DOSSIER : Richard Fleischer - Le conteur minutieux


Richard Fleischer - Le conteur minutieux

La sortie récente d’un joli coffret réunissant trois films de Richard Fleischer dans de superbes copies éditées par Carlotta est non seulement l’occasion de découvrir les trois films réunis par le coffret (Terreur aveugle, L’étrangleur de Rillington Place et Les Flics ne dorment pas la nuit) mais aussi de se pencher avec attention sur la filmographie du bonhomme.

Une filmographie complètement hétéroclite qui échappe à toute analyse poussée et un tant soit peu fouillée. Excellent artisan, Richard Fleischer s’est toujours montré capable de réaliser n’importe quel film. Jamais à l’origine de ses projets, le réalisateur échappe à la politique des auteurs. Contrairement à John Ford, Howard Hawks, Alfred Hitchcock ou Fritz Lang, ses œuvres ne trahissent aucune obsession, aucun thème récurrent, aucun style de mise en scène frappant qui rendrait un film de Fleischer immédiatement reconnaissable. Non, tout au long de ses 40 ans de carrière, Richard Fleischer a brouillé les pistes. Il s’est attaqué à tous les genres : le thriller (L’assassin sans visage, Terreur aveugle), le film d’aventure (Vingt Mille Lieues sous les mers, Ashanti), le film d’époque (Les Vikings, Barabbas), la retranscription de faits divers (La Fille sur la balançoire, Le Génie du mal, L’étrangleur de Boston, L’étrangleur de Rillington Place), le film de braquage (Les inconnus dans la ville), le western (Duel dans la boue, Du sang dans la poussière), la science-fiction (Le Voyage Fantastique, Soleil Vert), la chronique policière (Les Flics ne dorment pas la nuit), le film de guerre (Tora ! Tora ! Tora !), le biopic (Che !), la fantasy (Conan le destructeur, Kalidor) et même le film d’horreur avec Amityville 3D – le démon.

Vous l’aurez compris, chercher un dénominateur commun chez Fleischer, c’est chercher une aiguille dans une botte de foin même si l’on remarquera une petite prédilection pour les étrangleurs (celui de Boston et de Rillington Place mais aussi celui de L’Assassin sans visage). Mais trois étrangleurs en une quarantaine de films, c’est finalement peu pour tenter d’établir une corrélation dans une filmographie. Finalement, le seul point commun des films de Richard Fleischer, c’est leur réalisateur. Souvent dépeint comme un solide artisan capable de manier le CinemaScope comme de s’essayer à la 3D, considéré par beaucoup comme un excellent faiseur, le cinéaste est tout de même bien plus : c’est un conteur.

Et un conteur d’autant plus admirable qu’il n’a jamais laissé ses obsessions prendre le pas sur son sens de la narration. C’est un cinéaste qui s’est toujours mis au service des scénarios qu’il tournait et, semble-t-il, sans jamais se poser de questions. Dévoué à raconter ses histoires et à tirer le meilleur des scénarios qu’on lui donnait, sa mise en scène a toujours été impeccable. Tirant sans cesse parti des outils qu’on lui offrait (CinemaScope, Split-screen, Technicolor, 3D), il s’est montré à l’aise sur tous les genres qu’il abordait.

Si l’on peut reprocher une chose au cinéma de Fleischer, il n’y est pas en cause. Au contraire, sa mise en scène et son éclectisme sont ses points forts. Attentif aux détails, toujours soucieux de souligner des éléments de ses récits pour leur donner plus de puissance (les lunettes du Génie du mal, l’inhalateur de Lee Marvin dans Les inconnus dans la ville, les boots du tueur dans Terreur aveugle…) et renforcer ainsi l’univers qu’il dépeint, Richard Fleischer est un homme minutieux qui semble n’avoir jamais rien laissé au hasard. Ses cadrages, particulièrement admirables dans ses films en CinemaScope, sont toujours soignés. Pas trop virtuoses non plus pour que l’on ne décèle pas la patte du metteur en scène derrière les récits mais ils sont tout de même amplement travaillés et surtout au service du scénario. Cela n’empêche jamais le cinéaste d’améliorer les histoires qu’il filme grâce à des castings brillants (Richard Attenborough dans L’étrangleur de Rillington Place, James Mason dans Vingt Mille Lieues sous les mers, Charlton Heston dans Soleil Vert, Tony Curtis dans L’étrangleur de Boston, Orson Welles dans Le Génie du mal, George C. Scott dans Les Flics ne dorment pas la nuit) et à un travail minutieux sur le moindre détail susceptible de venir renforcer la puissance de son récit.

En l’occurrence, les trois films réunis par Carlotta dans le coffret donnent un bel aperçu du style Fleischer et de sa façon d’adopter un style de mise en scène différent suivant le genre qu’il aborde. Dans Terreur aveugle, l’exemple est frappant : d’un scénario convenu calqué sur le modèle de Seule dans la nuit, il tire une puissance de mise en scène particulièrement jouissive quand le scénario s’en tient au huis-clos. Peu aidé par une intrigue en manque d’idées, toute la partie du film montrant l’aveugle Sarah déambuler dans la maison sans voir les cadavres de sa famille qui s’y trouvent est cependant brillante, témoignant d’une ironie dramatique sadique. Terreur aveugle, huis-clos qui aurait pu être génial mais qui ne s’assume pas, est cependant le plus faible des films réunis dans le coffret.

C’est vraiment dans L’étrangleur de Rillington Place et Les Flics ne dorment pas la nuit que le sens du détail de Fleischer est frappant. Reconstituant un glaçant fait divers survenu à Londres dans les années 40, L’étrangleur de Rillington Place, non content de tâcher de restituer au plus près de la vérité l’histoire qu’il raconte, marque d’une pierre blanche le genre du film de serial-killer. L’assassin John Christie (Richard Attenborough, admirable et terrifiant) y est dépeint comme un type banal, un minable, un homme que personne ne remarquerait dans la rue et sans le juger, le film se contente de nous montrer ses actions terrifiantes. Exemplaire aussi dans la façon dont il dépeint le quotidien des policiers de Los Angeles (il faut dire qu’il est inspiré du livre d’un ancien policier), Les Flics ne dorment pas la nuit est un peu le L.627 américain. On y découvre une routine faite de blagues, d’entorses à la loi, de métier qui colle à la peau, de retraite impossible à vivre pleinement mais aussi d’éléments aléatoires qui font qu’un policier peut penser au mariage une seconde et se faire tirer dessus celle d’après. Dans les deux films, les détails fourmillent, mis en valeur par une mise en scène toujours sobre et jamais ostentatoire, offrant une densité et une cohérence particulièrement savoureuses.

Trois films qui n’ont rien à voir entre eux si ce n’est pour le pessimisme ambiant qui y règne. Un pessimisme qui n’est pas étranger à Fleischer (il suffit de voir Soleil Vert pour s’en apercevoir) mais qui n’est également pas suffisant pour le qualifier de marque de fabrique d’un cinéaste qui échappe finalement à toutes les étiquettes si ce n’est celle qui est la plus importante quand on fait des films : être un conteur. Et un bon.

Par Alexandre Coudray