DOSSIER Alexandre Aja : un français au pays de l'horreur

Alexandre Aja : un français au pays de l'horreur

« Quand les rêves de gosse deviennent réalité. » En voilà une phrase parfaite pour définir la carrière d’Alexandre Aja. Jeune metteur en scène français, fils du réalisateur Alexandre Arcady et de la critique Marie-Jo Jouan, il a toujours vécu dans un univers bercé par le cinéma. D’abord acteur dans les productions de son père, puis assistant-réalisateur sur ces mêmes projets, il développera un panel de compétences assez impressionnant : acteur, réalisateur, scénariste, dialoguiste et producteur ; autant dire qu’il est une industrie à lui seul. Son fanatisme exacerbé pour les classiques de l’épouvante des années 70 et 80, et particulièrement ceux du cinéma américain, lui a valu de se faire très rapidement remarquer, dès son second long-métrage. Lecteur assidu du magazine Mad Movies, il n’aura de cesse de rêver à une conquête hollywoodienne, de pouvoir briller parmi les grands dont on ne cesse de narrer les histoires au sein des pages du célèbre mensuel national. Mais le cinéma d’Alexandre Aja reste avant tout une affaire familiale et amicale. Soutenu par un père admiratif de ses compétences, il travaillera l’ensemble de ses projets avec un ami de lycée, Grégory Levasseur, avec lequel il partage les mêmes passions pour le film de genre. Ensemble, ils écriront les scénarios de tous les films réalisés par Alexandre Aja (exception faite de Horns). Levasseur s’occupe de la direction artistique des projets sur les plateaux de tournage. La force du duo devient alors une machine rodée qui les emmènera rapidement aux portes d’Hollywood. À l'occasion de la sortie de son nouveau long-métrage, La Neuvième Vie de Louis Drax, retour sur la filmographie du plus américain de nos expatriés français.

FURIA : de timides prémices

En 1999, Alexandre Aja sort doucement de l’ombre de son père. Ayant reçu la Palme d’Or du meilleur court-métrage en 1997 à Cannes pour son mystique Over the Rainbow qui met en scène un incroyable Jean Benguigui, Aja se sent les épaules d’assumer un long-métrage. Furia comporte les fondations de ce que sera le cinéma d’Aja : un scénario écrit à deux, une mise en scène nerveuse, une photographie soignée et un goût prononcé pour le cinéma bis. Inspiré par une nouvelle de Julio Cortazar, Furia situe son histoire dans un futur proche soumis à une dictature policière où la liberté d’expression a été lourdement abrogée et est devenue condamnable. Théo refuse cet état de fait et exprime sa révolte chaque nuit en dessinant sur les murs. Il fait la connaissance d’Elia, une fille de résistant, avec laquelle il partage la passion du dessin subversif. Ils vivront une idylle extrêmement forte jusqu’au jour où Elia est arrêtée. Théo va se mettre en chasse afin de retrouver sa dulcinée, au risque de découvrir des secrets familiaux qu’il n’aurait jamais dû connaitre.

Furia : Marion CotillardFuria transpire la quintessence des curiosités bis italiennes des années 80. Ce genre de productions qui copiaient et plagiaient sans vergogne de grands succès commerciaux de l’époque pour les refaire à leur sauce : le budget et le talent en moins. Devenus de véritables attractions, ces films ont connu un succès inestimable en vidéo si bien qu’une énorme communauté de fans les défend corps et âme. Ces gens sont des amoureux du cinéma de la débrouille, de ce cinéma admiratif de ses pères fait avec les moyens du bord, des fans comme peuvent l’être les rédacteurs de chez Mad Movies dont Aja est friand de leurs chroniques. Voilà donc à quoi ressemble Furia : un film post-apocalyptique qui doit sans cesse se débrouiller avec son faible budget pour nous faire entrer dans son histoire. Malheureusement, il lui manque ce fameux liant, ce piquant qui rend les productions italiennes du même calibre aussi kitsch et savoureuses. Furia se ressent comme une gaudriole bis fait le plus sérieusement du monde, et le résultat s’avère aussi perturbant que le film ne parvient pas à intéresser véritablement. Pourtant, son postulat de base était intrigant et aurait pu en faire un grand film, ou du moins être un bel essai sur ce qu’est la liberté d’expression et le devoir qui incombe à chacun d’en jouir le plus possible. Balancé entre des acteurs qui ne croient absolument pas à leur texte et qui interprètent leur rôle sans aucune conviction (il faut vraiment voir la relation supposée tendue entre Théo et son frère pour le croire !) et d’autres qui tentent de tout faire pour donner du corps à leur personnage (Marion Cotillard est vraiment bluffante, son premier vrai grand rôle), Furia ne saura jamais trouver de véritable équilibre ; en témoigne son échec commercial, à peine plus de 8 000 entrées.

Furia est une incursion plutôt ratée dans le paysage cinématographique français, en dépit de ses qualités techniques et des quelques bons acteurs qui y figurent.

Et pourtant, Furia s’avère être un film nécessaire si l’on veut comprendre où veut nous emmener Alexandre Aja. Outre ses envies de cinéma bis qui parsèment l’entièreté du film, Furia jouit d’une réalisation moderne et admirable. Les influences américaines d’Aja déteignent sur sa mise en scène. Il trouve toujours le moyen de rendre ses interminables scènes de dialogues admiratives, car elles sont, pour la plupart, techniquement irréprochables, à l’image du repas des retrouvailles de Théo avec son frère qui n’a rien à envier à l’ouverture de Reservoir Dogs. De plus, on sent qu’Aja est très à l’aise avec les séquences musclées. Il plonge parfaitement le spectateur au cœur de l’action qui ne perdra jamais une miette des tenants et aboutissants. Il faut également souligner la superbe bande-originale composée par Brian May (le guitariste de Queen) qui offre à la fois de la poésie aux scènes romantiques et une tension viscérale lors des séquences crues. Autant de bons points qui ne parviennent pourtant pas à hisser le film au niveau au-dessus. En vérité, ce qui fait cruellement défaut à Furia est qu’il pèche par excès. À trop vouloir bien faire, Aja et Levasseur oublient de laisser une part nécessaire à l’imprévu. Furia se fourvoie dans ses ambitions, voilà pourquoi le film est difficilement supportable. Malgré sa courte durée, il ennuie profondément. Bien trop académique pour laisser s’épanouir pleinement les envies de son réalisateur, Furia est une incursion plutôt ratée dans le paysage cinématographique français, en dépit de ses qualités techniques et des quelques bons acteurs qui y figurent. En vérité, Furia s’apparente à un film d’auteur possédant une identité bis et dirigé par un amoureux de Massacre à la Tronçonneuse…il y a comme une erreur dans l’énoncé, indubitablement. Boudé, voire complètement oublié de la filmographie d’Aja, Furia se devait de naître pour l’aider à s’orienter vers le cinéma qu’il aime et veut faire.

HAUTE TENSION : l’explosion

Oserait-on crier au chef-d’œuvre ? C’est possible oui !

Suite à l’échec de Furia, Aja et Levasseur murissent leur futur projet. Alors qu’ils assistent Alexandre Arcady sur le tournage de son film Entre Chiens et Loups, les deux amis décident de rendre hommage au genre qu’ils préfèrent par-dessus tout. Il leur vient une idée des plus basiques : deux femmes, une maison isolée et un tueur, voilà comment est né le projet Haute Tension. Présenté à Luc Besson qui fut plus que conquis par le scénario, le film est financé par EuropaCorp (la société de production de Besson) pour un budget de plus de 2 millions d’euros. Alex et Marie sont deux amies étudiantes. Elles se rendent dans la maison de campagne des parents d’Alex afin de réviser. Lors de la première nuit, un homme frappe à la porte, massacre toute la famille et kidnappe Alex. Marie va traquer le tueur afin de délivrer son amie.

Haute Tension : Cécile De FranceLevasseur et Aja ont déclaré à la sortie du film qu’ils ne voyaient pas meilleur moyen de rendre hommage aux films qu’ils admirent qu’en proposant une œuvre à l’histoire aussi simple. Haute Tension est l’exact opposé de Furia en termes de consistance scénaristique. Là où le premier en faisait vraiment beaucoup trop sans jamais apporter de liant, le second se contente du minimum syndical et nous délivre une œuvre bien plus riche qu’on aurait pu le penser. Haute Tension est un choc, un film d’horreur parfaitement maîtrisé de la première à la dernière minute qui rend à la fois hommage à ses pères, mais également à tous les fans du genre qui y trouveront tous les codes qu’ils viennent chercher, et même plus encore. Le casting est sensationnel. Alexandre Aja fait se confronter une Cécile De France métamorphosée face à un Philippe Nahon implacable. Une rencontre improbable, mais qui fonctionne terriblement. Cécile De France donne corps à une femme fatale, digne héritière de la combattante inattendue qu’on retrouve dans le cinéma de genre américain comme le furent les Jamie Lee Curtis et autres Neve Campbell. Amaigrie, arborant un look très masculin, l’actrice étonne par un jeu très torturé (bien que les conditions de tournage dans le froid ont fortement dû l’aider). Nous resterons stupéfaits devant ses yeux exorbités, extrêmement gros et globuleux qui crèvent l’image, elle offre une héroïne comme on pensait ne jamais le voir dans notre cinéma. Philippe Nahon, quant à lui, synthétise tous les boogeymen qui ont fait l’enfance des deux scénaristes. Tel un Michael Myers des temps modernes, il incarne cette idée de mal absolu. Silencieux et méthodique, il est la destruction, le chaos incarné. On ne saura rien de son personnage, ou presque, si ce n’est qu’il est là pour décimer quiconque se trouve sur sa route, que ce soit un animal, un homme, une femme ou même un enfant. La force de ce casting était nécessaire afin d’amener la dernière partie du film. En effet, Haute Tension est un film qu’il faudra voir au moins deux fois, car sa révélation finale remet en question tous les événements précédents. Et c’est là que le génie d’Alexandre Aja, ainsi que le talent de son comparse Levasseur, crève les yeux.

Haute Tension : Philippe NahonHaute Tension possède l’un des meilleurs cliffhanger qu’un film d’horreur puisse offrir. S’il n’est pas original pour autant, la manière dont il est amené est détonante. En jouant la carte des règles classiques de bout en bout, Aja et Levasseur arrivent à nettement mieux diriger leur scénario vers la finalité qu’ils espèrent. En jouant un minimum sur les rebondissements scénaristiques, Aja fait exploser sa créativité. Le visuel de Haute Tension est à tomber par terre. Le film suinte la douleur, l’image est crasseuse au possible. C’est un film qui sort des tripes. Aja met en image des meurtres aussi barbares que graphiques. D’une décapitation à l’éviscération, en passant par un bon vieux tranchage de gorge, Aja s’amuse comme un enfant à maltraiter nos rétines. De plus, le film, par son climat oppressant, instaure une peur permanente qui ne s’estompera jamais. Aja connait parfaitement les ficelles du genre et prouve qu’il est capable de produire un vrai bon film d’épouvante. Une fois encore, la performance de Cécile De France joue énormément sur la tension permanente, d’autant qu’Aja place le spectateur en tant que témoin omniscient des événements. Savoir précisément où se trouve le danger en permanence renforce le sentiment d’insécurité. Aja bouleverse le spectateur dans son confort et l’oblige à sortir des sentiers battus afin d’affronter son film. S’il y a bien eu une (re)naissance du genre en France, c’est à Alexandre Aja que nous la devons. D’ailleurs, Haute Tension donnera le ton puisqu’on verra progressivement émerger d’autres passionnés de la même génération qu’Aja qui oseront proposer du contenu horrifique au sein d’une industrie qui ne croit absolument pas aux capacités du genre.

Haute Tension demeure la preuve la plus significative que le cinéma horrifique peut et doit avoir sa place au sein de notre paysage culturel…encore faudrait-il trouver des producteurs ambitieux qui oseraient débloquer les fonds nécessaires à son épanouissement, mais là n’est pas le sujet. Haute Tension est la pierre angulaire du travail d’Alexandre Aja, un film plus qu’obligatoire pour quiconque aime l’horreur. Oserait-on crier au chef-d’œuvre ? C’est possible oui !

LA COLLINE A DES YEUX : à la conquête d’Hollywood

La Colline a des Yeux« Pour moi, faire un film à Hollywood est un rêve qui se réalise. Avec le genre de film que nous faisons, le fait d’être Français n’a aucune importance. Si vous savez faire peur, vous pouvez le faire dans n’importe quelle langue ! » Voilà ce qu’a déclaré Alexandre Aja lorsqu’il a été repéré aux États-Unis. Haute Tension a été un franc succès dans les différents festivals où il est passé. En dépit d’un succès salle minime en France, le film a rencontré son public outre-Atlantique, et surtout au pays de l’Oncle Sam. Dès lors, différents studios tentent de se l’arracher afin de lui proposer différents remakes alors en préparation. Alexandre Aja jettera son dévolu sur le remake de La Colline a des Yeux de Wes Craven. Il explique son choix ainsi : « Pour être honnête, on m’aurait proposé de faire le remake de Massacre à la Tronçonneuse, de Délivrance ou des Chiens de Paille, j’aurais refusé, j’aurais dit aux producteurs – Désolé les gars, j’adore ces films, mais je peux pas.- Pourquoi refaire ces films ? Ça ne sert à rien, ils sont déjà très bien comme ils sont. Par contre, La Colline a des Yeux, si j’ai accepté de le refaire, c’est d’abord parce que le concept de base est très fort et ensuite parce que le film original me fait vraiment marrer. Je ne dis pas ça par mépris vis-à-vis du film, je l’aime vraiment parce que c’est plein de maladresses. » En effet, le film de Wes Craven pâtit d’un budget dérisoire, du manque d’expérience de son auteur lors du tournage et d’énormément d’approximations quant à l’exécution de ses séquences. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Alexandre Aja a complètement dépoussiéré le film original. Sans changer le concept de base, reprenant les grandes lignes de l’histoire originale, il amène ces mutants atypiques au cœur du XXIe siècle avec une maestria hallucinante. Le pitch ne change donc pas : une famille en vacances tombe en panne au milieu du désert du Nouveau-Mexique sans se douter que les collines abritent de redoutables mutants cannibales bien décidés à les décimer un à un.

La Colline a des Yeux : mutantDès l’ouverture du film, Aja démontre son appropriation autant à l’œuvre originale qu’aux traumatismes du pays pour lequel il tourne. Instaurant une mythologie symbolique forte quant aux origines de ses monstres, Aja n’y va pas avec le dos de la cuillère. Autant il rêvait de tourner à Hollywood, autant il se montre lucide sur les revers de son pays adoptif (notamment sur la politique militaire de ce dernier). Démontrant qu’il connait parfaitement son sujet, Aja construit son film avec parcimonie. Il s’attarde longuement à nous présenter chacun des héros, il leur offre une histoire bien définie, des liens forts et suffisamment de consistances afin que le public puisse s’attacher à eux. Il recherche ainsi l’effet qui était désiré par Craven en 1977 : impliquer directement les sentiments du spectateur au cœur des tortures qui surviendront. Aja repousse le point de rupture aussi loin possible. Pour cela, il s’offre les services du groupe électro Tomandandy qui apporte une musique anxiogène qui joue de nuances déstabilisantes. Plus l’ennemi approche, plus les basses sont sollicitées. Le spectateur ne peut s’empêcher de se tordre dans tous les sens tant la situation est inconfortable. Le suspense reste entier jusqu’à l’insoutenable scène de viol qui vient rompre tous les espoirs. Le film est clairement scindé en deux parties. Aja comble les fans du film original dans un premier temps en montrant bien qu’il comprend et respecte son modèle, puis il s’en détache radicalement pour basculer dans une violence beaucoup plus crue et viscérale que chez Craven. Bien évidemment, le budget confortable aide grandement Aja à verser dans le visuel-choc, là où Craven comptait énormément sur le hors-champ.

La Colline a des Yeux à la sauce Aja enterre complètement l’œuvre originale. Et c’est assez rare pour qu’on le souligne.

Alexandre Aja semble tellement heureux de concrétiser son rêve qu’il aurait tendance à reproduire quelques-unes des erreurs relevées sur Furia, notamment l’excès de bonnes intentions. Comme s’il se sentait obligé de prouver qu’il est capable, le film enchaîne les séquences-chocs. Certains en sont tombés sous le charme, assurant voir enfin un véritable film d’horreur, d’autres se verront relativement outrés par l’excès de scènes hard. À la décharge du réalisateur, nous trouvons cet excès de violence quelque peu nécessaire, pour ne pas dire humain. Après avoir passé plus de la moitié du film avec des personnages attachants, on ne peut se résoudre à les abandonner à leur triste sort (ce que faisait malheureusement Craven). Le film fait naître ce besoin de vengeance, cette envie de voir les bourreaux payer la monnaie de leur pièce. Par ce biais, Aja vient côtoyer le sous-genre de l’horreur que l’on appelle « le rape and revenge » qui implique d’amener les héros à devenir aussi tortionnaires que leurs détracteurs. D’un simple survival, Aja en tire une œuvre complète. Il expie toutes ses envies profondes d’en mettre plein la vue à Hollywood. Si la démarche est honorable, le résultat l’est tout autant, la Colline a des Yeux à la sauce Aja enterre complètement l’œuvre originale. Et c’est assez rare pour qu’on le souligne.

La Colline a des Yeux nous montre un réalisateur comblé, en pleine phase avec son projet. L’immense succès public aura raison des ambitions d’Alexandre Aja qui sera, malheureusement, beaucoup trop catalogué « faiseur de remakes ». Si la Colline a des Yeux a permis au français de se faire une renommée solide aux États-Unis, sa route sera encore longue avant qu’il n’ait l’occasion de démontrer qu’il est capable de faire autre chose que de solides relectures.

MIRRORS : première incursion dans le fantastique

Le temps de coécrire et produire le premier long-métrage de Franck Khalfoun, le très sympathique 2ème Sous-Sol, Aja reçoit un script envoyé par les studios de la 20th Century Fox. Il s’agissait du remake du film sud-coréen Into the Mirror dans lequel un ex-policier était condamné à revivre en boucle la mort brutale de son ancien coéquipier. Aja et Levasseur ne voient pas l’intérêt de produire un remake du film, d’autant qu’ils n’aiment pas spécialement le film. En revanche, la thématique des miroirs les intriguait. Alexandre Aja confie sur le projet : « Une ou deux scènes qui jouaient avec les miroirs m’avaient vraiment bluffé. L’idée du miroir, un objet tellement quotidien qu’on ne le remarque même plus, nous est restée. […] Nous avons réussi à convaincre la 20th Century Fox de nous laisser reprendre la thématique, mais en nous orientant vers une histoire qui n’a rien à voir avec un remake. » C’est ainsi que le film raconte l’histoire de Ben Carson, un ancien policier suspendu pour avoir abattu l’un de ses anciens collègues. Après que son couple ait volé en éclats, il retrouve un emploi de veilleur de nuit dans un grand magasin qui a brûlé plusieurs années auparavant. Peu à peu, les miroirs de ce dernier vont lui révéler d’étranges visions.

Aja explore une histoire de fantôme dans tous les codes classiques du genre.

S’il certifie que Mirrors n’est pas un remake, Aja ne peut cacher avoir emprunté bien plus que la thématique des miroirs au scénario réécrit. Si toute la mythologie autour de l’histoire des miroirs s’avère différente, la base de l’histoire reste la même : le héros en pleine rédemption, les miroirs comme catharsis virulente, les liens familiaux distendus… Les thématiques sont, malheureusement, universelles pour ce genre de projet si bien que s’en détacher demeure difficile. Toutefois, Alexandre Aja vient toucher à un genre qu’il n’avait pas expérimenté jusqu’alors : le fantastique. Quelque temps avant de voir surgir toute la vague actuelle des films d’horreur amenée par les Paranormal Activity et consorts, Aja explore une histoire de fantôme dans tous les codes classiques du genre. A contrario de son film précédent, Mirrors plonge le spectateur en état d’angoisse dès son ouverture. Aja privilégie l’efficacité de sa mise en scène à l’instar d’une sempiternelle montée crescendo des scènes horrifiques. Très peu de jumpscare sont à dénoter, Aja soigne les décors lugubres du magasin en ruine où il y règne un climat des plus inquiétants. Une mise en scène rudement soignée d’autant que c’est, jusqu’alors, la production qui aura nécessité le plus d’effets visuels de sa filmographie. Quasiment tous les plans des miroirs dans l’hôtel ont suscité un travail précis lors de la postproduction. Ainsi, les cadres se devaient d’être mûrement réfléchis. Aja ose des plans culottés. Sa caméra agit comme un miroir de plus. Elle virevolte magnifiquement autour du héros et se confond parfaitement parmi les différents reflets qui l’englobent.

MirrorsSans en retrouver l’aspect craspec de ses films précédents, Mirrors témoigne d’un certain assagissement de son auteur. Bien conscient qu’il ne peut déverser autant dans les effusions de sang que pour ses films précédents, Aja met le paquet sur les quelques morts à l’écran (la séquence de la baignoire marquera quiconque la verra). Voilà pourquoi Mirrors est un film riche : c’est un thriller fantastique qui va lorgner sur côté du slasher dès qu’il en a l’occasion. Une fois encore, Aja démontre qu’il aime le cinéma horrifique par-dessus tout. Il ne fait pas de l’horreur juste pour faire de l’horreur, il s’intéresse véritablement à tous les procédés qui amènent les séquences-chocs. Ses influences 70’s et 80’s se ressentent plus que tout dans Mirrors. Directement inspiré des films comme Amityville et autres l’Exorciste, il offre des raisons valables sur les agissements paranormaux. Exit le simple poltergeist présent pour une raison lambda cherchant à tout prix à posséder le héros pour une raison quelconque, les fantômes de Mirrors ont droit à un meilleur traitement de faveur. La réécriture d’Aja et Levasseur prouve que les deux amis ne manquent pas de ressource et savent s’approprier proprement et dignement des codes qu’ils connaissent par cœur. En ce sens, Mirrors est une vraie réussite.

Comme une récompense ultime, le magazine Mad Movies disait de Mirrors à sa sortie : « Le meilleur remake de film d’horreur asiatique qu’Hollywood ait jamais produit. » Alexandre Aja n’aurait probablement jamais pensé avoir une si belle reconnaissance de la part de ceux qu’il lisait assidument au fond de son lit étant ado.

PIRANHA 3D : le défouloir ultime

Piranha 3D est une satire savoureuse comme on aimerait en voir plus souvent.

Alexandre Aja et Grégory Levasseur avaient déjà eu vent du script de la réécriture du film de Joe Dante lorsqu’ils avaient vendu Haute Tension aux États-Unis. Ils avaient été emballés par le scénario qui était axé sur le comique macabre. Malheureusement, l’entretien avec les producteurs ne s’était pas bien passé et les deux Français se sont concentrés sur La Colline a des Yeux. Après moult changements, le script termine entre les mains des frères Weinstein qui décident de rappeler nos deux comparses afin qu’ils leur soumettent l’excitation qu’ils avaient quant à l’idée de réaliser cette relecture. Lors de leur entretien, ils se sont rendu compte que le scénario avait tellement changé que tout ce qui les excitait avait été occulté. Après avoir convaincu les Weinstein, Aja et Levasseur réécrivent à nouveau le scénario. Alexandre Aja annonce son Piranha comme n’étant absolument pas un remake. Malheureusement, même si l’histoire diffère, il est impossible de ne pas le comparer au film de Joe Dante. La base scénaristique est indubitablement la même : un lac se fait envahir de piranhas carnivores au moment où l’affluence de touristes est à son comble. Aja et Levasseur n’y ajoutent qu’une origine différente aux poissons et posent l’histoire durant le Spring Break. L’occasion pour eux d’ouvrir en grand les vannes du burlesque.

Piranha 3DSous-titré « sea, sex and blood », Piranha 3D s’avère être une comédie horrifique extrêmement plaisante. Ne dérogeant absolument pas à son pitch, Aja délivre un film rempli de sexe et de sang. Sur la demande des frères Weinstein qui imposent à Aja d’aller directement aux scènes sanglantes, Aja développe peu ses personnages. Il se plie aux règles de la commande non sans un certain sens de l’humour. En effet, Piranha 3D gratine tous les clichés du teen movie décérébré pour mieux les noyer dans un bain de sang gigantesque. De la bimbo écervelée au bad boy musclé et téméraire, chacun aura le même sort. Aja noie la bêtise du système sous les coups de mâchoire acérés de ses monstrueuses créatures. C’est fun, caustique et terriblement défoulant, un véritable film pop-corn. Et même s’il veut se détacher à tout prix de toute comparaison avec l’œuvre originale, Aja, quoi qu’il puisse en dire, place son film au même niveau que celui de Joe Dante. En effet, Piranha, premier du nom, était une commande du producteur Roger Corman qui avait demandé à Joe Dante de lui livrer une version drive-in des Dents de la Mer. Il désirait une vision plus corrosive du concept, un aspect nettement moins terrifiant et beaucoup plus divertissant. Le genre de film devant lequel on pouvait amener une nana pour l’emballer sans problème. Alexandre Aja se sert de ces fondamentaux pour construire son film. C’est crétin au possible, mais terriblement jouissif.

Alexandre Aja rend hommage aux films qui ont fait son enfance (Richard Dreyfuss qui se fait dévorer par une horde de piranhas sauvages et Christopher Lloyd qui fait allusion au fait qu’il ne peut pas se téléporter ne manqueront pas de vous faire jubiler) ainsi qu’aux meilleures productions grindhouse. Ne manquant pas de jeter un regard désabusé sur la décadence de la jeunesse actuelle totalement abrutie par les téléréalités et autres banalisation de la pornographie, Piranha 3D est une satire savoureuse comme on aimerait en voir plus souvent.

HORNS : le poème onirique et morbide

Il aura fallu près de dix ans pour qu’Alexandre Aja nous livre un nouveau film original. Enfin débarrassé de sa lubie des remakes et autres relectures, il décide d’adapter le roman de Joe Hill (le fils de Stephen King), Cornes. C’est le premier film qu’il met en scène sans la complicité de Grégory Levasseur. Absent également de l’écriture du scénario, Aja se focalise uniquement sur son travail de réalisation. Ignatius est un jeune homme accusé du viol et du meurtre de sa petite amie. Clamant son innocence, il sombre dans une profonde dépression. Un matin, il se réveille avec d’étranges cornes sur le front. Il se rend compte que ces cornes ont la capacité de faire avouer les vérités les plus enfouies chez ses interlocuteurs. Il décide d’utiliser son nouveau pouvoir dans le but de débusquer le meurtrier de sa défunte amie.

Horns : Juno TempleHorns est définitivement le film de la maturité pour Alexandre Aja. L’univers du romancier très identifié par celui de son père se marie à merveille avec les convictions d’Aja. Le réalisateur nous emmène au cœur d’une enquête trépidante où les fantasmes et crimes de chacun sont mis à nu dans leur forme les plus brutales. Daniel Radcliff livre une prestation à couper le souffle. Cassant définitivement son image de minet, il compose un personnage sombre et torturé avec un talent décomplexé. Le reste du casting n’est pas en reste non plus. Chaque personnage se vaut pour les péchés qu’il garde enfouis. L’intérêt de Horns réside dans cette quête de la vérité et sur le pouvoir du paraître qui constitue l’individu au quotidien. C’est également une magnifique histoire d’amour. Le film est empli d’un onirisme qu’on n’aurait jamais pu soupçonner dans l’univers d’Alexandre Aja. Quatre ans après un Piranha fun et excessif dans tous les vices, Horns offre une retenue délicate et bienvenue dans la filmographie d’Alexandre Aja. On le savait capable de mûrir et digérer des personnages, mais Horns demeure le film qui repose entièrement sur le background de ses protagonistes. On ne peut pas adhérer à la dimension fantastique de l’œuvre si l’on ne connait pas parfaitement les héros. Aja s’attarde lourdement sur les liens étroits qui lient tous ses héros. On apprend à les aimer, à les détester, à les soutenir…

Horns : Daniel RadcliffJoe Hill a lourdement été inspiré par l’œuvre de son père. Son histoire transpire d’influences. Sorte de Stand By Me pour adultes, Horns entremêle merveilleusement ses différents niveaux de lecture. Le spectateur est embarqué au sein d’une histoire d’amour passionnel de laquelle on aimerait ne jamais sortir. Pour ce faire, Alexandre Aja ménage ses effets gores. Horns n’est en aucun cas un film d’horreur, bien qu’il présente certaines séquences relativement crues. En l’espace de deux heures, Aja métaphorise les différentes épreuves qu’un couple pourrait traverser dans une vie. De l’enfance insouciante aux difficultés de la vie adulte, Ignatius et Merrin vivront leur histoire sans faux-semblants. Et c’est cette sincérité complète qui rend le film attachant (Juno Temple et Daniel Radcliff sont vraiment parfaits). D’autant que les acteurs sont emmenés par une bande-originale au diapason. On adorera voir s’y côtoyer les Pixies, David Bowie ou même Marilyn Manson. On y découvrira aussi une dimension très métaphysique qu’il n’y avait pas dans les autres films d’Aja, notamment lors de la séquence où Ignatius dompte un serpent. Sur le morceau de Fever Ray, If I Had a Heart (la musique du générique d’ouverture de la série Vikings), Alexandre Aja émeut autant qu’il fait frissonner. Jamais il n’aura aussi bien fait parler son image que lors de cette scène. D’ailleurs, Horns, tout comme presque tous les films d’Aja, possède une identité visuelle forte et folle. Assumant parfaitement ses analogies au paradis et à l’enfer, il scinde son récit par deux étalonnages bien différents. Le passé est beau, coloré, avec des couleurs chaudes et vives. Le présent est froid et sombre. Horns est un film complet, l’ultime preuve qu’Alexandre Aja a définitivement gagné le respect d’Hollywood et qu’il est un nom sur lequel on peut compter.

Horns est définitivement le film de la maturité pour Alexandre Aja.

Décidément plein de ressources, Alexandre Aja étonne à chacune de ses productions. Beaucoup plus construites et profondes qu’ils ne peuvent le laisser penser, ses films conjuguent à merveille son admiration pour le genre et ses volontés de faire évoluer le cinéma qu’il apprécie. Alexandre Aja n’a pas fini de nous surprendre. Il aime aborder des thématiques différentes à chacun de ses films tout en gardant en tête un fil rouge cohérant. Le cinéma horrifique et fantastique contemporain lui doit beaucoup. Nous ne doutons pas qu’il continuera à nous surprendre encore et encore.

Anthony Verschueren

Laissez un commentaire

Connectez-vous ou inscrivez-vous afin de laisser un commentaire.