DOSSIER : Shohei Imamura : étude des moeurs japonaises


Shōhei Imamura - étude des mœurs japonaises

Depuis le 15 novembre dernier, Elephant Films a élargi sa collection Shōhei Imamura. Déjà l’année dernière, l’éditeur nous gratifiait de trois films du cinéaste dans de belles éditions avec blu-ray, dvd et livret compris. C’est désormais quatre titres (dont certaines premières œuvres) qui s’ajoutent à la collection, permettant de mieux découvrir et comprendre la filmographie d’un cinéaste au regard acéré, qui a su cerner la société japonaise et ses pulsions mieux que personne.

Il est intéressant de remarquer que les débuts de Shōhei Imamura forgeront les thèmes de sa filmographie. A la veille de la seconde guerre mondiale, c’était un jeune nonchalant qui ne savait que faire de sa vie et qui échouait à tous les concours d’entrées universitaire. Jusqu’au jour où il trouva la motivation nécessaire pour entrer dans un lycée technique en apprenant que la totalité des élèves étaient des filles ! Embrigadé finalement dans l’effort de guerre, il choisit l’activité la plus radicale qu’on lui proposait : être kamikaze et aller se faire exploser contre les bateaux alliés. ‘’Quitte à devoir faire la guerre, autant mourir rapidement’’ dira-t-il. Heureusement le Japon capitula avant qu’Imamura ne rejoigne les rangs. Il passa donc l’après-guerre à vivre du marché noir, refourguant cigarettes et liqueur de contrebande pour dilapider l’argent qu’il amassait en alcool et en femmes. Ce fut la vision de L’ange ivre de Kurosawa (il y trouva très exacte la description du monde de la pègre faite dans le film) qui le poussa vers le cinéma et il ne tarda pas à devenir assistant de Yasujiro Ozu avant de se lancer très vite dans la réalisation dès 1958.

Ce parcours, qui en dit déjà long sur la personnalité du cinéaste, lui permettra de bâtir toute sa carrière sur des thématiques fortes qu’il résumera lui-même en ces mots : ‘’il s’agit de marier deux problèmes : la partie inférieure du corps humain et la partie inférieure de la structure sociale.’’ L’œuvre d’Imamura est en effet parcourue par ces problématiques. Avec un regard sociologique et souvent proche du documentaire (même si ses cadres sont extrêmement travaillés), le cinéaste s’attarde sur les pulsions qui dominent l’homme, sur les classes sociales défavorisées et démystifie le Japon d’après-guerre en le montrant gangréné par le vice et la pauvreté. Le vice, c’est bien ce qui caractérise tout un pan de son cinéma. Le sexe y est omniprésent et s’il n’hésite pas à comparer les hommes à des porcs dans ses films (la métaphore animale y est d’ailleurs fréquente, en témoigne Cochons et cuirassés, La Femme insecte et L’Anguille), il y présente également des femmes qui s’émancipent à travers des relations sexuelles qui ne sont jamais très saines.

Les titres parcourant sa filmographie (Désirs volés, Désir inassouvi, Désir meurtrier, Le Pornographe, Le Profond désir des dieux, Zegen, le seigneur des bordels) donnent d’ailleurs tout de suite le ton. Au moins on se lance dans ses films en étant prévenus et on n’est jamais déçus de ce qui s’y trouve. Encore aujourd’hui, ses œuvres sont d’une remarquable intelligence, féroces et encore d’actualité. La façon dont il épingle les vices et les travers de ses contemporains est universelle et intemporelle, nous laissant surpris par la subtilité qu’il y emploie quand bien même il parle frontalement de viol, d’inceste et de misère.

Cinéaste qui n’a pas froid aux yeux, Shōhei Imamura semble n’avoir peur de rien, ni de la nudité, ni de la perversité, ni de ses propres pulsions. Les quatre titres sortis en novembre dernier donnent d’ailleurs un bel aperçu de la richesse de son œuvre : Désirs volés, son premier film, témoigne déjà de l’intérêt du réalisateur pour ce qu’il appelait le ‘’peuple éternel’’, c'est-à-dire les gens ordinaires. Annonçant la Nouvelle Vague Japonaise, Désirs volés affirme une envie de cinéma empreinte de liberté racontant des histoires profondément humaines, plus portées sur le cul que sur l’amour. Mon deuxième frère, dernier film de commande que réalisa le cinéaste en 1959 (il s’attache par la suite à ne réaliser que ses projets, subissant parfois des échecs foudroyants) se démarque du lot car il ne parle que très peu de sexe. Il y est surtout question de misère sociale à travers l’histoire de quatre frères et sœurs devant lutter contre la fermeture d’une mine. La particularité des personnages qu’il filme est que ce sont des Zainichi, des Coréens habitant le Japon. Une fois de plus, Imamura s’attarde sur les minorités et dénonce l’hypocrisie d’un pays qui se clame moderne mais qui occulte ses travailleurs.

Film beaucoup plus dense et beaucoup plus personnel, Désir meurtrier est audacieux. Déjà sa mise en scène s’y fait beaucoup plus stylisée, jouant sur les ombres et les lumières pour mieux illustrer les désirs consumant les personnages. Car comme le titre l’indique, il sera bien question de désir dans ce film, racontant l’histoire de Sadako, une femme au foyer un peu simplette qui se fait violer par un homme venu cambrioler sa maison. L’agresseur, sous le charme de sa victime, ne cessera de harceler Sadako par la suite, celle-ci étant à la fois attirée et repoussée par cet homme qui la trouble. Pour la première fois sur le grand écran, Imamura montre une femme qui s’épanouit par le biais de sévices sexuels. Une première si choquante qu’une dramaturge, justement engagée pour donner de la crédibilité au personnage de Sadako, quitta le projet devant la crudité des scènes érotiques. C’est pourtant ce mélange d’érotisme, de répulsion, de misère et de désespoir qui rend le film si particulier avec des personnages pris au piège de leurs propres pulsions.

Encore plus dense et plus fou que Désir meurtrier, Le Profond désir des dieux ressemble à un film somme rassemblant tout ce qui fait le cinéma de Shōhei Imamura. Fresque de trois heures tournée sur une île du Pacifique racontant comment une communauté doit faire face à l’arrivée d’un ingénieur venu construire chez eux un aéroport, Le Profond désir des dieux est un film empreint de folie. Folie d’un cinéaste venu habiter sur l’île avant le tournage notamment pour y creuser de ses propres mains un trou important dans le déroulement du film, folie d’un tournage qui dura 18 mois au lieu de 6, folie de la nature qui ravagea à grand coup de typhons une partie des décors, folie du budget qui finit par être tellement dépassé que les acteurs et techniciens n'étaient plus payés et quittèrent le film petit à petit. Le Profond désir des dieux, c’est l’Apocalypse Now d’Imamura, un tournage dont il ne sortira pas indemne, endetté et diabétique. C’est aussi un film qui transpire l’ambition de chaque instant, brassant des thèmes chers au cinéaste alors qu’il s’attarde sur de nombreux personnages : le désir, l'inceste, la jalousie, la religion, la corruption, la violence, le tout filmé en couleurs dans des décors franchement superbes.

Si Shōhei Imamura ne se remettra jamais vraiment de ce film, cela ne l’empêchera pas de poursuivre une carrière riche, couronnée de deux Palmes d’Or (La Ballade de Narayama en 1983 et L’Anguille en 1997) et toujours aussi passionnante, flirtant avec le documentaire, n’oubliant jamais de poser un regard sociologique sur ses pairs, dépeignant les bassesses humaines avec une force qui lui est propre et que l’on a rarement vue depuis. Autant dire que l’on attend avec impatience de nouvelles éditions de ses films quasiment introuvables. On a entendu dire que L’histoire du Japon d’après-guerre racontée par une hôtesse de bar était particulièrement irrésistible. Et l’on n’en doute pas une seule seconde.

Par Alexandre Coudray