de quelques lignes mais guidant notre découverte progressive du drame des Levov. Un drame qui pourrait arriver à nos proches sans que l’on n’en sache rien, eux que l’on croyait si parfaits et si heureux…

 

Pastorale Américaine, roman de Philip Roth, disponible en poche dans la collection Folio

Par Alexandre Coudray